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Témoignage : comment l’agression sexuelle de mon grand-père a fait basculer ma vie

"Je ne pouvais pas me regarder dans une glace, je m’insupportais, je me sentais coupable."

C’était un dimanche de juin de l’année 2002. Je me rendais chez mes grands-parents avec mon chien. Comme chaque année, mon grand-père avait mis de côté l’article dans le journal, celui qui parlait du spectacle de danse auquel j’avais participé la veille.

Une fois arrivée, mon grand-père était seul. J’entre et lui dis bonjour, comme d’habitude. Jusque-là, rien de particulier. On s’installe autour de la table du salon, je prends un verre d’eau. Nous discutons de tout et de rien.

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Au bout de quelques minutes, mon grand-père commence à s’avancer vers moi. Il se met debout derrière ma chaise, les mains appuyées sur la table autour de moi. C’est à ce moment précis que tout a basculé. Il a commencé à toucher mes bras, en remontant jusqu’au niveau des épaules. Pour ensuite me toucher la poitrine, le ventre. Et descendre jusqu’à mes parties génitales. Dans le même temps, il m’embrassa sur les joues, puis sur la bouche… J’étais totalement paralysée.

J’ai réussi à reprendre mes esprits, j’ai commencé à me débattre. Et là, mon chien a sauté sur mon grand-père afin de me défendre. J’en ai profité pour m’échapper et rentrer chez mes parents, en courant à toute allure.

Une fois arrivée chez moi, je vois mon père, je fonds en larmes dans ses bras en lui racontant ce qu’il vient de se passer. Ensuite, nous retrouvons ma mère et lui rapportons ce qu’il venait d’arriver.

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Elles disent que j’y suis forcément pour quelque chose

Mes parents décident alors de prévenir ma tante, qui vit avec mes grands-parents. Elle nous rejoint donc à la maison, mes parents lui expliquent ce qu’il s’est produit. En attendant, je reste avec mon cousin. Une fois repartis, mes parents m’expliquent que mon grand-père est malade, qu’il perd la tête et ne sait plus ce qu’il fait. Ce qui "expliquerait" son comportement, pour le moins inhabituel.

Le lendemain, au réveil, j’entends des voix provenant du salon de mes parents. Je descends les escaliers, tout en restant cachée sur le palier. Là, je reconnais la voix de mes oncles et tantes. Ils sont tous venus dès le lendemain, alors que la plupart n’habitent pas à Nancy.

Je les entends tous, parler de "mon cas". Certains sont passifs mais deux de mes tantes parlent de moi, en disant que ce n’est pas possible, que j’y suis forcément pour quelque chose, que mon grand-père n’aurait jamais fait ça.

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Manifestement, ma tante qui vivait avec mes grands-parents n’avait pas jugé bon de parler de la maladie de mon grand-père. À la suite de ce "procès" effectué en mon absence, chacun est rentré chez soi.

"C’est une salope et une allumeuse"

Pendant la semaine, nous recevons l’appel du mari d’une de mes tantes. Cet appel a été très violent psychologiquement pour moi. J’entends encore ses propos résonner dans ma tête : "c’est une salope et une allumeuse, c’est elle qui l’a cherché, il n’aurait jamais fait ça si elle ne l’avait pas voulu".

À ce moment-là, la descente aux enfers a commencé pour moi.

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J’ai commencé à m’habiller avec les vêtements de mon frère, à porter des vêtements larges afin de cacher mon corps, ce corps qui me faisait tellement honte et tellement souffrir. Je ne pouvais pas me regarder dans une glace, je m’insupportais, je me sentais coupable, coupable d’avoir brisé ma famille, d’avoir brisé l’image que j’avais de mon grand-père que j’adorais.

J’ai voulu en parler à mes amis de l’époque, mais j’avais droit à différentes réactions : Il y a eu ceux qui m’ont tourné le dos, comme si j’étais malade et que j’allais leur transmettre "ma maladie". Il y a ceux qui ne m’ont pas cru, qui se sont moqués de moi, de ce que je leur avais raconté.

Je me sentais seule, sans personne pour me soutenir ou me comprendre, je n’osais pas aborder le sujet avec mes parents et mon frère.

C’était une façon pour moi de me punir

J’ai commencé à me faire vomir, de plus en plus régulièrement après les repas. C’était une façon pour moi de me punir.

Un an plus tard, mon grand-père est décédé. Après de longues hésitations, je suis tout de même allée à l’enterrement, avec mes parents et mon frère. Nous avons pris cette décision, par correction, pour éviter "les problèmes". Une fois sur place, nous croisons une cousine qui me regarde et lance : "Qu’est-ce qu’elle fait là, elle ? Elle n’a rien à faire ici, c’est de sa faute s’il est mort".

J’ai pris sur moi, gardé la tête haute et fait comme si de rien n’était. Ensuite, mes oncles et tantes sont arrivés. Seuls deux d’entre eux m’ont dit bonjour. Les autres m’ont tous ignorée. Ce jour-là, le comportement qui m’a le plus blessé est celui de ma marraine.

J’ai toujours été très proche d’elle et de ses enfants, on passait nos vacances ensemble, elle était très importante pour moi. Et ce jour-là, elle m’a totalement ignorée. Pas un bonjour, pas un mot, rien. Je ne lui ai jamais parlé de ce qu’il s’était passé ce fameux dimanche de juin. Je n’ai jamais eu l’occasion de lui donner "ma version" des faits… Et encore à ce jour, je n’ai jamais eu de nouvelles d’elle.

Dès que je racontais mon histoire, on me tournait le dos

À la suite de cela, ma vie a continué de basculer. Mes journées étaient rythmées de repas suivis de crises d’anorexie… Et le niveau de bêtises des adolescents au collège et au lycée n’a pas aidé. Étant rousse, j’ai eu le droit chaque jour à des "tu es rousse, tu pues", "les rousses c’est des sorcières, il faut les brûler"…, et j’en passe.

J’en suis même venue à essayer de mettre fin à mes jours en me taillant les veines. Avec le recul, je me rends compte que c’était plus un appel au secours, qu’une réelle envie d’en finir.

Pendant des années, je n’ai pas réussi à trouver du soutien. Dès que je racontais mon histoire, on me tournait le dos.

Ce cauchemar a duré 3 ans.

Puis j’ai commencé à rencontrer des personnes qui m’ont soutenue, comme ma meilleure amie de l’époque, qui l’est restée, 14 ans plus tard.

En 2011, je faisais 54 kg pour 1 m 73.

C’est à cette période que j’ai commencé à "redécouvrir" le plaisir de manger, mais mon anorexie vomitive a commencé à se transformer en boulimie vomitive… Je mangeais pour me "remplir", pour remplir le vide que la solitude avait créé en moi.

Un besoin irrépressible de me "remplir"

Dès que j’étais seule je "m’empiffrais". Que ce soit de sucré ou de salé, je mangeais tout ce que je trouvais, du moment que cela calmait mon besoin irrépressible de me "remplir".

En 2012, j’ai rencontré quelqu’un, Maxime, à qui j’ai tout raconté dès le début. Lui, ne m’a pas tourné le dos, il m’a épaulée et soutenue. Il m’a accompagnée à chaque séance chez le psychologue, en m’attendant dans la salle d’attente. Il m’a aidée à accepter que je puisse être aimée par quelqu’un de bien, et pas uniquement par des garçons qui me faisaient du mal.

Il a pris soin de moi, m’a chouchoutée et m’a rendue heureuse et épanouie. En deux ans, j’ai pris 24 kg.

D’une adolescente maigrichonne, je suis devenue une femme avec des formes.

Et à ce moment-là, un nouveau combat a commencé : celui de m’accepter telle que j’étais avec tous ces kilos en plus.

Le plus difficile a été de se rendre compte que je ne m’acceptais toujours pas, que ce soit en pesant 55 ou 79 kg.

À partir de 2015, mon seul objectif a été de perdre du poids. J’ai essayé tous les régimes existants, j’ai fait le yoyo pendant quatre ans, avec tous les changements d’humeurs que cela inflige. Je continuais de temps à autre à faire des crises de boulimie vomitive, mais disons que je m’en accoutumais, ça faisait partie de ma "zone de confort".

Retomber encore dans ce cauchemar

En 2017, j’ai épousé Maxime. J’ai voulu perdre du poids pour le mariage. J’ai perdu 6 kg. Quelques mois plus tard, je suis tombée enceinte. Là encore, ce fut une épreuve assez difficile pour moi, l’anorexie et la boulimie vomitive étant encore bien ancrées en moi.

Mon suivi de grossesse a été effectué par un très bon obstétricien, mais qui n’était pas très humain. Il faisait une obsession sur mon poids, à chaque kilo pris, j’avais le droit à des réflexions…

J’en ai été à compter mes calories durant ces neuf mois, à me nourrir de "substituts de repas".

J’ai eu énormément de mal à accepter de voir mon corps changer, mon ventre s’arrondir, la cellulite et les vergetures apparaître…

Mais dès le début de ma grossesse j’ai fait le choix d’être accompagnée par un coach sportif, afin d’être encadrée dans mon activité physique et d’essayer de limiter la prise de poids. Grâce à lui, j’ai vécu ma grossesse un peu plus sereinement, malgré les remontrances de mon obstétricien sur ma prise de poids… À cause de lui, clairement, j’ai perdu le peu de confiance en moi que j’avais réussi à gagner durant ces dernières années.

J’ai mis au monde notre fils, notre petite merveille, au mois d’avril dernier. Et je peux dire qu’à ce moment-là, je n’ai jamais été aussi heureuse, il est la plus belle preuve d’amour et de vie qui puisse exister.

Au bout de six mois, je suis tombée en plein dans la période qu’on appelle le "baby-blues". Et là, c’est à nouveau un cauchemar, pendant un mois. J’ai recommencé à me faire vomir, à faire des crises de boulimie vomitive au quotidien, je ne mangeais quasiment plus, tout en continuant le sport.

Au bout de la troisième semaine, je n’ai pas mangé pendant plus de deux jours. Le troisième jour, j’avais prévu une séance de sport avec mon coach. Durant cette séance je crachais mes poumons et dès le premier exercice, j’étais épuisée… Mon coach m’a dit : "On va s’arrêter là pour aujourd’hui, il faut que tu manges." Cette séance a été un véritable déclic pour moi, je me suis rendu compte que je n’avais plus de force, ni d’énergie.

Les TCA (troubles du comportement alimentaire) peuvent se déclencher à la suite d’un événement traumatique

Depuis cette séance, je n’ai pas fait de nouvelles crises de boulimie vomitive. Même quand j’ai une baisse de moral, je n’ai plus cette envie de me faire vomir, ou de me faire du mal.

Je n’ai pas retrouvé confiance en moi, mais j’y travaille, car je suis consciente de "ne pas m’aimer", de toujours avoir une mauvaise opinion de moi-même. C’est un travail de longue haleine et j’y travaille chaque jour pour atteindre un seul objectif : celui de me sentir bien.

J’essaie également de réfléchir à ce que j’aime, ce que je souhaite faire de ma vie professionnelle. Je ne suis pas seule dans ce combat, je suis entourée de mes proches.

Les troubles du comportement alimentaire sont dans bien des cas héréditaires, mais ils ne se déclenchent pas automatiquement. Ils peuvent commencer à la suite d’un événement traumatique et c’est ce qui m’est arrivé. Ce sont des troubles qui restent ancrés en nous toute notre vie, ils font partie de ce que l’on est. Et pour s’en sortir il faut réussir à se concentrer sur ses forces, celles qui nous permettent de faire des TCA un simple souvenir, un chapitre fermé et clôturé.

Carine

Par Konbini News, publié le 22/11/2019

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