Female activist shouting on a megaphone

Témoignage : paye ton burn-out militant

Aujourd'hui, je crois que mon corps ne supporte plus mon militantisme et le manque de reconnaissance.

C’est encore tout frais et je n’en suis pas encore vraiment sortie. En février dernier, j’ai attrapé une légionellose. Une énième infection : la sixième en deux ans. Je tombais, et tombe toujours souvent malade.

Mon entourage me disait souvent que c’était parce que j’étais surmenée, que j’en faisais trop, moi je répondais que c’était le changement climatique, que j’étais plus sensible aux variations de températures et à la pollution.

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La réalité, c’est qu’entre mon emploi dans une asso, qui est déjà du militantisme en soi, et mes activités dans les réseaux féministes et pour les réfugiés et sans-abri, j’étais active toute la semaine de 7 heures à… parfois 2 ou 3 heures du matin.

Les six derniers mois, j’ai enchaîné comme ça. Même à Noël, je n’ai pas vraiment pris de congés. Et même lorsque j’étais censée être en repos, les différents groupes sur Telegram et WhatsApp, l’infobésité, les messages incessants à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, gérer les passages à vide des autres… : mon cerveau était en ébullition permanente.

Plus j’en faisais, plus on m’en demandait et plus on comptait sur moi. Il fallait tantôt s’improviser juriste, tantôt organisatrice d’événements, tantôt assistante sociale ou psy, tantôt rédactrice ou chargée de communication…

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J’appelle ça le "syndrome du petit singe"

J’ai beau ne pas avoir la langue dans ma poche, l’adversité et les douleurs des autres m’affectaient.

J’ai continué à accueillir chez moi des femmes sans-abri ou victimes de violences et j’ai continué à prêter l’oreille et l’épaule dans les moments où elles lâchaient prise. Lorsqu’elles partaient, moi je gardais toutes ces histoires. C’est ce que j’appelle le "syndrome du petit singe". Ces personnes arrivent, me lâchent leur petit singe et moi, je me retrouve avec un troupeau entier de petits singes… sans compter les miens, que je n’ai jamais donnés à personne.

Le 23 février donc, je me réveille avec de la fièvre, qu’à cela ne tienne, on est dans l’associatif, mon équipe compte sur moi et j’ai un poste à responsabilité. Je me lève pour aller travailler, les yeux injectés de sang, des cernes bien noires.

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Mon chef me fait remarquer que je n’ai vraiment pas l’air d’aller bien et m’envoie chez le médecin : 8 de tension, c’est un miracle si je tiens debout. On m’envoie faire des examens en urgence à l’hôpital et on me diagnostique une nouvelle pneumopathie. Ce qui est drôle, c’est que souvent, c’est les sinus ou les bronches qui sont prises : j’étouffe et ma tête est inflammée.

Le corps parle

Je m’arrête un mois et je dors à peu près 15 heures par jour tout du long, incapable de faire quoi que ce soit. Incapable de cuisiner, de faire des lessives ou de nettoyer quoi que ce soit. Des amis se relaient pour s’occuper de moi. Ils me signifient tous que c’est pas seulement la légionellose, mes bronchites ou sinusites à répétition le problème, mais mon rythme, mon hyper tout : hyperactivité, hyperveille, hypersensibilité, hyperengagement. On me répète qu’il faut que j’en fasse moins, qu’il faut que je me couche tôt, que j’arrête de rentrer tous les soirs tard parce que j’étais à telle ou telle réunion ou action.

Je finis par démissionner de mon association… et reprends pourtant rapidement un job dans une autre structure, plus importante. Je retombe dans le même schéma. Au bout de 15 jours, je fais une nouvelle sinusite et je ne m’arrête pas. Depuis, le matin est toujours une épreuve. J’ai du mal à me lever, à honorer les sorties avec mes amis parce que je suis épuisée, à entretenir une relation avec mon mec parce mon cerveau est tellement lessivé que je n’ai plus la force de faire la conversation et de parler d’autre chose que de militantisme et de politique. Je suis épuisée, j’ai envie de dormir et je n’y arrive pas. Et lorsque je finis par m’endormir, il faut déjà se lever et repartir.

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Dans ma communauté, femme et militante, c’est souvent associé à "pute"

Souvent je me dis : "Mais à quoi bon m’épuiser la santé comme ça ?!" Ça fait dix ans que je tiens ce rythme et dix ans qu’en plus ça n’avance pas, que notre travail est invisible, dix ans que ni la société, ni les autres ne voient ni ne saluent ce travail. Au contraire…

Je suis algérienne. Avec ma famille, on est arrivés en France en 2001 et il n’y a rien de pire qu’une fille comme moi, qui l’ouvre, qui sort, qui rentre tard, qui n’est pas mariée et qui n’a pas d’enfants. Dans ma communauté, femme et militante, c’est souvent associé à "pute". Surtout lorsqu’on est féministe. On milite pour le droit de baiser, voilà le raccourci qui est fait. D’ailleurs, quand bien même !

Au nombre incalculable de tâches, à l’épuisement physique, au moral parfois très bas, au manque de reconnaissance du milieu militant et de la société en général, je dois aussi faire face à la culpabilisation de ma famille qui me répète et me fait comprendre que je ne peux m’en vouloir qu’à moi-même. Lorsque j’ai osé, parfois, leur parler de mon épuisement mental et physique, ils voyaient bien mes allers-retours à l’hôpital, on m’a sans cesse renvoyé que je l’avais bien cherché et que c’est parce que je fume et que je bois et que "si tu étais une fille bien qui ne faisait pas ce que tu fais, tu serais en très bonne santé".

Ironie du sort, ma mère a 60 ans et elle est diabétique, cardiaque, a une insuffisance cardiaque, a survécu à un cancer de l’estomac : elle n’a jamais fumé une cigarette ni jamais bu un seul verre d’alcool.

Personne ne reconnaît ce travail gratuit et épuisant

Les militants parlent très peu de ce qu’ils vivent et traversent justement parce qu’on compte sur eux pour être à la pointe de la lutte, à l’avant-garde. Une sorte de charge mentale. Toute la société compte sur les militants pour faire grève, organiser des actions, dénoncer et faire de la veille sur les reculs des droits. Mais en même temps, personne ne reconnaît ce travail gratuit et épuisant. Personne ne reconnaît que si on arrête de militer, la société pourrait s’effondrer et sombrer dans un capitalisme encore plus sauvage.

Je n’ai aucune vision de long terme et vis un peu au jour le jour. C’est ce que j’appelle la dépression sourde, j’y suis confrontée seulement moi avec moi. À l’extérieur je suis toujours à 10 000 %, toujours ultra souriante, celle qui essaie aussi de dédramatiser en faisant des blagues, en réconfortant. Parfois, des amis ou des connaissances me font des remarques du genre "mais toi tu fonctionnes mieux que les antidépresseurs, tu devrais être remboursée par la sécu" ou "t’es une éponge d’amour".

Oui, c’est vrai je suis une éponge : "j’efface" le mal des autres et c’est moi qui l’aspire…

Jasmine, 26 ans, salariée, Paris

Ce témoignage provient des ateliers d’écriture menés par la ZEP (la Zone d’Expression Prioritaire), un média d’accompagnement à l’expression des jeunes de 15 à 25 ans, qui témoignent de leur quotidien comme de toute l’actualité qui les concerne.

Par La Zep, publié le 23/07/2019

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