Réforme des retraites : la tech française sort de sa matrice

Des travailleurs de la tech viennent de publier un manifeste, onestla.tech.

Un collectif de travailleurs du monde de la tech et du numérique est-il en train de se former en France, encouragé par la mobilisation contre la réforme des retraites ?

Ce lundi 8 décembre, sur le site nouvellement créé onestla.tech, une centaine de personnes ont apposé leur signature à un texte commun nommé "Appel des travailleuses et travailleurs du numérique pour une autre réforme des retraites".

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De quoi s’agit-il ? D’une forme de manifeste enjoignant les concepteurs du numérique à la mobilisation contre la réforme des retraites. Mais aussi, plus globalement, à se structurer politiquement pour faire entendre une voix différente sur l’automatisation et l’informatisation du travail.

Une première en France, où les travailleurs du monde de la tech sont souvent relativement absents du débat public – quand celui-ci ne concerne pas leur domaine d’expertise ou les éloges sans mesure de la start-up nation. Nous avons pu discuter avec l’un des instigateurs de cet appel.

L’automatisation du travail en perspective

Ce texte a été rédigé dans le week-end du 6 au 8 décembre par une poignée de personnes. Il fait suite à des débats politiques qui ont eu lieu sur les réseaux sociaux autour de la réforme des retraites, nous raconte Kévin Dunglas. Corédacteur du texte, il est surtout fondateur des Tilleuls, une agence de consultants et développeurs web, dont de nombreux employés font partie des signataires originels – mais qui pour autant ne revendique pas la paternité directe de l’initiative.

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"Notre objectif était d’écrire un texte qui appelle, d’un côté, à lutter contre la réforme en tant qu’acteurs du numérique. Et d’autre part, il s’agissait de mener une réflexion sur ce que pourrait apporter l’automatisation, la programmation, les algorithmes, le machine learning ou l’intelligence artificielle. Des sujets qui transforment la société et qui sont ce sur quoi nous travaillons au quotidien", nous explique-t-il par téléphone.

Le texte enjoint ainsi à recontextualiser la réforme des retraites dans une dynamique plus globale, notamment en lumière de l’automatisation progressive du travail. En substance, les signataires affirment qu’il est possible de réduire le temps de travail subi de l’ensemble de la société sans que nos modes de vie se dégradent – à partir du moment où les richesses et les moyens de production sont partagés équitablement.

"L’automatisation peut être une chance pour l’humanité : elle permet de déléguer aux machines toujours plus de tâches fastidieuses, ingrates, complexes, ennuyeuses ou non épanouissantes", peut-on lire sur le site. "[…] Malheureusement, les monumentales richesses produites par les machines et les programmes développés par les actrices et acteurs du numérique sont elles aussi accaparées par une poignée de personnes, propriétaires ou actionnaires des multinationales de la tech ou de domaines qui en dépendent toujours plus."

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Le jour de la mobilisation des travailleurs de la tech

Au-delà de la réforme des retraites, il est intéressant de voir un groupe des travailleurs du monde de la technologie se structurer politiquement de façon indépendante. En France, si l’on a vu des mobilisations de livreurs Deliveroo, de chauffeurs Uber ou d’employés d’Amazon, les concepteurs de notre vie numérique – développeurs web, consultants, data scientist, chercheurs – semblent parfois en dehors du débat public, si ce n’est en décalage.

"Il existe des structures. Des sociétés coopératives ou des associations, comme la Quadrature du Net. Mais il est vrai que de façon générale, les gens qui travaillent dans le numérique sont perçus comme peu politisés et sont, c’est un fait, peu organisés", nous affirme Kévin Dunglas. "On s’est rendu compte ce week-end qu’il y avait une volonté d’individus de structurer pour porter un discours commun et différent sur le sujet."

Le groupe, qui va ouvrir un serveur Discord dédié à leur appel, envisage aussi de se construire en collectif. En 48h, onestla.tech annonce avoir réuni plus de 730 signatures.

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Au début de l’année, un appel similaire avait été signé par des professionnels de l’informatique refusant de collaborer avec des entreprises ne se conformant pas aux impératifs de l’urgence climatique. Le "Manifeste écologique des professionnel·le·s de l’informatique" n’avait pas reçu un grand accueil dans les médias, mais avait récolé environ 400 signatures de professionnels du numérique.

Outre-Atlantique, la mobilisation des employés de grandes entreprises de la tech a déjà pris une autre ampleur. On se souvient, en octobre 2018, des quelque 20 000 employés de Google manifestant à travers le monde contre le Projet Maven ou les accusations de sexisme au sein de l’entreprise. Un groupe constitué d’anciens salariés, le "Google Walkout for Real Change", a depuis émergé de ce mouvement de contestation.

Du côté de chez Microsoft GitHub, les employés grognent depuis le mois d’octobre à cause d’un contrat signé avec le département de l’immigration des États-Unis. Il est pointé du doigt par les défenseurs des droits de l’homme pour avoir pris des mesures qui ont abouti à la séparation et la détention d’enfants migrants et les employés de GitHub exigent la rupture du contrat.

Par Benjamin Bruel, publié le 11/12/2019