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Témoignage : 23 ans après, je porte plainte contre mon violeur

Publié le

par La Zep

Image d’illustration © Ava Sol / Unsplash

Mettre des mots sur mon viol a déjà pris du temps. Mais demander justice est encore un combat aux nombreux obstacles.

J’ai récupéré ma meilleure amie en morceaux. Elle était partie en Pologne donner une conférence et y avait été violée par un des conférenciers. Je l’ai emmenée faire des tests à l’hôpital et je l’ai invitée à aller porter plainte. Pour moi, c’était la meilleure chose à faire.

Mais elle était réticente. Elle disait que ça n’allait mener nulle part. J’avais conscience que cela n’aurait probablement aucune répercussion sur la vie de cet homme. Mais pour moi, un viol doit être enregistré, mémorisé et comptabilisé.

Ce soir-là, je suis rentrée chez moi pensive. Moi aussi, j’ai été violée. Toutes ces années de silence n’effacent rien. Mon propre silence luisant de honte. Le silence de mes parents pour épargner notre famille. Alors pourquoi ne pas suivre mes propres conseils et porter plainte pour viol ?

Le viol. Un mot violent, dur, tranchant, honteux. Franchement, j’ai presque peur de le dire à voix haute. Je me demande si c’est parce que j’ai été violée ou si c’est comme ça pour tout le monde. Et s’il y avait prescription ? J’ai vérifié sur Internet et, pour un viol, le délai de prescription est de vingt ans ; trente ans à partir de la majorité pour un viol sur mineur. J’ai donc jusqu’à mes 48 ans pour porter plainte.

J’ai compris, peut-être pour la première fois, que ce n’était pas ma faute

Rassurée par ces informations, mais les mains moites et malgré tout tendue, j’ai rédigé mon expérience et décidé d’appeler le Collectif féministe contre le viol (CFCV) pour être guidée dans mes démarches administratives. Ce jour-là, j’ai été mise en attente pendant une dizaine de minutes et puis ça a raccroché. Il faut vraiment le vouloir pour se lancer dans ces démarches. Était-ce un signe du destin ou un bug téléphonique ?

Non, je ressentais le besoin de suivre mes propres conseils. Le lendemain, j’ai rappelé le CFCV et on m’a présenté les recours possibles. Je pouvais aller au commissariat pour porter plainte. Je devrais raconter mon histoire oralement et il était possible que ma plainte ne soit pas reçue avec bienveillance de la part des policiers.

Le CFVC est une association qui propose une permanence téléphonique gratuite et anonyme afin d’accompagner les personnes qui ont subi des violences sexuelles. La ligne est ouverte de 10 heures à 17 heures du lundi au vendredi. Le numéro est le 0 800 05 95 95.

J’avais moi-même déjà entendu ce genre d’histoires de femmes qui allaient au commissariat porter plainte pour viol. Les policiers pouvaient leur demander en retour : "Mais vous étiez habillée comment ce soir-là ?", "Vous aviez bu ?", "Je ne comprends pas, ce n’est pas vous qui êtes rentrée avec lui ?". L’alternative était d’envoyer une lettre au procureur de la République via le tribunal de grande instance, idéalement celui du département où les faits ont eu lieu.

Je n’avais pas le courage de parler de mon histoire à voix haute et préférais me lancer dans la rédaction de ma lettre au procureur. Pendant un appel téléphonique, le CFCV m’a conseillée sur le vocabulaire à privilégier. Ils m’ont fait comprendre que le terme "abus sexuel" est minimisant. On peut abuser de chocolat, de café, mais quand il s’agit d’une personne, il serait plus exact de parler d’agression. J’étais sensibilisée sur les rouages et les stratégies de l’agresseur. J’ai compris, peut-être pour la première fois, que ce n’était pas ma faute. Et que ce n’était pas à moi de porter la honte des agissements illégaux d’autrui.

Je n’ai toujours pas de nouvelles du tribunal de grande instance

J’ai mis deux ans à trouver le courage de rédiger et d’envoyer cette lettre. Deux ans à procrastiner. J’avais commencé le fichier sur mon ordinateur, une partie de la charge mentale était partie. Mais tout était bon pour ne pas finir. Aller boire une bière avec des amis ? J’accours ! Tu veux venir grimper ? De suite ! Et les moments où j’étais sur mon ordinateur, je préférais regarder une bonne série qu’avancer sur ma lettre.

L’association m’avait parlé de la suite des démarches. Le procureur allait prendre rendez-vous avec moi et avec mon agresseur pour entendre nos témoignages. Il allait aussi prendre rendez-vous avec toutes les personnes que j’avais citées dans ma lettre. Ma mère, mon frère. Peut-être que j’avais peur de ce moment où j’allais devoir leur dire que j’avais porté plainte. Si je n’attendais pas simplement qu’ils l’apprennent par La Poste. Après ces différents entretiens, suivant la décision du procureur, un procès aurait lieu. Je décidais de ne pas me projeter aussi loin. J’irai étape par étape. D’abord, je poste ma lettre.

L’adresse des tribunaux se trouve facilement sur Internet. Il faut envoyer un recommandé avec accusé de réception.

J’ai envoyé ma lettre en février 2020.

J’ai reçu mon accusé de réception en février 2020.

Nous sommes en janvier 2021, je n’ai toujours pas de nouvelles du tribunal de grande instance. L’asso qui me suit m’a dit d’appeler là-bas, mais on m’a raccroché au nez. Sinon, le mois prochain, un an après la réception de l’accusé de mon courrier, je pourrai intenter une action en justice contre le tribunal.

Je décide de rappeler le tribunal de grande instance. Le téléphone sonne deux fois. Puis ça raccroche. Je range mon courage dans sa mallette. J’espère que j’aurai la force de rappeler plus tard. Ou demain. Ou dans quelques mois. D’habitude, ma philosophie est de tout faire tout de suite pour me libérer de la charge mentale. Mais ce sujet me demande tellement d’énergie en amont et pendant les démarches que tout est bon pour reporter.

Coralie, 31 ans, Lunéville

Ce témoignage provient des ateliers d’écriture menés par la ZEP (la zone d’expression prioritaire), un média d’accompagnement à l’expression des jeunes de 15 à 25 ans, qui témoignent de leur quotidien comme de toute l’actualité qui les concerne.

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