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Témoignage : 55 jours avec mes parents… pas un de plus

Pour échapper aux propos discriminants de mes parents, je faisais tout pour les éviter. Mais ça, c'était avant le confinement...

À l’annonce du confinement le 16 mars, c’est avec peur et appréhension que j’ai pensé aux semaines qui se profilaient. J’étais parti pour cohabiter avec mes parents et mon frère, et ce pour une durée indéterminée. À ce moment-là, je ne passais que très peu de temps à la maison, ce qui réduisait considérablement les interactions que je pouvais avoir avec eux.

Ma relation avec ma famille s’est détériorée au fil des années, alors que je prenais conscience de qui j’étais et me revendiquais en tant que personne sud-est asiatique, queer et adoptée. Ces facettes de moi ont créé un fossé. Il n’a fait que grandir, jusqu’à me mener à un stade où l’éloignement me semblait être la meilleure chose à faire pour mon bien-être mental.

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"Tu sais que ce n’est pas du racisme"

La première semaine, celle d’adaptation, fut la plus compliquée. Il n’aura fallu que trois jours de confinement avant que la première sortie ait lieu. Nous étions à table pour le dîner, en pleine conversation à propos du Covid-19, lorsqu’une des personnes présentes a dit le mot "chintok" pour parler des Chinois ayant envoyé des masques en France. Si cette dernière a été reprise sur son utilisation de ce mot à caractère raciste, aucune excuse ne m’a été présentée, mais seulement un : "Tu sais que je ne le dis pas dans le sens raciste."

Alors que les médias s’appropriaient le sujet du racisme anti-asiatique dont j’étais aussi victime, il m’accompagnait jusque dans les espaces les plus intimes du quotidien. Le soir-là, j’ai fait une crise de panique en pleine nuit, replongeant dans de mauvaises habitudes. J’ai alors compris que ce confinement allait paraître comme une étape à traverser.

Des réflexions sur mon entourage de personnes non-blanches

Comment supporter ce rapprochement forcé avec ces personnes que j’ai cherché à fuir durant ces trois dernières années ? Mes parents ont déjà tenu des propos blessants alors que je leur parlais de mon expérience avec le racisme et l’homophobie.

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Mon entourage composé de personnes non-blanches m’a par exemple valu des commentaires : "Je ne pense pas que ça soit bien que tu restes uniquement avec des personnes de ta communauté. Ça vous empêche de vous ouvrir aux autres." Ce qui, venant d’une personne entourée que de personnes blanches, n’a aucun sens. En ce qui concerne mon homosexualité, ça s’est reflété par des propos comme : "On a toujours accepté ton style de vie."

À croire que ne pas être hétérosexuel sort d’une soi-disant normalité. Mon père m’a dit qu’à la suite de mon coming-out, ils s’étaient réunis avec ma mère et mon frère pour "en parler" en mon absence. Mais jamais ils ne sont venus me demander si j’allais bien, en tenant compte de l’homophobie dans une société hétéronormée. Et j’ai aussi eu le droit à des retours sur ma manière de mener mes combats comme étant trop violente ou radicale.

J’ai essayé tant bien que mal de les informer sur ces oppressions que je subis à travers des articles, des podcasts et des vidéos. De nombreuses conversations ont eu lieu à propos de ces sujets sans que cela ne change quelque chose. Je soupçonne cette fameuse fragilité blanche rendant cette remise en question difficile pour des personnes qui ne voient pas les couleurs…

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Cela pose tout de même un problème d’adopter une personne racisée au sein d’un foyer blanc sans être informé sur les différentes oppressions qu’elle pourra subir et surtout sans questionner ses propres biais racistes.

Mes parents pensent à une crise d’adolescence…

Alors, pour mieux vivre ce confinement, j’ai bâti autour de moi un cocon. Mes journées étaient rythmées autour des musiques que j’écoutais, des séries et des films que je regardais, des amis que j’appelais et des courses que j’effectuais.

Une semaine s’est écoulée durant laquelle nous ne nous sommes pas adressé la parole. Nous ne mangions plus ensemble. Je descendais dans la cuisine une fois que mes deux parents étaient dans leur chambre pour éviter toute interaction.

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Finalement, mes parents m’ont proposé au bout de 11 ou 12 jours de manger avec eux à nouveau. L’ambiance a été ensuite plus agréable et vivable, même si nous n’avons pas du tout reparlé de ce qui s’était passé. J’ai préféré me protéger en priorité, ce qui voulait dire ne pas s’aventurer à nouveau sur ces sujets de discussion, bien que des excuses sincères auraient été souhaitables.

Mais ce confinement n’a pas conduit à de réels changements. Je n’ai jamais partagé de moments d’intimité avec ma famille ces dernières années. C’est devenu une habitude pour nous que je reste de mon côté…

Quand mes parents venaient dans ma chambre pour essayer d’établir un échange, ce n’était jamais un franc succès, sachant que je restais très silencieux. Mes parents pensent à une crise d’adolescence. Mais cet état de notre relation est dû à tous ces propos qu’ils ont pu tenir par le passé et cette absence de remise en question.

Je ne regrette en rien ce "cocon" qui m’a permis de passer ces semaines de confinement dans un espace de sûreté choisi et d’apaisement au possible malgré les circonstances particulières.

Rath Vireah, 22 ans, étudiant, Rennes 

Ce témoignage provient des ateliers d’écriture menés par la ZEP (la Zone d’Expression Prioritaire), un média d’accompagnement à l’expression des jeunes de 15 à 25 ans, qui témoignent de leur quotidien comme de toute l’actualité qui les concerne.

Par La Zep, publié le 12/05/2020