Manifestation devant le ministère de la Santé et des Solidarités, le 11 juin 2019. © Astrid Van Laer / Konbini news

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"Y'a de la colère dans le cathéter" : les urgences manifestent une nouvelle fois

Entre frustration et désillusion, les urgentistes de tout âge font le même constat : l'hôpital public est malade.

Les personnels de la centaine de services d’urgence en grève manifestaient ce mardi dans l’Hexagone et devant le ministère de la Santé à Paris pour protester contre leurs conditions de travail. Baisse de la cadence, réévaluation des salaires gelés, création de postes, ouverture de nouveaux lits : ces soignants crient leurs revendications depuis plusieurs semaines maintenant, visiblement en vain.

Sur les panneaux, les slogans ont des airs d’appels à l’aide : "Hôpital en deuil, mort de l’hôpital programmée", "Soignants épuisés = patients en danger", ou encore : "Avant, j’aimais mon métier, mais ça, c’était avant"Mais dans le groupe de manifestants, la bonne humeur règne. Dans les haut-parleurs résonnent les paroles de la désormais virale "chanson des infirmières" dont le refrain "y’a de la colère dans le cathéter" témoigne de la situation de ces personnels épuisés.

Interrogée sur Public Sénat, Agnès Buzyn a pourtant assuré la semaine passée qu’elle entendait les revendications des grévistes : "Je ne suis pas sourde", a-t-elle promis. La ministre de la Santé a effectivement annoncé cinq mesures, parmi lesquelles la création d’une "mission nationale", et a promis l’arrivée de 400 internes urgentistes par an d’ici à un an et demi.

Elle avait également annoncé sur Public Sénat que la "première génération d’internes urgentistes" devrait sortir de l’internat dans un an et demi et "être opérationnelle sur le terrain". "Ils seront 400 par an" et "cela devrait soulager les services d’urgence", a promis la ministre.

Interrogé par Franceinfo ce matin, Martin Hirsch, le directeur général de l’AP-HP, a quant à lui déclaré que "les effectifs d’infirmiers, d’aides-soignants et de médecins augmenteront parallèlement au nombre de patients", promettant que ces embauches se feraient "dans les prochaines semaines". Interrogé sur l’échéance, il a assuré : "Maintenant, pas 2022, 2025, 2028… 2019 !" et a promis que ce seraient des embauches "supplémentaires" et non des personnels d’autres hôpitaux envoyés en renfort dans les services nécessiteux.

Toutefois, pour les personnels épuisés qui se débattent sur le terrain, c’est loin d’être suffisant. On est allés les rencontrer. Alors que le projet de loi relatif à l’organisation et à la transformation du système de santé était examiné au Sénat cet après-midi, dans l’avenue qui longe le ministère de la Santé et des Solidarités, la colère grondait.

"Avant, j’aimais mon métier, mais ça, c’était avant"

Pour les manifestants rencontrés par Konbini news ce jour, en grande partie syndiqués, les discours d’Agnès Buzyn et de Martin Hirsch ne sont que des "paroles dans le vent" qui servent une "politique organisationnelle faite par des gens dans les bureaux et qui ne sont pas sur le terrain".

Au dos de la blouse de Salim, aide-soignant depuis 25 ans au CHR de Metz-Thionville, qui a par le passé travaillé en Ehpad et qui est aujourd’hui membre du syndicat FO, on peut lire les mots suivants : "Avant, j’aimais mon métier, mais ça, c’était avant". Il nous explique : "On a l’impression de ne plus faire notre métier et de maltraiter par le manque de moyens et matériels les patients et les résidents", avant d’ajouter : "Moi, j’ai des collègues qui sortent de leur boulot en pleurant."

Ce dernier reste dubitatif quant aux annonces du ministère : "Ce ne sont que des promesses, des promesses de politiques, et je demande à voir." Et d’ajouter :

"Aujourd’hui, les soignants sont à genoux, et même en embauchant là tout de suite, on ne pourrait pas réparer les dégâts qu’on a commencé à faire depuis plus de vingt ans."

Un discours qui nous rappelle celui de Marie. "On travaille à flux tendu tout le temps, on ne peut plus gérer" : la semaine passée, cette infirmière aux urgences de Lons-le-Saunier avait été réquisitionnée par les gendarmes pour pallier l’absence des soignants placés en arrêt maladie. Elle avait témoigné au micro de Konbini news et, selon elle, "le problème aurait pu être résolu si on nous avait écoutés puisque cela fait des mois et des mois qu’on crie au secours".

Et malheureusement, le constat chez les jeunes, qui débutent à peine dans le métier, est le même. Marie-Line a 34 ans, ne fait pas son métier depuis longtemps, et semble déjà désabusée. La jeune femme est médecin aux urgences pédiatriques et adultes de Nancy depuis seulement cinq ans et s’est déclarée gréviste. Elle nous explique sa démarche, motivée par une trop forte désillusion : "Dans un autre hôpital, au début de ma carrière, on a fait une grève il y a cinq ans pour exactement les mêmes problèmes et je vois que rien n’a changé."

"Il me semble que Mme la ministre est aussi médecin, donc elle a des petits problèmes de mémoire"

"Je suis très frustrée quand je travaille", poursuit Marie-Line, qui développe :

"Ce que je constate au quotidien, c’est que j’adore mon métier mais cet amour est mis à l’épreuve chaque jour : chercher un brancard ou une chambre qui fonctionne pendant des heures, régler des problèmes techniques, ça nous bouffe et ça met les patients en danger, c’est sûr.

Parfois, j’arrive le matin et il y a douze personnes qui ont attendu douze heures sur un brancard. Imaginez l’attente pour une vieille dame de 80 ans qui porte des couches, ce n’est pas satisfaisant et ça met la santé des patients en danger."

Pour la jeune femme également, les annonces d’Agnès Buzyn ne sont que des paroles dans le vent. "C’est du pipeau tout ça", se désole-t-elle, nous confiant son pessimisme et prenant l’exemple de l’annonce des 400 médecins urgentistes d’ici à un an et demi :

"Déjà, c’est mon métier, donc c’est un peu vexant. Et, puis le médecin, il n’est pas infirmier, il n’est pas aide-soignant, il n’est pas agent d’accueil, il ne fait pas ouvrir des lits dans des services. Donc OK, il va arriver, mais il ne va pas régler le problème."

Et la jeune femme de rappeler la carrière d’Agnès Buzyn : "Il me semble que Mme la ministre est aussi médecin, hématologue précisément, et donc dans son internat, c’est absolument certain qu’elle a fait des gardes aux urgences", ironise-t-elle avant de tancer : "Donc je pense qu’elle a des petits problèmes de mémoire car, à mon avis, elle sait pertinemment comment ça se passe."

Un quotidien fait de "mort, de stress et de charge mentale"

Manifestation devant le ministère de la Santé et des Solidarités, le 11 juin 2019. (© Astrid Van Laer/Konbini news)

Dans l’attente de l’arrivée du cortège principal, les syndicats et les témoignages se sont succédé. "Il faut que ça cesse", répète-t-on au haut-parleur sous les fenêtres du ministère. 

"Dans la situation actuelle, s’il y a deux arrêts cardiaques en même temps, on doit choisir qui sauver : et on prend qui ? Le plus jeune ? Le plus sympa ? Madame Buzyn, ministre de la Santé – oserais-je dire ministre de la Mort ? –, doit prendre conscience de ça", a-t-on également pu entendre.

"Nous reviendrons aussi souvent qu’il le faut", promet pour sa part Rose-May Rousseau, ancienne infirmière et secrétaire générale de l’Usap-CGT, très médiatisée depuis le début du mouvement social. "On est face à la mort, au stress et à la charge mentale en permanence au quotidien", se désole-t-elle, expliquant qu’en étant "la porte de l’hôpital", les urgences sont "en première ligne, que ce soit en cas d’épidémie, d’attentat ou de catastrophe".

Et de poursuivre :

"Nous étions des héros pendant les attentats, les ministres sont venus nous remercier et aujourd’hui, nous n’avons personne pour nous apporter une véritable réponse politique."

"Nous ne lâcherons rien", a-t-elle promis, la voix émue, avant de passer le micro à Sébastien, infirmier à l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne. "On aggrave les pathologies mentales en ne les prenant pas en charge convenablement", explique ce dernier, pointant du doigt les propos d’Agnès Buzyn.

Selon lui, la ministre "stigmatise les travailleurs, alors qu’on ne nous donne pas les moyens de travailler convenablement". "On nous propose des gouttes d’eau, et pas des solutions", a-t-il regretté.

"Convergence des luttes"

Manifestation devant le ministère de la Santé et des Solidarités, le 11 juin 2019. (© Astrid Van Laer/Konbini news)

Les services psychiatriques se sont en effet joints à ce jour de protestation, au même titre que les personnels d’Ehpad. Pour Salim, l’infirmier anciennement travailleur en Ehpad, ces services sont trop négligés. "La maltraitance qu’on inflige à nos aînés, c’est du masochisme", assure-t-il, avant d’évoquer la tragique histoire d’une vieille dame dont le "sphincter a capitulé" faute de personnel disponible à temps pour l’aider à faire ses besoins.

Une vingtaine de gilets jaunes étaient également présents. On a notamment croisé Jean-Baptiste, cet ancien instituteur plus connu sous le nom de Voltuan, venu spécialement de Bourgogne. Ce dernier s’est présenté à nous en tant que "simple usager potentiel des urgences" venu pour témoigner de son soutien aux personnels d’urgence qui manifestent. On le sait toutefois habitué de tous types de manifestations.

"C’est un cri du cœur que je lance", nous a-t-il expliqué, ses célèbres panneaux colorés sous le bras, assurant : "C’est important de les soutenir, on devrait d’ailleurs être des millions dans la rue pour soutenir nos soignants."

Jean-Baptiste, alias Voltuan, venu soutenir le mouvement. (© Astrid Van Laer/Konbini news)

"J’ai pris le train à sept heures ce matin, je suis venu dès que j’ai su qu’ils se réunissaient", poursuit celui qui se revendique gilet jaune et plaide pour une "convergence des luttes", avant d’ajouter :

"Quand on a été se faire soigner dans un hôpital public, ce qui est mon cas, on voit à quel point c’est précieux et à quel point ces gens-là donnent tout et c’est grâce à eux si on s’en sort, si on arrive à se soigner.

Il faut leur rendre hommage et ils méritent véritablement un salaire beaucoup plus élevé – que celui qu’ils ont actuellement, mais aussi plus de moyens humains, de respect et de considération."

Puis il conclut : "Il y en a qui vont jusqu’au burn-out ou qui se suicident, et ça, c’est vraiment insupportable, impensable et c’est pourquoi on doit absolument les soutenir."

La délégation reçue par le ministère cet après-midi est ressortie déçue : "Nous ne sommes pas entendus, il va falloir nous montrer plus agressifs, plus virulents", a affirmé à l’AFP l’urgentiste Christophe Prudhomme de la CGT-Santé. La grève illimitée devrait donc se poursuivre.

Par Astrid Van Laer, publié le 11/06/2019

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