© Bertrand GUAY / AFP

Témoignage : je suis en colère contre le cirque médiatique de l’incendie dans les Yvelines

Depuis ma fenêtre du quartier La Noé, j'ai vu le cirque brûler, les médias rappliquer, les politiques parler...

Ce samedi 2 novembre, par ma fenêtre, j’ai vu Le Chapiteau des Contraires de Chanteloup-les-Vignes partir en fumée.

Face à ce chapiteau en cendres, je ressens énormément de peine. Je repense aux représentations dans lesquelles, plus jeune, j’ai déjà été actrice. Je pense aux enfants, privés de spectacles, et je pense à la directrice de la compagnie qui mène un travail acharné depuis trente ans en faveur de l’art et de la culture dans ma ville.

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Bien sûr, je suis triste, mais ce sentiment de tristesse s’est rapidement transformé en une colère dirigée contre les médias et les politiques, en proie au marketing de la haine, incapables d’entrer dans la complexité de l’affaire et trop facilement attirés par une représentation prémâchée des jeunes de quartiers. Des jeunes "cons" pour reprendre les termes de la Maire ou des "imbéciles" pour reprendre ceux du Premier ministre.

Le lendemain des faits, c’est d’abord sur BFM TV que j’ai découvert que l’affaire était sortie des murs de La Noé. Au micro : la Maire de ma ville et puis… un syndicat de la police. C’est tout. Je prends le temps de lire chaque article, chaque tweet, chaque réaction des politiques et mon sang ne fait qu’un tour.

Dans Le Monde, le maire raconte qu’on aurait brûlé le chapiteau car "c’est un lieu où on y fait de la prévention et la prévention dérange". Selon le Parisien, cela serait "en lien avec la rénovation urbaine qui perturberait les trafics de drogue dans la cité". J’ai également pu lire de nombreux tweets qui disaient que l’incendie serait "en lien avec l’islamisme radical qui détesterait l’art"… Comme je disais : une représentation prémâchée.

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C’est pas tous les jours qu’on voit un chapiteau brûler, s’interroger sur le "pourquoi " semble être logique

Trois choses m’ont frappée. Tout d’abord, ça faisait longtemps que je n’avais pas vu le terme "racaille" autant employé. Pourtant, je n’ai jamais entendu ce mot en un an de crise et de violences gilets jaunes dont les dégâts sont estimés à 200 millions d’euros. Il suffit de taper "Chanteloup" dans la barre de recherche Twitter pour être inondé de mépris et d’insultes. Comme si tout le monde attendait que ça arrive pour pouvoir cracher de la haine.

Ensuite, j’ai été surprise de voir une telle couverture médiatique. Lorsqu’il s’agit de bavures policières (et ici il y en a très régulièrement), personne ne se déplace et aucun micro ne nous est tendu. Enfin, tout le monde semble penser que c’est un acte apolitique, gratuit, sans revendications ni fond. C’est assez surprenant : c’est pas tous les jours qu’on voit un chapiteau brûler, s’interroger sur le pourquoi semble être primordial et logique.

Ce que l’on ne raconte pas dans ces médias, c’est que dès le début de sa construction, ce chapiteau a créé de la divergence parmi les habitants. Depuis trente ans, ce chapiteau fait partie de l’environnement du quartier. Avant d’être construit en dur pour un coût d’environ 800 000 euros, il était en toile.

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Beaucoup étaient sceptiques et ne comprenaient pas pourquoi investir tant d’argent pour rénover un dispositif qui fonctionnait déjà assez bien alors que le quartier fait face à une misère sociale et un manque d’infrastructures écrasant dans plein d’autres domaines. J’ai donc tout de suite compris que cet incendie émanait d’une revendication politique.

On ne donne pas la parole aux bonnes personnes

Un ami a été interviewé par des journalistes. Il dénonçait fermement l’acte criminel, mais demandait à ce qu’on entende cet incendie comme une sonnette d’alarme. Malheureusement, ses propos n’ont pas été retenus. Les journalistes ont préféré garder une interview d’un habitant déblatérant des paroles totalement désarticulées et hors sujet. Tout le monde ici se moque de ses propos et pourtant, c’est cette vidéo qui a été brandie pour représenter la voix des jeunes du quartier :

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Si on creusait un peu plus et un peu mieux, on se rendrait compte qu’une parole n’est pas du tout entendue : c’est celle des jeunes. Le compte Snapchat @lamemehaine a été créé par des jeunes du quartier de la Noé pour dénoncer, entre autres, les bavures policières. Selon moi, c’est ce compte qui relaie le mieux la voix des jeunes qui sont critiques de la politique menée à Chanteloup-les-Vignes. Ici, on peut y lire des revendications très différentes de celles présentées par les médias :

 

Un ami et habitant du quartier a également souhaité ajouter ces quelques mots :

"Certes, on condamne cet acte mais il faut voir tout ce qu’il se passe derrière et pourquoi les jeunes se révoltent. J’ai demandé à la Maire quelles étaient les revendications selon elle. Elle m’a répondu : 'il n’y en a pas', puis elle a évoqué le trafic de drogues et ensuite elle a écourté la conversation pour répondre à un coup de fil, m’a dit qu’elle revenait mais n’est jamais revenue.

Du coup, j’ai dit à un média présent, M6, que les jeunes se plaignent de plein de choses mais que la Maire n’écoutait pas. Il y a plein de trucs où des moyens financiers ont été revus à la baisse, le Club Ados, l’aide aux devoirs… La mairie dit qu’elle n’a pas de moyens mais elle met 800 000 euros dans un chapiteau…"

Il est clair que foutre le feu aux infrastructures de la ville n’est pas le meilleur moyen pour faire avancer les choses et faciliter le dialogue avec la mairie mais je ne pense pas que le fait de réduire ces voix au silence soit la solution non plus. Je condamne fermement cet acte, mais je fais appel à l’honnêteté des médias et des politiques concernant leur analyse de la situation de mon quartier.

Commentaire d’un habitant du Quartier de la Noé sous le post Facebook de la ville informant la population de l’incendie du chapiteau des Contraires.

Depuis ma fenêtre, je vois des tas de trucs. Des affrontements et des bavures policières certes, mais le plus alarmant, c’est ce que je ne vois pas : pas de cinéma, pas de piscine, peu de transports en commun, pas vraiment de bibliothèque, un taux de chômage avoisinant les 20 %… Les événements récents sont déplorables, c’est certain. Et je ne peux imaginer la tristesse des enfants qui fréquentent ce cirque mais il faut, je pense, faire attention à ne pas réécrire et repenser les revendications à la place des personnes concernées.

Yasmine, 22 ans , étudiante, Chanteloup-les-Vignes

Ce témoignage provient des ateliers d’écriture menés par la ZEP (la Zone d’Expression Prioritaire), un média d’accompagnement à l’expression des jeunes de 15 à 25 ans, qui témoignent de leur quotidien comme de toute l’actualité qui les concerne.

 

Par La Zep, publié le 05/11/2019

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