© Bastien Doudaine

Témoignage : un médecin généraliste raconte comment le Covid-19 a changé son quotidien

Visites à domicile, crainte d'un mauvais diagnostic ou d'être vecteur de contamination entre ses patients...

Bastien est médecin généraliste remplaçant dans un cabinet libéral et en renfort chez SOS Médecin depuis le début de l’épidémie de Covid-19 à Lyon. Il raconte comment sa pratique de la médecine est bouleversée en raison du coronavirus. 

Qu’est-ce qui a changé dans votre manière de diagnostiquer vos patients et d’appréhender certains symptômes ?

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J’ai l’impression que tout peut être du Covid, ou presque. Avant, quand on voyait un patient avec le nez pris et une petite toux ou des symptômes de bronchite, on se disait "c’est un petit virus, ça va passer" et on s’adaptait en fonction de la fragilité de la personne en proposant un traitement ou un autre.

Mais là, comme tout peut potentiellement être du Covid, c’est très perturbant. Il y a aussi bien des signes digestifs (maux de ventre, diarrhées) que de la toux, de la fièvre, des symptômes dermatologiques et les patients peuvent aussi ne présenter aucun symptôme.

Maintenant, un simple nez qui coule, ça peut aussi bien être une rhinite allergique que le Covid. En revanche, on ne peut même pas faire les pratiques habituelles puisque si on demande aux patients de se laver le nez avec de l’eau salée là, ça ne fait pas partie des recommandations parce que ça pourrait éventuellement augmenter la dissémination virale du Covid.

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Notre approche des maladies virales bénignes est complètement perturbée.

Pour essayer de rassurer les gens, j’essaie de leur expliquer à chaque consultation. "Je pense à 95 % que c’est telle pathologie bénigne par contre il y a 5 % de chances que ça puisse évoluer de telle manière et si ça évolue de telle manière, c’est ça que vous devez faire". Et lorsque l’on envisage le coronavirus, je leur dis : "Ça peut être le Covid, les symptômes que vous avez ne m’inquiètent pas du tout et c’est plutôt rassurant. Par contre, ce qui est grave dans le cas d’une contamination, c’est si vous avez du mal à respirer". Et j’apprends à mes patients à surveiller leur fréquence respiratoire avec un chronomètre. En cas de doute, je les invite à nous rappeler sans hésiter.

Est-ce que, plus qu’en temps normal, vous craignez d’être passé à côté de quelque chose et remettez plus facilement en question vos diagnostics ?

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Avec la multitude de symptômes, c’est assez déconcertant. Je reste toujours un peu dans le doute. Je vais dire aux patients que oui, ça peut être le coronavirus et qu’on va prendre les précautions nécessaires mais je vais aussi les sensibiliser aux autres pathologies qui pourraient expliquer ces symptômes.

Par exemple, quelqu’un qui va simplement avoir une toux sèche et de la fièvre depuis 48 heures, je vais prendre le temps d’expliquer que, dans le cas où ça serait une infection pulmonaire, plutôt que le Covid, il faut reconsulter sans attendre en cas de douleur à tel ou tel endroit. Il y a aussi une espèce d'"’intuition clinique"

Récemment, j’ai repensé à un patient d’une cinquantaine d’années qui avait une liste de médicaments assez longue et avait déjà fait plusieurs infarctus. Il avait du mal à respirer mais montrait une fréquence respiratoire normale, je ne me suis pas inquiété plus que ça mais je lui ai quand même demandé d’aller faire un test de dépistage au Covid-19. Je l’ai rappelé deux jours plus tard, parce que j’avais ce doute en tête. Je me disais que ça pouvait aussi être autre chose, comme une bactérie non dépistée. Mon patient n’allait pas mieux et je lui ai conseillé d’aller aux urgences. Le test est revenu négatif et il s’agissait en fait d’une infection pulmonaire bactérienne.

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En temps normal, je l’aurais peut être mis sous antibiotiques dès la première consultation… C’est très difficile de composer entre les certitudes que l’on doit éviter en médecine et puis la piste "Covid" que l’on peut envisager à quasiment toutes nos consultations vu l’hétérogénéité des symptômes du virus.

 

Est-ce que vous diriez que les patients mettent plus de temps à consulter ou à demander une visite à domicile alors que leur situation le justifie amplement ?

Je pense que les gens attendent plus que d’habitude et c’est exacerbé par la crainte d’attraper le Covid.

J’ai l’impression que des patients n’osent pas aller consulter parce qu’ils pensent que les cabinets sont pleins. Ils veulent sûrement suivre les conseils du gouvernement à la lettre : "N’allez pas chez votre médecin ou faites de la téléconsultation". Mais ça peut être dangereux.

Une patiente de SOS médecin a attendu plus de 7 jours pour aller faire une radio alors qu’elle souffrait énormément et effectivement, elle avait une fracture des deux malléoles. En fait, elle avait tellement peur d’être contaminée en sortant de chez elle qu’elle a attendu que la douleur devienne insupportable.

Avec certaines pathologies, attendre plusieurs jours avant de consulter peut avoir des conséquences dramatiques. Et puis, il a aussi des personnes qui ont des symptômes minimes mais qui sont en fait des débuts de cancers.

Si les patients ne consultent plus, comment font-ils pour le renouvellement de leurs ordonnances ?

La plupart des ordonnances pour les patients âgés ou qui ont des pathologies chroniques s’échelonnent sur 3 mois. Pour éviter l’arrêt brutal de ces traitements, les pharmaciens peuvent délivrer ces derniers et ce jusqu’à la fin de la période de confinement (à ce jour, le 15 avril 2020).

Mais au-delà de cette échéance, il va falloir que les médecins traitants échelonnent les consultations pour ces renouvellements et les patients vont affluer. Sauf qu’une consultation pour un renouvellement permet aussi et surtout de réévaluer l’état du patient et d’ajuster, s’il le faut, l’ordonnance. Je suis assez inquiet de ce renouvellement sans consultation, pendant la durée du confinement qui sera plus ou moins longue. 

Après la vague du Covid, je m'attends à une autre vague qui risque de submerger la médecin générale... Il va y avoir de nombreux retards diagnostiques et des patients qui vont décompenser une pathologie chronique comme le diabète ou l'insuffisance cardiaque. 

Comment adaptez-vous les consultations à domicile en période de pandémie de Covid-19 ?

Avant, je ne faisais pas attention à tout, maintenant il faut réfléchir à tout ce qu’on fait. Ça prend beaucoup plus de temps et ça représente une sacrée charge mentale. Avec cette épidémie, tous les codes changent. On voit le Covid partout, il est omniprésent dans notre esprit, dans celui de nos patients et de leur entourage.

À ça, s'ajoute la crainte que j’ai en permanence, c’est d’être vecteur du virus, de l’avoir sur moi et de le transporter de cette jeune femme de 21 ans qui l’a, mais qui va plutôt bien, à cette dame âgée de 90 ans qui consulte pour tout à fait autre chose et pour qui la consultation est nécessaire.

Avec les visites à domicile, on va de logement en logement et on a l’impression qu’on a le virus sur nous puisqu’il peut être partout. Entre chaque visite, je prends ma voiture et j’ai l’impression qu’il y en a sur mon volant, sur les sièges. Je m’imagine pouvoir le transmettre à chaque mouvement, sur chaque objet que je touche. Quand j’arrive chez les patients, je n’ose pas m’asseoir sur une chaise, je pose mon sac au milieu de la pièce, sur le sol. J’essaie de toucher le moins de choses possible et de limiter au maximum mes gestes.

L’examen est parfois un peu minimaliste. Par exemple, la prise de la tension, c’est quelque chose de rituel mais pas "nécessaire" de manière systématique. Donc plutôt que de prendre le risque d’avoir du Covid sur mon brassard à tension, je ne la prends pas et quand c’est nécessaire, je passe du gel hydroalcoolique sur le bras du patient.

L’autre particularité des visites à domicile, c’est que l'on rencontre souvent la famille et en ce moment c’est très difficile. Pour les proches, voir des ambulanciers en tenue de cosmonautes embarquer quelqu’un qu’ils aiment, sans pouvoir les suivre en voiture, ni même envisager d’aller lui rendre visite à l’hôpital, c’est très douloureux.

 

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Par Lila Blumberg, publié le 10/04/2020