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Témoignage : mes diplômes ne m’ont pas rendue blanche

"J’ai un certain statut en tant que prof d’anglais, mais je suis toujours considérée comme la chinetoque de service."

Je suis la créatrice de #PaieTaReussite sur Twitter. J’ai lancé ce hashtag sur un coup de tête. J’étais tellement frustrée, je me suis dit que j’étais sûrement pas la seule à bosser, à avoir un diplôme, et à toujours être autant traitée comme une étrangère. Qu’il devait y en avoir d’autres. Et que leurs témoignages devraient importer plus que ces tweets stupides nous encourageant à "bosser plus".

Ma conscientisation politique s’est faite sur le tard. Après le collège, j’avais l’impression que le racisme, je ne le subissais plus. J’avais tellement intériorisé ça : je me persuadais que ce n’était que des blagues ou des gens cons rencontrés çà et là. C’est plus tard, en me rendant compte de tout ce que j’avais renié par peur de subir le racisme, que j’ai réalisé qu’ado, je m’étais haïe d’être asiat’.  Comme si aimer sa culture était un mal. Je détestais le fait d’avoir des traits asiatiques, des yeux bridés, une peau avec des sous-tons mats, un nez avec l’arrête "plate". Je m’étais même persuadée que tous ces traits-là faisaient de moi quelqu’un de laid.

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Je me demandais constamment, lorsque j’appréciais quelqu’un d’une manière romantique : "Est-ce qu’il aime les asiats ?" Comme si ma part asiatique pouvait être un frein, un obstacle insurmontable. Je détestais tout ce qui pouvait me raccrocher au cliché de l’asiatique : le karaté, les mangas, etc. Je voulais toujours prouver à quel point j’avais ma place parmi les autres et à quel point j’étais une asiatique "différente" et pas "cliché".

À mon entrée dans le supérieur, en LLCER Anglais à Paris Diderot, j’ai rencontré des personnes asiat’ comme moi, et qui n’avaient pas honte de l’être. J’ai embrassé cette part de moi, dit non aux blagues racistes. Je suis devenue de plus en plus verbale dans mes positions antiracistes. J’ai des threads entiers dessus.

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Mais, en grandissant, plus j’aimais cette part de moi et plus on me la renvoyait à la figure.

 Je suis toujours considérée comme la chinetoque de service

L’an dernier, j’ai eu mon master en Métiers de l’Enseignement (Anglais). J’ai un certain statut en tant que prof d’anglais, mais je suis toujours considérée comme la chinetoque de service. Les diplômes n’effacent en rien la race.

J’en suis à une demi-douzaine de rapports pour propos racistes de la part d’élèves qui croient que je ne les entends pas m’appeler la chinetoque/la noich/la chinoise. Mes collègues ont toujours leur mot à dire et leurs blagues ridicules sont censées me faire rire. On me renvoie sans arrêt à mon ethnie, même quand je n’ai pas envie d’être définie par ma race et mon apparence physique. Alors quand, sur Twitter, j’ai vu des tweets disant qu’il fallait cesser de se plaindre pour qu’on nous considère et juste travailler plus, ça m’a mise hors de moi. Parce que ça fait résonner plein de choses dans mon vécu.

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Je fais partie de la "minorité modèle". Dans ma famille étendue, certains sont très, très riches. Parmi mes amis asiat’, certaines familles gagnent très bien leur vie. On nous a inculqué que la réussite venait du travail alors que la méritocratie est un mythe, une carotte imaginaire censée nous faire courir. Ceux qui ont réussi se croient juste méritants de par leur travail.

On a beau réussir, on ne sera jamais blancs

C’est des conneries ce mythe de l’American Dream. Mes diplômes ne m’ont pas rendue blanche. Je considère avoir réussi, avoir obtenu ce que je voulais et j’en suis fière, mais je sais que ça ne fait pas de moi l’exception à la règle et que partout où je suis, je serai toujours, jusqu’à ce que j’annonce mon métier, la chinetoque de service. Et lorsque je dis que je suis prof d’anglais, les gens vont bêtement me faire des remarques : "Ah je croyais que t’étais une prof de chinois."

Encore trop de fois, je sens dans le regard d’autrui qu’on veut me faire me sentir stupide ou qu’on a des préjugés quant à mes capacités intellectuelles. Je ressens encore le regard de mépris et de condescendance et l’impression d’être étrangère chez les autres. Qu’ils soient parents, élèves, membres de l’administration ou collègues. J’ai déjà eu droit à des remarques de mauvais goût en annonçant que j’étais prof d’anglais du genre : "Et t’es sûre que t’es bilingue ? Du coup t’as pas d’accent chinois quand tu parles anglais ?" On est beaucoup à trimer, mais on se prend tout de même des micro-agressions racistes tous les jours. C’est ça que je voulais dénoncer : on ne sera jamais blancs.

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En haut de la pyramide (et c’est relatif évidemment : aucun métier ne devrait être considéré comme le bas de la pyramide…), les racisé.e.s qui réussissent, sont tout aussi maltraités que le reste. Et cela en dit beaucoup sur la société française.

#PaieTaReussite : témoigner, tous.tes

Ce #PaieTaReussite révèle aussi que pour accéder à la réussite, tout ce qui nous raccroche à notre culture est considéré de trop et doit être éradiqué. Combien d’entre nous avons des prénoms français pour ne pas être stigmatisés sur nos CV ? Combien de nos parents ont pensé à nous intégrer jusque dans nos prénoms pour ne pas qu’on souffre de moqueries à l’école, et à quel point ont-ils pensé à notre avenir pour faire ce choix ? Combien sommes-nous à adapter nos attitudes, nos langages, jusqu’à nos voix dans l’espace public, à tout faire pour ne pas être mis dans le même panier que le cliché qu’ont les autres de nos ethnies ? On nous pousse à agir et adopter l’attitude des dominant.e.s sans pour autant en avoir l’apparence.

Ça veut nous polir et nous faire correspondre à une image qu’on n’atteindra jamais (aka on ne sera jamais blancs).

Huynh Ho // @Asiatitude, 22 ans, enseignante, Paris

 Ce témoignage provient des ateliers d’écriture menés par la ZEP (la Zone d’Expression Prioritaire), un média d’accompagnement à l’expression des jeunes de 15 à 25 ans, qui témoignent de leur quotidien comme de toute l’actualité qui les concerne.

Par La Zep, publié le 04/10/2019

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