© Ingrid Berthet

Soupçons de mariage blanc, obligation de quitter le territoire : le combat d’Ingrid et Aly

"On m'oblige à vivre une grossesse seule."

Depuis plusieurs jours, le profil Facebook d’Ingrid Berthet affiche une image noire sur laquelle est inscrite l’inscription suivante "Je suis Aly". Aly, c’est Aly Diawara, son conjoint et le père de son futur enfant. À 7 h 30 mercredi dernier, ce dernier a été expulsé vers la Guinée. À l’origine de cette expulsion : la suspicion d’un mariage blanc et des temps administratifs très longs.

Entré illégalement en France en 2015, Aly avait fui son pays après s’être converti au christianisme, nous raconte Ingrid, jointe par téléphone. "Il avait reçu des menaces de mort après s’être converti et a été victime de violences", affirme-t-elle. Lorsqu’on l’interroge sur son couple, la jeune femme, âgée de 37 ans, évoque "une rencontre très simple, lors d’une guinguette". "Rapidement après notre rencontre, Aly m’a prévenue qu’il était migrant et sans-papiers", se souvient-elle, avant de poursuivre :

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"Au début, ça m’a un peu effrayée, mais j’ai pris du recul et puis j’ai laissé mes a priori de côté pour apprendre à le connaître. On a commencé notre relation et en mars dernier, il m’a demandée en mariage."

"Refus de dossier, suspicion de mariage blanc"

C’est là que tout se complique. Le couple décide d’aller retirer un dossier à la mairie de Nazelles-Négron, la commune d’Indre-et-Loire où il est domicilié. Le 9 mai 2019, Ingrid se rend à la mairie pour quelques formalités administratives et elle découvre une note collée sur son dossier, sur lequel était écrit "Refus de dossier, suspicion de mariage blanc". "Sans nous rencontrer ni même nous connaître, on refuse notre dossier", commente-t-elle, non sans lucidité toutefois.

"Pour être honnête, j’ai été étonnée, mais pas tant que ça. Car dans notre petite commune de 3 000 habitants, je pense qu’Aly est le seul Noir, très concrètement !", ironise-t-elle, expliquant ne pas avoir été "forcément très surprise". Et après tout, elle explique comprendre qu’on vérifie le bien-fondé des unions.

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"Je sais qu’il y a eu beaucoup d’abus, c’est très bien qu’on vérifie", déclare-t-elle, ajoutant : "Je le souhaitais presque pour que personne ne revienne plus sur la sincérité de notre union. Aly a pensé pareil. On n’était pas inquiets, on s’est dit que c’était un mal pour un bien."

Le couple ne se décourage pas et décide alors de se marier dans la commune où vivent les parents d’Ingrid. Le maire, qui les connaît, accepte de les unir. La cérémonie est prévue pour le 15 juin 2019. Alors que le jour J approche à grands pas, pendant la publication des bans, quelqu’un "a envoyé une alerte de suspicion de mariage blanc au nouveau maire", se désole Ingrid.

"Les gendarmes viennent à votre domicile, rentrent dans votre chambre, ouvrent les tiroirs"

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La préfecture donne l’ordre à la municipalité de ne pas célébrer le mariage dans l’attente d’une réponse du procureur de la République et une enquête est diligentée. Entre-temps, Ingrid tombe enceinte. En novembre, l’enquête sociale débute. À ce sujet, elle commente, consciente que c’est toujours le cas : "Oh ben, c’est une intrusion dans notre vie privée ! Les gendarmes viennent à votre domicile, rentrent dans votre chambre et ouvrent les tiroirs de vos commodes, regardent sous le lit, épluchent vos photos… Et après, il y a l’enquête de voisinage et auprès de la famille !"

Et il se trouve que le résultat est positif et les soupçons de mariage blanc balayés : "L’enquête sociale qui a été faite à notre sujet prouve que nous sommes un vrai couple." Mais c’est trop tard. Car entre-temps, le futur marié a reçu une obligation de quitter le territoire français (OQTF) et une interdiction de retour sur le territoire français (IRTF) d’une durée de deux ans.

Ingrid tente alors le tout pour le tout. Elle lance donc une pétition : elle veut interpeller l’opinion publique. La mobilisation prend de l’ampleur, des actions de soutien se mettent en place et les médias s’y intéressent.

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Ils ont également fait une reconnaissance anticipée de leur enfant, mais rien n’y a fait. Ils ont aussi recherché un emploi pour Aly, en vain. Et un mercredi, le 27 novembre précisément, tout s’accélère : "Les gendarmes sont venus à 8 h 30 du matin chez nous pour prendre Aly et l’emmener en centre de rétention administrative (CRA) à Rennes." Aly y a passé 28 jours. "Les conditions sont inhumaines, j’aurais préféré qu’il soit en prison, là-bas il y a des suicides tellement les conditions de vie sont horribles", soupire Ingrid.

"On continue le combat"

Mais ce qu’Ingrid fustige surtout, et déplore, ce sont les conditions dans lesquelles son compagnon a été expulsé la semaine passée. "Mercredi dernier, on est venus le chercher à 7 h 30. Il m’a appelée pour me dire : 'Je suis dans la voiture, on m’emmène à l’aéroport'", nous détaille-t-elle.

Ingrid Berthet affirme que lors de son expulsion, Aly Diawara s’est vu "attacher les mains et les pieds avec du ruban adhésif", on lui aurait "mis un masque sur la bouche et un casque sur la tête, on l’aurait porté jusque dans l’avion et emmené au fond de l’appareil". "Un passager se serait interposé", mais aurait été intimidé par les agents présents sur place.

"On lui a fait une pression sur les cordes vocales au niveau du cou et on lui a mis un genou sur les parties intimes", a-t-elle poursuivi. Elle évoque "une violence honteuse" et injustifiée. Contacté au sujet de ces accusations, le cabinet du ministère de l’Intérieur n’a pour l’heure pas souhaité réagir.

"Rien ne justifie cette pression, cette violence et cet acharnement", conclut Ingrid, qui affirme qu’ils vont "continuer le combat". Depuis qu’il est reparti, ils s’appellent "toute la journée". Pour le reste, la jeune femme dit être "perdue pour l’avenir" et ne pas trop savoir que faire. "À moins d’un miracle, je ne crois pas qu’il puisse revenir", confesse-t-elle. Car Aly est sous le coup d’une IRTF.

Le jeune homme, qui était investi dans le milieu associatif, l’animation culturelle, notamment au club de football d’Amboise où il s’occupait de l’équipe senior, cherche toujours un employeur dans l’espoir d’obtenir une promesse d’embauche. Désormais, il "recherche un peu de tout, peu importe". "Un employeur qui serait prêt à lui faire une promesse d’embauche, ça pourrait ajouter un point à notre dossier", espère Ingrid.

Tout ce qu’elle sait, c’est que ça va nécessairement être un "long combat" : "Ce qui fait peur, c’est tous ces délais." Mère de trois enfants nés d’une précédente union, elle n’envisage pas d’aller rejoindre son compagnon en Guinée : "Je ne vais pas les abandonner." Elle compte toutefois s’y rendre après son accouchement "pour présenter son fils à Aly".

Mais pour l’heure, "on m’oblige à vivre une grossesse seule et on m’impose d’accoucher seule", lance-t-elle, bouleversée. La naissance de leur fils est prévue pour le mois de mai.

Par Astrid Van Laer, publié le 22/01/2020