Témoignage : "Banlieusarde, je ne suis pas gilet jaune"

Depuis sa banlieue parisienne, Yasmine observe de loin l’effervescence des "gilets jaunes".

(© Clément Mahoudeau/AFP)

Je suis une jeune femme, noire et habitante de la banlieue parisienne, et je n’ai pas participé aux manifestations des "gilets jaunes".

Au début, je me suis laissée aller au flux d’informations "anti-gilets jaunes", qui tournait en dérision le mouvement. Parce que, très honnêtement, j’avais beaucoup de mal à m’y reconnaître. Je n’en voyais que les points négatifs : les casseurs, les racistes, les pro-Manif pour tous, les extrémistes… Alors, hors de question que je me mêle à ce mouvement, quel que soit le fond de la cause. Hors de question d’aller donner la main à ceux de qui je suis idéologiquement totalement opposée. Je ne voyais pas le cri du désespoir d’un peuple, je voyais surtout des cris de haine et des violences.

Ce qui m’a ensuite frappée, ce sont les réactions des gens face à l’absence de mobilisation "des banlieues". Encore une fois, parce que nous n’étions pas dans les rues de Paris en train de nous insurger contre l’augmentation des prix du carburant, on remettait en cause notre appartenance au pays (toutes les raisons sont bonnes pour le faire !).

Je me suis demandé pourquoi mes amis, ma famille et moi-même n’étions pas allés manifester. Je ne suis évidemment pas la garante de la parole des personnes des quartiers populaires. Mais je pense, d’abord, qu’en tant que Francilien.ne.s, usager.e.s des transports en commun, l’augmentation des prix du carburant nous concerne moins que les habitants de la "diagonale du vide", par exemple.

De plus, nous avons d’autres urgences en matière de précarité. Avant d’avoir du mal à payer l’essence, il faudrait déjà pouvoir se payer une voiture, avoir un emploi, des diplômes… Et pour accéder à des diplômes et à un emploi, il faudrait pouvoir bénéficier d’un meilleur accompagnement éducatif, et ne pas être sans cesse victimes de racisme, de discriminations et de mépris de classe. Pour moi, toutes ces luttes passent avant l’augmentation du prix de l’essence.

Les "banlieusards" sont toujours les boucs émissaires

Et surtout, ce débat sur la présence ou non des "banlieusards" a remis en lumière cet amalgame qui consiste à penser que quartiers populaires et banlieues = personnes de couleur. Car c’est clairement ce qui était reproché : "Où sont les Noirs et les Arabes ?"

Ces réactions sur les minorités visibles ont creusé le fossé entre les "gilets jaunes" et moi. Pour être très honnête, étant donné la violence extrême et les dégâts, je suis assez rassurée que mes frères, sœurs, cousins et moi-même n’ayons pas participé aux manifestations.

Je pense que nous aurions fait un trop beau bouc émissaire. Quand les jeunes des quartiers viennent manifester, ils sont toujours pris en exemple pour illustrer les débordements. Et il n’y a pas vraiment d’efforts médiatiques faits pour distinguer les casseurs des "vrais" manifestants.

Mais je remercie Assa Traoré d’y être allée. Elle a fait preuve de sagesse et de grande dignité car ça doit être dur de manifester auprès de personnes (il y en a !) qui se sont certainement réjouis de la mort de son frère et qui n’ont sûrement jamais mis les pieds dans un rassemblement #JusticePourAdama… "Ce n’est pas leurs problèmes." Pour moi, elle y est allée, et pour NOUS.

Malgré tout, je continue d’observer le mouvement. Je suis Française donc bien sûr que je me sens concernée par ces différentes luttes. Et c’est pour ça qu’on en parle ! Je ressens le désarroi et le ras-le-bol de ces personnes qui manifestent pour des raisons plus que légitimes. Et puis, avec le temps, les revendications du mouvement sont en train d’évoluer. Sans doute est-il en train de prendre un visage plus universel auquel je pourrais m’ouvrir un peu plus dans le futur…

Je pense que tout ne fait qu’un et que toutes ces énergies sont animées par la même volonté de changement. Alors, force à tous les Français qui haussent le ton pour améliorer leur niveau de vie. Notre voix compte et sera entendue. #OnEstEnsemble

Yasmine, 21 ans, danseuse, Chanteloup-les-Vignes

Ce témoignage provient des ateliers d’écriture menés par la ZEP (la Zone d’Expression Prioritaire), un média d’accompagnement à l’expression des jeunes de 15 à 25 ans, qui témoignent de leur quotidien comme de toute l’actualité qui les concerne.

Par La Zep, publié le 06/12/2018