AccueilSociété

Témoignage : je suis éducatrice d'une jeunesse qui en est privée

Publié le

par La Zep

(GERMANY OUT) Einsame Gestalt in einem verfallenen Gebäude Aachen (Photo by JOKER / Alexander Stein/ullstein bild via Getty Images)

Je travaille avec des mineurs isolés. Tous les jours, je suis confrontée au courage de ces jeunes, leurs espoirs, leurs peurs.

"Clara, c’est ma jeunesse morte qui me rend triste. Je voudrais jouer au foot et aller à l’école." Les yeux pleins de larmes sur le rebord de l’hôtel, il faisait beau ce jour-là. L’hôtel, ça fait chic comme ça, mais c’est moins glam que ça en a l’air. C’est l’endroit où le Demie (dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers) les oriente après qu’ils s’y sont présentés en tant que mineurs. Là où tout commence ou plutôt, là où tout se poursuit après la traversée et les nuits dans les rues de Paris.

Je suis éducatrice spécialisée en hébergement d’urgence pour mineurs isolés étrangers. Je me demande : comment accompagner un jeune qui a vu ses frères mourir devant lui ? Comment l’accompagner pour lui faire comprendre qu’il aura le droit d’aller à l’école et de jouer au foot sans culpabiliser ?

"Je me souviens de mes frères morts"

Zaid a été reconnu mineur. Il a 15 ans. Il adore les mots et les dictées difficiles. Il a été à l’école au Mali et ne fait quasiment aucune faute. Il adore les mots et il devra faire avec ses maux pour espérer avoir un avenir "normal". Normal, c’est ne pas dormir dehors, avoir un travail, être amoureux… Cet avenir normal est un avenir hors normes pour eux.

En atelier d’écriture, il a écrit : "Je me souviens de mes frères morts" ; puis il a posé le stylo. Il n’a plus bougé pendant quelques instants. Je lui ai demandé s’il voulait prendre l’air et parler. On est sorti et c’est là qu’il m’a dit, les yeux remplis d’eau : "C’est ma jeunesse morte qui me rend triste."

En tant qu’éduc, je suis rassurée de me dire que Zaid est un "RM", "Reconnu Mineur" dans notre jargon. Qu’il aura jusqu’à ses 18 ans le droit à une prise en charge par l’ASE (l’aide sociale à l’enfance) et qu’en espérant le sésame d’or, il aura un contrat de jeune majeur permettant d’être pris en charge jusqu’à ses 21 ans.

Il y a les RM et il y a cette abréviation qu’on redoute : RF. Elle signifie "refusé". Le jeune n’est alors pas considéré comme mineur et doit quitter le dispositif d’hébergement d’urgence. Retour à la rue. Il restera le recours, cette ultime chance et là-dessus, c’est le juge qui décidera.

Les mineurs isolés sont ma définition de la résilience

J’ai croisé une petite centaine de visages, écouté et accompagné au mieux ces jeunes dont on ne sait rien, sauf ce qu’ils nous disent ; et quand ils disent, c’est déjà beaucoup. Ils sont d’une force inexplicable. J’ai croisé Karidja qui a mis des mots sur son viol. On apprendra quelques jours plus tard qu’elle est enceinte, excisée et porteuse du VIH. Elle a 15 ans. Ils sont la définition de la survie, et ma définition de la résilience.

C’était un soir, chambre 301 au troisième étage de l’hôtel. Quatre jeunes la partageaient. L’un d’entre eux m’a dit : "Maintenant que je suis là, je vais m’en sortir, je vais me battre et je vais y arriver." C’était très cinématographique, comme moment. Nous étions là, jeunes et éduc, un soir d’hiver, rideaux et fenêtre ouverts, dans le froid.

Au même étage, dans l’immeuble d’en face, une femme et ses invités dans un immense appartement. Talons à la main, champagne sur la table. Elle vivait un moment de pure légèreté. C’est ça, le luxe. Les jeunes la regardaient et je me suis sentie gênée. Ils m’ont vue à leur tour regarder cette scène.

"Clara, on joue ?" "Vous voulez jouer à quoi ?" "Uno." J’aurais bien aimé sortir un truc poétique pour la fin, mais c’était bien ça leur jeu préféré. Le Uno. Ils y gagnent souvent, à ce jeu-là. La vie, tu gagnes ou tu perds.

Ils sont infimes, ces moments de légèreté, mais ils tendent, je crois, à une possible liberté : ensemble, nous avons tenté de donner des respirations à l’urgence. En dix mois de regards, de bagarres, de sourires, de fous rires, de pleurs, de silences, j’ai juste reçu et donné, ce que j’ai pu.

Clara, 26 ans, salariée, Paris

Ce témoignage provient des ateliers d’écriture menés par la ZEP (la Zone d’Expression Prioritaire), un média d’accompagnement à l’expression des jeunes de 15 à 25 ans, qui témoignent de leur quotidien comme de toute l’actualité qui les concerne.

À voir aussi sur news :