https://www.instagram.com/laurencegeai/?hl=fr

Témoignage à Gaza : "J’ai vu des jeunes de 18 ans se faire tirer dessus"

La photojournaliste française Laurence Geai était au cœur de l’une des manifestations meurtrières du lundi 14 mai dans la bande de Gaza.

Depuis le 14 mai le monde entier a les yeux rivés sur la bande de Gaza, territoire palestinien enclavé à l’est d’Israël. La bande de Gaza a été le théâtre de nouveaux affrontements entre l’armée israélienne et des Palestiniens. Les tirs de l’armée israélienne ont fait une soixantaine de morts et quelque 2 500 blessés.

Publicité

Ces événements tragiques, qui n’ont pas manqué de faire réagir la communauté internationale, se sont déroulés alors que les États-Unis inauguraient à Jérusalem leur nouvelle ambassade. Les Palestiniens commémoraient depuis le 30 mars dernier la Nakba (catastrophe), en souvenir de l’exode palestinien de 1948. Cette manifestation devait prendre fin le mardi 15 mai.

Laurence Geai est photojournaliste indépendante. Armée de son appareil photo, elle travaille depuis plusieurs années dans la région du Moyen-Orient. Elle était à Malaka le 14 mai, l’un des sites où se sont déroulées les manifestations. "Il y en avait entre 5 et 9 sur toute la frontière," explique Laurence Geai interrogée par Konbini news.

Il faut s’imaginer un champ rocailleux, dont le paysage de pierres est parfois altéré par des pneus enflammés."Il n’y a aucun endroit où on peut se cacher derrière un arbre ou une pierre. On voit les Israéliens en face," raconte Laurence Geai, qui a débarqué sur la zone de Malaka à 14 heures en plein milieu des affrontements :"Quand je suis arrivée il y avait déjà beaucoup de morts et de blessés." La photographe, pourtant habituée aux zones de conflits, raconte la difficulté à faire des images sans prendre trop de risques.

Publicité

Selon elle, si les blessures sont si graves c’est à cause de la proximité de l’armée israélienne qui répondait aux jets de pierres par des tirs de sniper. Leur cible privilégiée : les jambes, atteintes grâce à des tirs d’une rare précision.

"La balle traverse la première jambe, puis se loge dans la seconde. Souvent tu vois des jeunes qui sont blessés aux deux jambes," décrit Laurence Geai. À quelques mètres d’elle, elle a vu un homme qui observait la scène, s’effondrer après un tir dans les jambes. L’homme qui l’accompagnait a lui aussi été écorché par la balle.

Publicité

Mais elle a aussi vu un enfant de 13 ans blessé au poumon, et des blessures à l’abdomen ou à l’œil. "Les blessures sont terribles, il y a des amputations. Le nombre de blessés est hallucinant. C’est triste, c’est très triste, parce que ce sont des jeunes," déplore la photojournaliste.

Qui manifestait ?

Pourtant, vendredi 17 mai, plusieurs titres affirment qu'"une majorité de Palestiniens tués appartenait au Hamas", une version délivrée par un "responsable" du Hamas en personne, rapidement reprise par Israël.

Entre sidération et incompréhension, elle commente : "C’est débile, c’était des enfants, et ça sert la propagande d’Israël."

Publicité

Côté palestinien elle n’a vu ni combattant, ni arme, tout juste des cocktails Molotov qui revenaient parfois sur les manifestants eux-mêmes.

Marie Kortam est sociologue membre du Conseil arabe pour les sciences sociales et chercheuse associée à l’Institut français du Proche-Orient (IFPO, Beyrouth). Elle a écrit de nombreux articles sur les réfugiés palestiniens. Elle peine aussi à croire la version donnée par le Hamas : “C’est un mouvement populaire, c’est une initiative de la société civile. Il y avait déjà beaucoup de réfugiés qui manifestaient depuis plusieurs jours pour leur droit au retour.”

Quel intérêt aurait donc le Hamas à s’approprier ces morts ? "Depuis qu’il a accédé au pouvoir en 2006, le Hamas fait face à une crise de légitimité, cette déclaration c’est peut-être pour lui un moyen de regagner de la popularité auprès de ceux qui soutiennent la résistance ?" avance Marie Kortam interrogée par Konbini News.

En effet, des Gazaouis opposés au gouvernement du Hamas étaient présents durant les manifestations aux côtés des réfugiés et des jeunes.

"Ce sont des jeunes qui sont malheureux"

"J’ai vu des jeunes de 18 ans, des adolescents, qui n’ont rien vu de la vie en dehors de Gaza, se faire tirer dessus", raconte Laurence Geai.

Gaza c’est une bande de 41 km de long sur la côte orientale de la mer Méditerranée. D’une largeur de 6 à 12 km et d’une superficie de 360 km2, son territoire est entouré au nord, à l’est et au sud-est par l’État d’Israël, et au sud-ouest par l’Égypte. Ils seraient un peu moins de deux millions de Palestiniens dans cette enclave.

"C’est comme si tu étais enfermé dans une zone qui va de Cergy à Saint-Ouen. J’ai recueilli des témoignages de jeunes qui ne sont jamais allés au cinéma et qui n’ont pas de travail," explique Laurence Geai. Pour cette dernière c’est aussi là que le bât blesse. Le taux de chômage qui avoisine les 43 % est l’un des plus importants au monde.

"C’est facile de recruter un jeune aujourd’hui à Gaza, parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire, donc bien sûr que oui certains rejoignent les rangs du Hamas. Quand tu perds quelqu’un ou que tu te fais bombarder, tu peux te radicaliser."

Mais la jeunesse gazaouie est comme la jeunesse du monde entier, elle a soif de liberté, et à Gaza il n’y a pas d’avenir."Ce sont des jeunes comme tout le monde. Dans le fond le soldat israélien a les mêmes envies que le jeune Gazaoui qu’il va viser," estime Laurence Geai.

Aujourd’hui le calme est revenu, mais pour combien de temps ?

Par Clothilde Bru, publié le 17/05/2018

Copié

Pour vous :