De gauche à droite : © REUTERS/Kham – © Document remis – © REUTERS/Kham

Témoignages : elles ont été envoyées en camp de quarantaine anti-Covid-19 au Vietnam

"J'étais angoissée car je ne savais ni où j'allais mettre les pieds ni pour combien de temps."

Alors que la crise sanitaire engendrée par le Covid-19 touche une importante partie du globe, certains pays semblent mieux maîtriser la pandémie que d’autres. Parmi eux se trouve le Vietnam, comme en témoignent les chiffres communiqués par le gouvernement : à ce jour, le pays n’a enregistré aucun décès et a recensé moins de 300 cas : 268 précisément.

Dimanche 26 avril, Reuters rapportait que le pays n’avait pas enregistré de nouvelle infection au Covid-19 pour le 11e jour consécutif. S’il reste précautionneux, le Vietnam sort peu à peu du confinement et la réouverture de certains commerces a été autorisée. Et, cerise sur le gâteau : il a même récemment offert plus d’un demi-million de masques à cinq pays européens, dont la France.

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Pour parvenir à ces résultats, le Vietnam a mis en place un certain nombre de mesures drastiques. Dès le 1er février, le pays, limitrophe de la Chine, a fermé ses frontières avec celle-ci, mais aussi ses écoles, et a placé plusieurs villages en quarantaine. Mais ce n’est pas tout : le Vietnam a également mis en place des camps de quarantaine pour isoler toutes les personnes potentiellement contaminées mais aussi toutes celles ayant été en contact avec celles-ci, de près ou de loin.

Des médecins militaires prennent la température de personnes revenant de Chine et qui ont été placées en quarantaine dans une base militaire de la province de Lang Son, au Vietnam le 20 février 2020. (© Reuters/Kham)

On estime à près de 80 000 le nombre de personnes qui ont été dans ces camps militaires. Et pour y parvenir, c’est une traque quasi militaire des personnes potentiellement infectées qui s’est mise en place. Nguyen Trinh Thang, vétéran de la guerre du Vietnam, a été engagé pour cibler tout cas suspect dans la capitale. Ce dernier a confié à l’AFP : "Nous allons dans toutes les allées, on frappe à toutes les portes", ajoutant : "Combattre l’épidémie, c’est combattre l’ennemi."

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Konbini news a pu recueillir le témoignage de Mathilde* et de Paula*, toutes deux passées par des camps différents. On leur a demandé de nous raconter leurs expériences et leurs conditions de vie sur place. On a également demandé à Mai Linh*, une jeune Vietnamienne hospitalisée pour des soupçons de Covid-19, de nous donner son opinion sur la stratégie de son gouvernement. Toutefois, toutes ont souhaité répondre anonymement par peur d’éventuelles représailles si elles étaient amenées à remettre en cause la gestion de la crise par l’État vietnamien.

"On a eu tellement peur"

Paula, 30 ans, est canadienne. Elle vit au Vietnam où elle enseigne l’anglais. Elle a été envoyée en camp le 23 mars dernier. La raison ? Une de ses amies a été envoyée en camp en pleine nuit et lui a demandé de passer chez elle récupérer des objets de valeur. "J’y suis allée, son compagnon a déposé les objets dans mon sac et je suis repartie", se souvient-elle, poursuivant :

"Le lendemain, les autorités sont venues dans mon immeuble et ont demandé à tout le monde s’ils connaissaient mon amie. J’ai dit la vérité, ils m’ont dit qu’elle avait été testée positive et qu’ils allaient nous emmener, mon compagnon et moi, en camp de quarantaine, même si nous n’avions aucun symptôme. J’y suis restée une semaine. Puis j’ai été confinée à nouveau une semaine chez moi."

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Le couple a eu plusieurs heures pour se préparer à partir. "Ils nous ont dit qu’ils reviendraient plus tard pour nous chercher", raconte Paula, ajoutant : "Ils sont revenus plusieurs heures après, mais certains de mes amis n’ont eu que 20 minutes pour préparer leur sac."

"On a eu tellement peur", se remémore la jeune femme. "Même si on savait que ça existait, on était quand même effrayés car on avait entendu parler des conditions de vie là-bas ainsi que du risque d’attraper le Covid-19 à l’intérieur du camp", ajoute-t-elle, précisant toutefois : "Les employés du gouvernement qui sont venus nous chercher ont été très polis, gentils et professionnels."

Un soldat vietnamien gardant l’entrée d’une zone de quarantaine d’une base militaire située dans la province de Lang Son, au Vietnam, le 20 février 2020. (© Reuters/Kham)

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"Des mille-pattes et des cafards leur rampaient dessus pendant la nuit"

Avant de partir, le couple est testé une première fois, et le sera à nouveau juste avant de quitter le camp. Les camps justement, "ils sont tous différents", tient-elle à préciser. Celui où elle a séjourné était "un ex-hôpital militaire ou une ancienne base militaire", elle n’est plus certaine. En revanche, elle n’a aucun mal à se souvenir des conditions d’hygiène sur place :

"C’étaient de petits bâtiments autonomes, et nous étions une dizaine dans chacun d’entre eux. C’était très sale. À l’évidence, seul un très léger nettoyage avait été effectué, le sol n’avait pas été lavé.

On dormait dans un dortoir mixte composé de huit lits. Les fenêtres ne fermaient pas donc durant la nuit, de gros insectes rentraient. Certains de nos colocataires se sont réveillés en pleine nuit parce que des mille-pattes et des cafards leur rampaient dessus."

"Ils ont dû couper l’eau pendant plusieurs heures à deux reprises durant le séjour, donc sans eau courante, on ne pouvait pas se laver les mains", s’indigne-t-elle. Un tableau qui ressemble à celui dépeint par Mathilde *, une jeune Française elle aussi contrainte d’aller en camp. Le sien était situé dans une université militaire, "absolument pas prévue pour accueillir autant de monde".

Le lit de camp de Mathilde. (Document remis)

Des lits dans un camp. Photo transmise par un expatrié français envoyé dans un camp. (Document remis)

À son arrivée, elle fut placée dans une chambre de quatre avec trois inconnus. À l’intérieur se trouvaient : un lit de camp et un sac contenant du savon, une brosse à dent et de la lessive. "Pas d’oreiller, rien, c’était extrêmement rudimentaire. Et puis on n’était pas isolés, donc je craignais qu’on s’auto-contamine si l’un de nous était positif." Et ajoute :

"On partageait les sanitaires avec tout l’étage, c’est-à-dire au moins 25 personnes. Ils n’étaient pas nettoyés et étaient dans un état déplorable.

Il y avait des gros problèmes d’écoulement des eaux, parfois c’était bouché. Que ce soit rudimentaire, certes, mais là, les conditions sanitaires n’étaient pas du tout respectées."

Les sanitaires du camp où se trouvait Mathilde. (Document remis) 

"C’était horrible, on avait zéro info"

"Et puis on crevait de chaud, on n’avait pas la clim. Et comme on n’avait pas de wi-fi et qu’on ne pouvait pas sortir de l’étage pour prendre l’air, on devenait vite fou." Mathilde a vécu ce camp comme si elle avait été incarcérée :

"Quand t’es dans un endroit où tu n’as pas le droit de sortir, oui, t’as l’impression que t’es piégée et que tu ne pourras jamais sortir. C’était horrible, on avait zéro info, ni sur les résultats de notre premier test, ni combien de temps on allait rester. C’était insupportable."

Elle ajoute :

"Je ne veux pas me victimiser, mais je ne vois pas trop la différence entre ce que j’ai vécu et ce qu’on vit dans un centre de détention. J’ai été privée de ma liberté de manière totalement arbitraire et envoyée dans un camp."

"Au Vietnam, il suffit que tu aies pris l’ascenseur, même avec un masque, avec quelqu’un qui potentiellement pourrait l’avoir, pour te retrouver en camp", juge-t-elle. Pourquoi la jeune expatriée de 29 ans s’est-elle retrouvée dans ce camp, justement ?

Mathilde, qui vit au Vietnam depuis un an et demi, a été boire un verre dans un bar de Saïgon, le Buddha Bar, le 17 avril dernier. Ce qu’elle ne savait pas, c’est que trois jours plus tôt, une personne testée positive y avait aussi été. Apprenant l’apparition de ce cas, les autorités vietnamiennes ont alors demandé à toutes les personnes qui s’y étaient rendues le jour même mais aussi les jours suivants de se déclarer, d’abord sans évoquer les camps, ce que Mathilde a donc fait. Le nombre de cas ayant été dans ce bar s’étant accru, le gouvernement a alors décidé de placer toute personne y ayant été les jours suivants en camp.

C’est ainsi que, dix jours après avoir été dans ce bar, jours durant lesquels elle s’était auto-confinée chez elle, on sonne à sa porte. C’est le personnel du "management building" de son appartement, averti par les autorités, qui est venu lui annoncer qu’elle doit se préparer à partir : "J’étais angoissée car je ne savais ni où j’allais mettre les pieds ni pour combien de temps."

Quelques heures plus tard, le consulat l’appelle et lui demande de coopérer : "Je n’avais reçu aucune information officielle notifiée à mon nom de la part des autorités locales me disant que je devais aller en camp. Mais j’y suis allée de mon plein gré, je n’ai pas résisté, je me sentais obligée de coopérer. Dans ces circonstances, si tu ne coopères pas, j’imagine que c’est par la force qu’on t’emmène."

Même son de cloche du côté de Paula : "On ne nous a pas vraiment laissé l’impression qu’on pouvait refuser. Je me suis dit que c’était obligatoire", qui tient tout de même à nuancer ses critiques :

"Il y a toutefois eu des points positifs : on avait trois repas par jour avec beaucoup de nourriture, j’avais souvent du mal à terminer. Le personnel du camp était très gentil et on avait un petit espace extérieur où l’on pouvait aller et on a été placés avec huit autres étrangers qui parlaient anglais."

Un plateau repas dans un camp. Photo transmise par un expatrié français envoyé dans un camp. (Document remis)

Des Vietnamiens revenant de Chine se trouvant dans la zone de quarantaine sur une base militaire dans la province de Lang Son, au Vietnam, le 20 février 2020. (© Reuters/Kham)

Des Vietnamiens revenant de Chine, debout au balcon de la zone de quarantaine sur une base militaire dans la province de Lang Son, au Vietnam, le 20 février 2020. (© Reuters/Kham)

"Si on parle, on a peur d’avoir des problèmes"

Des points similaires dans le camp de Mathilde, excepté le fait qu’elle ne disposait pas d’espace extérieur. Les deux jeunes femmes ont pu se faire livrer par leurs amis de la nourriture ou des produits désinfectants. Elles se rejoignent également sur un autre point : dans leurs camps, très peu de contact avec les gardes, sauf pour la prise de température. Et dans le camp de Paula, "ils pulvérisaient les chambres et nos affaires deux fois par jour avec un spray désinfectant".

La pièce où dormait Mathilde. Au fond, une personne avec qui elle partageait sa chambre. (Document remis)

Aperçu d'un camp de quarantaine au Vietnam. Vidéo transmise par un expatrié français envoyé dans un camp. (Document remis)

Et elles ont partagé la même inquiétude tout au long de leur séjour : celle d’être infectées à l’intérieur du camp et de "repartir pour quatorze jours de quarantaine". "Je connais des gens qui y sont restés un mois à cause de ça", rapporte la jeune Canadienne.

Les deux femmes ont pu sortir une fois qu’elles ont été testées négatives. Les autorités leur ont ensuite remis une décision attestant qu’elles étaient négatives au Covid-19, "j’ai dû la montrer même pour pouvoir rentrer à nouveau dans mon immeuble", explique Mathilde.

Un autre sujet sur lequel les deux femmes s’accordent : le risque qu’elles prendraient si elles témoignaient sous leur véritable identité. Paula explique : "On a peur d’avoir des problèmes. Il y a une loi ici : on peut avoir une amende ou même être emprisonné si l’on répand de fausses informations au sujet du Covid-19 et moi, j’essaye d’être très précise et honnête, mais je ne veux pas de problèmes."

"Ce n’est pas un pays dans lequel tu peux facilement parler de ce genre de choses, critiquer le régime. Tu t’exposes à des sanctions si tu dis ce qu’il se passe. C’est évident, on n’est pas en France, donc il faut faire attention", abonde Mathilde.

Malgré tout, Paula affirme être "très fière de la manière dont Ho Chi Minh a géré la situation". Elle s’explique :

"Même si j’ai eu une très mauvaise expérience, je comprends pourquoi c’est important de s’assurer que des personnes potentiellement positives ne sont pas au beau milieu de la population.

Cependant, j’aurais aimé qu’on engage un garde qui reste devant chez moi pour vérifier que je ne sorte pas de mon appartement plutôt que des camps de quarantaine forcés."

"Je ne pense pas être qualifiée pour pouvoir dire si les camps de quarantaine sont une bonne ou une mauvaise chose", confesse-t-elle, concluant : "Mais ils semblent être efficaces, ce qui est une bonne chose."

Quant à Mathilde, elle a une vision plus critique de cette politique :

"Ça aurait pu être géré autrement. Je peux comprendre que des gens testés positifs aillent dans des centres spécifiques, mais s’ils sont adaptés. Là, ils ont envoyé des dizaines de milliers de personnes en camp en même pas une semaine, ça a été massif.

Ils auraient pu le faire sans totalement bannir les libertés fondamentales et de manière plus raisonnée et logique car, si tu mets ça en place, tu assures un minimum d’infrastructures et de sanitaires. Moi j’ai des caméras partout dans mon building, on aurait pu me laisser chez moi et vérifier que je ne sortais pas."

Pour Mai Linh, la fin justifie les moyens

Un avis que ne partage pas Mai Linh*. Pour cette jeune artiste vietnamienne qui vit à Hanoï, l’urgence de la situation justifie les mesures drastiques prises par le gouvernement. La jeune femme, qui a été placée en quarantaine à l’hôpital après s’y être rendue volontairement car elle présentait des symptômes avant d’être finalement testée négative, a conscience que les conditions de sa quarantaine sont loin d’être les mêmes qu’en camp : "Je sais que c’est pire."

Et elle entend les critiques formulées par certains ex-pensionnaires de ces camps : "Peut-être qu’ils ne sont pas contents des conditions et c’est très compréhensible parce que tout le monde a des standards de vie différents et le manque d’hygiène dans les camps peut créer beaucoup d’inconfort."

Mais elle tient à rappeler : "Dans un sens, en réalité, notre gouvernement paye pour protéger leur santé et celle des autres en les envoyant en camp de quarantaine sans leur facturer quoi que ce soit."

Le Premier ministre vietnamien Nguyen Xuan Phuc à Hanoi le 14 avril 2020. (© Manan Vatsyayana/Pool/AFP)

Et Mai Linh se dit globalement satisfaite de la manière dont les autorités de son pays ont géré la situation et assure qu’elle tiendrait le même discours si elle était amenée à aller en camp forcé. Pour la jeune femme, qui précise que si la presse loue l’action du gouvernement, c’est parce qu’elle n’est pas indépendante – rappelons que le pays est classé en 175e position du classement de la liberté de la presse établi par RSF –, l’urgence et le manque de moyens n’ont toutefois pas laissé beaucoup de marge de manœuvre au gouvernement. Elle argue :

"Notre gouvernement l’a pris très sérieusement très vite, dès fin janvier, et il a fait beaucoup. Concernant les camps, je pense que c’était nécessaire au regard de la situation, parce que la vitesse de contamination du virus est très rapide et quand on regarde les chiffres d’autres pays, comme les États-Unis ou certains États européens, on voit qu’en termes d’actions, un jour fait la différence.

Dans ce cas-là, l’urgence devait l’emporter sur tout le reste car le Vietnam n’est pas un pays riche, nos ressources sont limitées donc on a fait de notre mieux pour endiguer la pandémie."

Et malgré le fait que Mai Linh approuve l’action menée par son gouvernement, elle non plus n’a pas souhaité parler sous sa véritable identité.

654 personnes convoquées par les autorités pour des contenus postés sur Facebook

Pour comprendre ces multiples réticences, il faut rappeler que le gouvernement vietnamien ne lésine pas sur les moyens pour s’assurer que sa politique n’est pas trop remise en cause. Et pour cela, il n’oublie pas de contrôler les réseaux sociaux.

La semaine dernière, Amnesty International a accusé Facebook de complicité avec le gouvernement vietnamien pour avoir supprimé les contenus critiques à l’égard de la politique menée pour lutter contre la pandémie. William Nee, conseiller en affaires et droits humains, a estimé que Facebook devait "fonder sa réglementation sur le contenu sur les normes internationales des droits de l’homme pour la liberté d’expression, et non sur les caprices arbitraires d’un gouvernement qui abuse des droits".

Et l’ONG pointe du doigt une répression intensifiée depuis le début de la pandémie :

"Entre janvier et mi-mars, un total de 654 personnes a été convoqué dans des postes de police du Vietnam pour assister à des 'séances de travail' avec la police concernant leurs publications Facebook liées au virus, parmi lesquelles 146 ont fait l’objet d’amendes financières et les autres ont été forcées de supprimer leurs messages."

Enfin, Amnesty insiste sur l’importance du respect de la liberté d’expression et rappelle un rapport effectué l’année dernière. Ce dernier stipulait que "10 % des prisonniers d’opinion vietnamiens – des individus emprisonnés uniquement pour avoir exercé pacifiquement leurs droits humains – ont été emprisonnés en raison de leur activité sur Facebook".

*Les prénoms ont été modifiés pour garantir l’anonymat des personnes interviewées.

Par Astrid Van Laer, publié le 30/04/2020