Manifestation des « Gilets Jaunes », samedi 1er décembre à Paris. © Louis Lepron

"Un ras-le-bol général" : pourquoi Samy retournera manifester samedi prochain

Samy a 27 ans. Le jeune homme, qui travaille en banlieue parisienne, était sur les Champs-Élysées pour manifester avec le mouvement des "gilets jaunes" samedi 1er décembre. Il nous explique pourquoi il participera à la manifestation de samedi prochain.

Construction d’une barricade près des Champs-Élysées, à Paris, lors de la manifestation des "gilets jaunes", le samedi 1er décembre 2018. (© Lucas Barioulet/AFP)

Konbini news | Bonjour Samy, qui êtes-vous?

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Samy | J’ai 27 ans, je suis directeur de centre de loisirs et je vis en région parisienne. Je travaille dans le secteur social, dans une mairie communiste. Je suis un gilet jaune qui a manifesté samedi dernier. Je m’exprime en mon propre nom.

Pouvez-vous nous raconter comment la manifestation s’est passée pour vous ?

J’étais dans le quartier de l’Étoile. Je suis arrivé en milieu d’après-midi, vers 15 heures. L’ambiance était électrique, l’Arc de Triomphe avait été récupéré par les manifestants. Mais ce n’était pas ouf [sic], comme ce que les gens imaginent.

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C’est-à-dire ?

Moi, j’ai connu des émeutes en banlieue, comme lors des manifestations à l’époque du CPE [Contrat Première Embauche, ndlr] en 2006. Quand je vois ce que les médias racontent aujourd’hui – comme lorsque à la télé ils expliquent que samedi dernier, c’était la guerre civile, l’anarchie –, ce n’est pas vrai selon moi.

Les forces de l’ordre ont certes utilisé énormément de choses pour disperser les foules, comme des gaz lacrymogènes, qui ont provoqué beaucoup de bruit et de fumée, mais en dehors de ça, hormis deux-trois feux allumés par les groupes qui tentaient de se rapprocher des artères de l’avenue des Champs-Élysées, il n’y a rien eu d’autre.

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T’as vu la vidéo avec des CRS qui tentent de prendre l’Arc de Triomphe et qui se font démonter par des jeunes ? Je pense que c’est la seule fois où c’est arrivé. Selon moi, ça ne s’est jamais reproduit dans l’après-midi.

Pourquoi étiez-vous à cette manifestation ?

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J’étais là-bas pour protester, je portais mon gilet jaune. Je pensais vraiment que les autorités allaient nous laisser l’accès libre à l’avenue des Champs-Élysées et qu’on allait pouvoir être très nombreux et se faire remarquer une bonne fois pour toutes. Je ne m’attendais pas à ce qu’ils filtrent à ce point-là.

Les autorités avaient dit que les personnes sans pièce d’identité se verraient refuser l’accès, tout comme ceux qui ont été identifiés comme extrêmes dans des manifestations précédentes. Mais en réalité, ils ont bloqué tout le monde. C’est ça qui a provoqué la frustration et la colère des gens.

Une voiture brûlée durant la manifestation des "gilets jaunes" à Paris, le samedi 1er décembre. (© Alain Jocard/AFP)

Avez-vous, d’une manière ou d’une autre, participé aux violences qui ont été commises ?

Non, je suis resté calme. Comme je l’ai expliqué, quand je suis arrivé, vers 15 heures, il n’y avait plus trop de violences. J’ai vu un seul mouvement de foule, vers 18 heures, lorsque les manifestants ont essayé de passer sur l’une des artères de l’avenue des Champs-Élysées et l’on s’est fait recaler par la police qui nous a lancé des bombes lacrymogènes. Puis c’était fini. Je n’ai pas vu de grosse "castagne" quand j’étais présent. Ou alors c’est arrivé le soir.

"Macron va nous avoir à petit feu"

Quelles revendications étiez-vous personnellement venu défendre ?

C’était une manière d’exprimer un ras-le-bol général. Lors du deuxième tour, je pensais déjà une chose : la seule différence entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, c’est qu’Emmanuel Macron va nous avoir lentement, à petit feu. Mais je ne m’attendais pas à ce que le feu aille si vite. Je m’attendais à ce que le président mette en place plus de taxes, qu’il fasse passer des lois, mais je pensais que ce serait fait de manière plus intelligente. Mais je me rends compte qu’il est teubé [sic].

Il fait passer toutes ses réformes en même temps. Je suis contre ces taxes qui nous tombent dessus les unes après les autres. Je ne vais pas mentir, par rapport à toutes les annonces qui sont tombées, je ne me sens pas forcément très concerné par la question de la taxe carbone par exemple mais par la baisse du pouvoir d’achat, oui.

Cela me gêne quand même de payer autant de taxes sachant que, si l’on parle uniquement du gasoil qui a augmenté, on oublie que l’électricité et le gaz aussi sont de plus en plus chers. Il me semble que le gaz, c’est 16 % de hausse depuis le début de l’année.

"C’est trop tard"

À ce sujet, que pensez-vous des annonces d’Édouard Philippe aujourd’hui, comme le moratoire sur les taxes (essence, fioul, diesel) ou le gel de la hausse de l’électricité et du gaz ?

Ce n’est pas assez. Le problème, c’est que c’est trop tard. S’il avait fait ça, dès la première manifestation des "gilets jaunes" qui expliquaient "c’est trop", la pilule aurait pu passer. Maintenant, c’est trop tard. Il y a beaucoup trop de revendications. Les gens attendent, et je les soutiens, c’est d’ailleurs pour cela que je retournerai manifester samedi. L’augmentation du SMIC, ça c’est une revendication qui ne doit pas être négligée, tout comme le rétablissement de l’impôt sur la fortune (ISF).

Après, c’est un avis plus personnel, mais moi j’entends beaucoup parler d’égalité entre les femmes et les hommes. Eh bien j’attends une mesure qui instaure véritablement des salaires égaux, quelle que soit la branche de métier. Ce serait un message fort. Si demain le SMIC est augmenté et que cette mesure d’égalité salariale est instaurée, le président met tout le monde d’accord. Je pense que plus personne ne serait dans la rue et tout le monde crierait "Ave Macron" [rires].

Tant qu’il n’annoncera pas ces deux mesures, vous seriez prêt à retourner manifester régulièrement ?

Oui. J’y retournerai tous les week-ends, et ce tant qu’il n’annoncera pas de vraies réformes.

Et que pensez-vous des représentants des gilets jaunes ?

C’est la force des gilets jaunes : il n’y a pas forcément de représentants du mouvement. Tous ceux qui manifestent défendent leurs idées en réalité, chacun défend son pain, c’est tout à fait normal. Même si beaucoup de ces idées se rejoignent, puisqu’elles sont toutes dans le but de rétablir l’équité entre les riches et les pauvres mais aussi d’augmenter le pouvoir d’achat. Ce sont les revendications principales qui ressortent.

Manifestation des "gilets jaunes", samedi 1er décembre à Paris. © Louis Lepron

"Tu me mets un coup de matraque, je te mets une droite"

Que pensez-vous de ceux qui appellent à prendre les armes samedi ?

Je ne vais pas faire une déclaration de ce genre, ou appeler à tirer sur les forces de l’ordre, jamais. En revanche, je ne vais pas non plus dire : "Si vous vous faites castagner, ne dites rien."

Lorsque des groupes de CRS frappent des lycéens ou des manifestants, ça me désole et ça m’énerve. Dans cette situation, si je prenais un coup de matraque, instinctivement, le coup partirait tout seul. Si je prends une tarte [sic], je ne vais pas tendre l’autre joue. Je suis là, je ne fais rien à part manifester. Donc si tu me mets un coup de matraque, ben je te mets une droite. Si un condé m’agresse, je ne me laisserai pas faire.

Ça, c’est la mentalité des mecs de banlieue, comme moi. Et je pense que ces derniers vont arriver à Paris à partir de samedi prochain. Sur les réseaux sociaux, je vois énormément d’appels à les faire venir dans la capitale. S’ils viennent, ce ne sera pas la même histoire que samedi dernier.

En parlant des réseaux sociaux, de plus en plus de messages semblent être diffusés pour monter les Français les uns contre les autres, non ?

On voudrait nous faire croire qu’il y aurait les gens qui travaillent et qui se plaignent de leurs magasins cassés d’un côté et les pauvres qui n’ont rien et qui cassent, de l’autre. Moi, je n’ai rien contre les riches, contre ceux qui n’ont pas de problème d’oseille, je n’irai pas casser des magasins juste pour casser des magasins, je n’irai pas casser une Porsche juste parce que c’en est une.

Samedi 1er décembre, Paris.

Avez-vous un message pour Emmanuel Macron?

Eh bien, simplement, je lui demanderai de démissionner. C’est la meilleure chose qu’il puisse faire. Soit il fait de vraies réformes, soit c’est mort. Il n’est pas impossible de le pousser dehors. Je crois que l’article 68 de la Constitution [qui permet, en cas de manquement à ses devoirs manifestement incompatible avec l’exercice de son mandat, la destitution du Président, ndlr] le permettrait.

Ce serait la meilleure des solutions. Et s’il a le courage de rester, il faut qu’il fasse un peu plus pour les pauvres et un peu moins pour les riches. Qu’il soit un peu moins le "fils de Rothschild".

Banderole de manifestants adressée à Emmanuel Macron. Manifestation des "gilets jaunes", samedi 1er décembre, à Paris. (© Geoffroy Van Der Hasselt/AFP)

Par Astrid Van Laer, publié le 04/12/2018

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