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Témoignage : en prison, on vit encore au vingtième siècle

Publié le

par La Zep

Image d’illustration. Des détenus participent avec des tuteurs-accompagnateurs à un atelier collectif à l’espace Cyber-base Justice de la maison d’arrêt de Bordeaux-Gradignan, le 28 mai 2009. © AFP PHOTO / NICOLAS TUCAT

En vue de sa sortie, Patrice veut préparer activement sa réinsertion. Mais l’accès limité à Internet l’en empêche…

Imaginez-vous sans votre téléphone portable, sans connexion Internet, avec pour seul moyen de communication la lettre en papier pour vos démarches administratives. Tentez votre chance pendant vingt-quatre heures, et vous aurez un aperçu des problèmes rencontrés en détention.

C’est malheureusement ma réalité au moment où j’entame la partie cruciale de ma peine : mon projet de sortie. 2021 est synonyme d’actuel, de modernité, d’accès au numérique avec l’arrivée prochaine de la 5G, de domotique… Prison signifie au contraire un monde de privations, de frustrations, d’infantilisation et de désocialisation.

Autant demander à un pilote de F1 de gagner un grand prix en Clio…

J’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs fois une conseillère Pôle emploi. La seule pour 300 détenus. En vingt minutes, il faut poser les bases d’un projet cohérent. Ma conseillère m’a créé un compte Pôle emploi en ligne où je peux gérer mes différents droits, mettre à jour ma situation et avoir accès à des offres d’emploi et à des tutoriels pour tout ce qui est techniques de recherche d’emploi (CV, lettre de motivation…).

Un seul petit problème : comment je fais sans connexion ? Seule solution : attendre le prochain rendez-vous le mois prochain pour avoir des réponses. C’est le délai moyen entre deux RDV. Que de temps perdu, quel assistanat !

Moi qui n’aimais pas, et qui n’aime toujours pas d’ailleurs, être tributaire des gens, m’y voici contraint. Me prépare-t-on véritablement et efficacement à retrouver un monde qui vit à 200 km/h en vivant à 30 km/h ? Autant demander à un pilote de F1 de gagner un grand prix en Clio…

Mon fils se sert mieux de mon téléphone que moi

Les permissions que j’ai eu la chance d’avoir m’ont fait prendre conscience de cet abysse qui sépare le monde intérieur du monde extérieur. J’ai été incarcéré avec un Galaxy S2… le S10 est sorti il y a peu !

J’entends parler de Snapchat, mais je ne sais pas m’en servir. Pire, mon fils de 11 ans se sert mieux de mon téléphone que moi. J’ai la sensation d’être en complet décalage. Il faut être fort psychologiquement pour passer entre ces deux mondes, du tout au rien, du XXe siècle au XXIe siècle. Ma sortie, j’en rêve, mais je la redoute en même temps.

Patrice, 49 ans, en détention, Île-de-France

Ce témoignage provient des ateliers d’écriture menés par la ZEP (la zone d’expression prioritaire), un média d’accompagnement à l’expression des jeunes de 15 à 25 ans, qui témoignent de leur quotidien comme de toute l’actualité qui les concerne. Passer plusieurs années derrière les barreaux, c’est avant tout gérer son temps. Celui de la prison mais aussi celui qui s’écoule à l’extérieur. Une vie hors-champ que révèlent sept détenus derrière les murs du centre de détention de Melun, à retrouver sur le site de la ZEP.

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