© Christopher Furlong/Getty Images

Témoignage : mon intégration en France a été longue et douloureuse

Quand Rena a débarqué en France à 12 ans, elle a découvert une réalité bien différente de celle qu'on lui promettait.

Au bled, nous avons une idée idéalisée de la France. Tout est beau. La pauvreté n’existe pas et la vie est beaucoup plus belle, plus facile. J’y croyais moi aussi. Une vision bien loin de la réalité. Tout n’est pas si simple. Souvent, une fois arrivé ici, on mène une vie inférieure à celle qu’on avait auparavant. Vous imaginez ? Quitter votre pays en espérant une vie meilleure pour finalement se retrouver au même stade ? Ou pire, vivre dans des conditions encore plus médiocres que celles du pays que vous avez fui ? C’est ce qui m’est arrivé.

À Kinshasa, j’avais un statut de privilégiée en comparaison à la majorité des gens. Je n’ai jamais eu à me plaindre. Je n’ai jamais manqué de rien. Alors qu’ici, mon train de vie a radicalement changé. Jamais je n’aurais imaginé un jour manquer d’un lieu où passer la nuit. J’ai subi cette immigration. Mon intégration personnelle a été très rude.

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C’était en fait une tout autre vie qui nous attendait

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"Cette année, au lieu de partir en France pour les vacances, vous allez vous y installer pour de bon." Voilà comment mon père nous l’a annoncé, à ma famille et à moi, mot pour mot. Nous étions en 2013, c’était l’été. Il était 20 heures et nous étions à table. J’avais 12 ans. Nous n’avons pas eu notre mot à dire. La discussion était perdue d’avance. Et il était impossible pour lui de venir avec nous. Son travail au pays était beaucoup trop important.

Je crois que lui non plus ne s’attendait pas à ce que cette décision finisse par se retourner contre lui et par mettre en péril notre famille. Il disait qu’il le faisait pour notre "bien". "Dans ce pays, vous n’avez pas d’avenir !" J’en rigole presque aujourd’hui car j’ai mis du temps à voir le "bien" dont il parlait. Il pensait que l’argent pouvait régler les "petits soucis" qu’on pourrait avoir en cas de crise. C’était en fait une tout autre vie qui nous attendait.

Ma famille et moi sommes arrivés légalement en France. En avion, avec des passeports en règle. Mais être dans la légalité n’est pas toujours un avantage dans ce pays, bien au contraire. Il faut mentir, surtout lorsque vous portez ce statut d’immigré. Mon père avait plein d’amis qui vivaient ici depuis de longues années, donc nous, en toute confiance, c’est vers eux qu’on s’est tournés pour la plupart de ces questions. "Pasi ya pamba", comme on dit chez moi, "ça n’a servi à rien". Ce sont ces mêmes personnes qui ont fini par nous escroquer, nous mentir et trahir notre confiance.

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Nous étions en cavale, en permanence

Le plus dur a été de trouver un endroit où loger. Non, pardonnez-moi. Un endroit où dormir. Parce que se loger en France, c’est archi compliqué. Je ne sais pas comment s’en sortent les gens ici ! Chez nous, ça se règle avec un billet glissé sous une table ! Nous voulions faire les choses dans les règles, en respectant la loi. Donc, après de nombreux échecs chez des particuliers, nous nous sommes rendus dans des agences immobilières. Résultat ? Dossier refusé. En même temps, avec tous les documents qu’ils demandent, ça m’étonnerait beaucoup qu’ils aient eu le temps de tous les lire.

Côté ambiance familiale, ça n’allait pas vraiment non plus. Les démarches en France sont très longues. Pas de papiers, pas de logement, pas d’aide sociale. On a vite dû se lancer dans des trucs illégaux. Comme payer des gens pour avoir de fausses identités, louer un appartement au nom d’un autre, tomber mille et une fois sur des escrocs. Mes parents ont perdu énormément d’argent ! Rien que pour se faire une fausse fiche de paye, ça peut aller jusqu’à 500 balles.

Nous avons été virés par le propriétaire car tout l’argent versé aux marchands de sommeil ne lui avait en fait pas été donné. Il nous est arrivé de chercher un endroit où dormir vers 2 heures du matin. Sachant que nous, les enfants, nous avions école le lendemain. Mes notes ont connu une chute libre. Je n’avais pas la tête à étudier. J’avais d’autres préoccupations qui me semblaient beaucoup plus importantes que des bonnes notes à ce moment-là, des préoccupations beaucoup plus vitales.

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Je voulais rentrer chez moi, à Kinshasa

En deux ans, nous avons vécu dans quatre départements différents. Nous étions en cavale. En permanence. J’ai fait toutes les villes du 95 au 92. Nous avons fait un peu de tout : l’hôtel du 115 (qu’il faut appeler des millions de fois sachant qu’il y a très peu de chance qu’ils vous répondent), dormir dans des hôpitaux, chez des amis, dans des gymnases ; et dehors, lorsqu’il n’y avait pas de solution…

Dans ce genre de moment, votre fierté en prend un grand coup ! Vous devez la mettre de côté pour vous en sortir, d’autant plus que les hivers sont froids à Paris. J’avais du mal à voir le bout du tunnel, c’était un trou sans fond.

Une petite anecdote m’a beaucoup marquée. Nous venions une fois de plus de nous faire virer par des propriétaires se plaignant de loyers impayés, bouffés par les escrocs chargés de nous couvrir. Par chance, ce soir-là, nous avons pu avoir un hôtel donné par le 115. Le lendemain je devais me rendre à l’école comme d’habitude. Devinez quoi ?

Cet hôtel était juste à huit minutes de mon collège de l’époque… J’avais des camarades de classe qui vivaient en face. Je n’étais pas au courant, je l’ai su quand elles m’ont vue sortir de celui-ci. Elles ne m’ont jamais posé de questions, je les ai juste entendues en parler en classe avec d’autres élèves et s’en moquer. Personne ne m’a plus jamais reparlé depuis. Je me suis renfermée sur moi-même. Je me sentais honteuse. Mais je ne leur en veux pas, c’était des gamines.

Mes parents avaient du mal à joindre les deux bouts : ma mère ne pouvait pas travailler et mon père parvenait à peine à nous envoyer de quoi vivre. La vie coûte cher à Paris ! Très cher ! Je n’aimais pas la vie que nous avions ici. Je voulais rentrer chez moi, à Kinshasa, mais on m’a bien fait comprendre qu’il fallait que je reste.

Je peux enfin inviter mes copines à la maison

Avec le recul, je me suis vraiment rendu compte de l’effet négatif que la situation a eu sur moi. Toute cette histoire m’a rendue dépressive. Il y avait de quoi devenir fou ! À mes 14 ans, j’ai "perdu" mes règles durant un an. Elles sont parties et sont revenues l’année suivante. J’ai même pensé que j’étais enceinte alors que je n’avais jamais eu de rapport ! J’étais au bout de ma vie. C’était lié au stress parait-il. J’étais très fatiguée. J’avais de grandes cernes que je cachais grâce au maquillage. Je ne savais pas à qui me confier, tout le monde souffrait autant que moi. Je dormais très peu et même aujourd’hui, alors que tout s’est arrangé, j’ai gardé l’habitude de très peu dormir.

Après le collège, nous avons une nouvelle fois déménagé dans une ville du 92. Grâce à une assistance sociale, ma mère a pu se trouver un taff. Tout est parti de là. À force d’acharnement, ma mère a obtenu une carte de séjour et on a enfin pu avoir un logement. J’y ai rencontré des gens formidables, me suis fait des amis et j’ai commencé à sortir. Une vraie vie de lycéenne quoi !

Il nous a fallu près de cinq ans pour nous en sortir. J’ai subi cette immigration. Parce que, oui, il nous a fallu tout ce temps pour nous intégrer et nous sentir vraiment bien en France. Nous avons un chez nous et je peux enfin inviter mes copines à la maison. Et ça c’est cool !

Je ne dirais pas que je me sens totalement "chez moi" en France, mais ce n’est plus un endroit où je n’ai pas envie de vivre. Je me sens bien ici et j’adore mon train de vie maintenant, parce que les choses se sont améliorées. Mon intégration a été longue, douloureuse parfois, mais le temps fait bien les choses. Aujourd’hui, le plus dur est derrière moi et j’adore Paris !

Rena, 17 ans, étudiante, Paris

Ce témoignage provient des ateliers d’écriture menés par la ZEP (la Zone d’Expression Prioritaire), un média d’accompagnement à l’expression des jeunes de 15 à 25 ans, qui témoignent de leur quotidien comme de toute l’actualité qui les concerne.

Par La Zep, publié le 18/04/2019

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