Yasmine © Nathalie Hof

Témoignage : j’ai vu le succès d'Aya Nakamura, je me suis dit : "Enfin ! Une meuf noire !"

Yasmine ne tolère plus la stigmatisation qu'elle subit, et a décidé de prendre sa plume pour la dénoncer.

Je parle l’argot, je suis une meuf, je viens d’un quartier "sensible" et mes appartenances culturelles multiples me valent une stigmatisation systématique !

Par exemple, on m’a déjà dit que j’parlais comme un bonhomme ou que j’avais "un accent de la cité". Au début, je le prenais mal car pour moi, c’était quelque chose de péjoratif. J’avais pas entièrement tort, "l’accent de la cité" est mal connoté dans l’imaginaire collectif parce qu’il renvoie directement à la représentation médiatique qu’on a des banlieues et des quartiers populaires. Je pense par exemple aux reportages de Bernard de la Villardière hyper neutres et bienveillants (lol), les reportages sur les trafics de drogues et j’en passe.

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Dans ces émissions, habituellement, c’est des mecs qui sont mis en scène. Et pas de façon très élogieuse. Je remarque d’ailleurs que c’est généralement des hommes qui sont les visages ou les vitrines de nos quartiers, que ce soit pour les réussites ou les échecs. Les personnes issues de la "culture urbaine" qui ont percé dans le rap, le cinéma, le stand-up, le sport ou autre, et qui sont le plus médiatisés sont très souvent des hommes… DiversitéE, je te cherche.

Rester soi-même, c’est une manière de militer

Du coup, quand moi, meuf issue de ces mêmes quartiers, je m’exprime, je vais automatiquement être assimilée à une certaine masculinité alors que non en fait, c’est juste une manière de parler qui est propre au territoire. On va pas dire à une fille du Sud qui a l’accent toulousain qu’elle parle comme un bonhomme. Je parle de cette manière parce que j’habite dans une cité moi aussi, rien à voir avec le genre, c’est simplement un héritage culturel.

Je suis fière de mon accent et de mon argot car ils sont nés d’un mélange de cultures toutes plus riches les unes que les autres, du nouchi ivoirien en passant par le créole et l’arabe. C’est un beau bagage à porter avec soi. Rester soi-même et ne pas essayer de s’assimiler à la "blanchité" en changeant sa manière de parler, de se vêtir et d’agir, c’est une manière de militer en soi. Surtout dans des milieux où je suis en minorité visible et où on aura tendance à douter de ma légitimité.

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Sur Instagram, j’ai demandé à mes followers s’ils avaient déjà été pointés du doigt concernant leur manière de parler et une des réponses m’a particulièrement plu, je tenais à la partager : 

 

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À l’inverse, quand je vais m’exprimer de manière plus soutenue, je vais avoir droit au fameux "tu fais trop la babtou toi" venant des miens et à l’excellent "tu parles bien pour une renoi/meuf de cité" venant des autres. Ce type de discrimination touche tous les sexes, c’est certain, mais il y a un paramètre misogyne à tout ça qu’on ne peut ignorer. En tant que fille j’ai l’impression, et il s’agit d’une impression partagée, que ma manière d’être, de parler et d’agir est d’autant plus passée au crible. Les termes de b*urettes et de n*afou n’existent pas au masculin. Ça en dit déjà beaucoup.

C’est pas notre image qu’on doit changer, mais le regard qu’on porte sur nous

En grandissant, j’avais très peu voire pas de modèles de réussite de femmes de couleur et plus spécifiquement noire à qui me référencer dans les médias. Ces dernières années, quand j’ai vu Aya Nakamura grimper dans les charts, je me suis dit : "Putain enfin ! Une meuf, noire, qui parle l’argot fièrement qui PERCE !" J’étais vraiment enjaillée puis ensuite, j’ai vu comment elle a été traitée médiatiquement, comment elle se faisait lyncher sur les réseaux sociaux par rapport à son physique et sa manière de parler… La hype est vite redescendue. On en est encore là ? Affolant…

J’ai l’impression que les filles des quartiers, on est un peu invisibles d’un point de vue sociétal. Qu’on nous oublie dans les luttes féministes alors que la misogynie et le sexisme tirent notre veste de tous les côtés aussi. On est sous-représentées, discriminées, on peut pas se comporter comme on veut ni parler comme on veut car tout est sujet à stigmatisation.

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Enfin, la discrimination par le langage est peu abordée or traiter la problématique est primordial pour désamorcer les privilèges et les stigmatisations. Le problème, c’est pas qui on est et comment on parle, mais comment on est perçus et qui décide de ce qui est correct ou pas ? Avec quel prisme ? Comme le dit si bien le journaliste Edouard Zambeaux : "C’est pas notre image qu’on doit changer mais le regard qu’on porte sur nous ! "

Je suis à ma place partout, avec tous les bagages culturels que je traîne et tout ce qui constitue mon identité.

 

Yasmine, 22 ans, Chanteloup-les-Vignes

Ce témoignage provient des ateliers d’écriture menés par la ZEP (la Zone d’Expression Prioritaire), un média d’accompagnement à l’expression des jeunes de 15 à 25 ans, qui témoignent de leur quotidien comme de toute l’actualité qui les concerne.

Par La Zep, publié le 14/06/2019

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