Extrait du début de la version remasterisée du clip « Les gentils/Les méchants »

featuredImage

Qui est à l'origine du dernier clip viral et controversé pro gilets jaunes ?

Puisque le clip a été taxé d’antisémitisme et partagé de nombreuses fois, on a voulu y voir plus clair.

Extrait du début de la version remasterisée du clip "Les gentils/Les méchants".

Posté mardi 1er janvier sur Facebook, un nouveau clip musical soutenant les gilets jaunes est en train, gentiment, de casser le Web. À ce jour, il avoisine les 800 000 vues et est partagé plus de 25 000 fois.

Douze personnes, enfants, ados et adultes confondus, entonnent, bourrés d’entrain, l’air du morceau "Les gentils, les méchants" de Michel Fugain. La chorégraphie se déroule sur un rond-point – forcément.

Les paroles, réécrites pour l’occasion, fonctionnent sur un procédé de l’antiphrase, volontairement manichéen, similaire à l’original.

Il y a, d’un côté, les méchants (ceux qui paient le carburant, qui sont à court d’argent, qui se retrouvent devant les bombes lacrymo), aka les gilets jaunes, et les gentils (ceux qui "blablatent sur LCI", qui sont pour l’Europe, qui "gazent aux bombes lacrymo"), aka les riches, les élites, les forces de l’ordre, tout ce qui se rangerait plus ou moins du côté de l’anti-gilets-jaunisme.

La vidéo a été postée par et sur la très sage page du groupe de jazz vocal Marguerite, qui possède, à son actif, un récent album : Les Circonstances (certains titres sont sur YouTube).

En regardant le clip de plus près, deux éléments attirent l’attention.

Dans les commentaires, d’aucuns jugent la chanson antisémite. La banque Rothschild (dans le morceau), le philosophe BHL et l’homme politique Daniel Cohn-Bendit (dans la légende) sont alpagués.


Piqués au vif, en creusant un peu le compte Facebook perso de Marguerite, nous découvrons des affinités avec des groupes anti-avortement, mouvances cathos tradis (cf : capture d’écran dans la suite de l’article).

Qui est donc Marguerite ? Pourquoi ce clip ? Derrière cette vidéo, visionnée un grand nombre de fois dont le public ignore la genèse, y aurait-il une quelconque idéologie sous-jacente ? L’intéressée a accepté de répondre à nos questions.

"Cette polémique autour de l’antisémitisme de notre morceau est un malentendu"

Le clip "Les gentils, les méchants" version gilets jaunes a été tourné, en famille, le 27 décembre, dans la ville d’Irigny au sud de Lyon. Les paroles ont été écrites, dans les semaines précédentes, par Marguerite (nom d’emprunt), 28 ans, chanteuse et parisienne. La musique (comme tous les autres morceaux de l’album Les Circonstances) a été composée par son mari, pianiste et membre du groupe.

Avant de tourner ce clip autour du rond-point, Marguerite n’était pas impliquée dans le mouvement des gilets jaunes. Mais, "sensible à leur détresse", elle a souhaité apporter une "proposition artistique", fatiguée de les voir dépeints en "grands méchants". Intermittente du spectacle, mère de plusieurs enfants, elle peine aussi à finir ses fins de mois : "Je finis neuf mois sur douze dans le rouge".

Après la viralité du clip, elle a reçu de nombreux messages de soutien – au moins une centaine – qu’elle n’a pas encore eu le temps de lire tous. Mission accomplie, donc, puisque l’intention était bel et bien de "leur redonner du courage".

"En écoutant la chanson de Fugain, j’ai eu l’impression que les choses se sont renversées" poursuit-elle. Les soixante-huitards, révolutionnaires d’hier, sont maintenant au pouvoir. D’où cette saillie anti-Cohn-Bendit, par exemple.

L’occasion d’aborder le sujet fâcheux : "Cette polémique autour de l’antisémitisme de notre morceau est un malentendu". Le 3 janvier, en fin de journée, Marguerite publie d’ailleurs un communiqué post-buzz :

"L’antisémitisme est un sentiment de haine qui m’est parfaitement étranger.
Il faut regarder ce clip avec l’humour et le décalage qui sont présents dans toutes mes chansons – je vous invite à les découvrir dans mon album Les Circonstances.
[…] Je fais une dédicace à BHL et Cohn-Bendit, car BHL a discrédité le mouvement des Gilets Jaunes dès le début, et Daniel Cohn-Bendit s’est offusqué de leur "violence", lui, le révolutionnaire, symbole de mai 1968, comme l’est aussi la chanson originale de Michel Fugain ! C’est à lui que je pensais quand j’ai dit : "les gentils ont peur des pavés, maintenant des méchants. Quant à 'L’ENA, Rothschild, Bercy', c’est une métaphore pour désigner Emmanuel Macron, puisqu’il s’agit de son parcours".

Depuis son compte privé, Marguerite suit également quelques communautés estampillées cathos réacs, comme "Non à l’avortement", la revue Limite ou la controversée Fondation Jérôme-Lejeune. On s’est donc demandé s’il fallait relire cette vidéo virale autrement. Et ce d’autant plus qu’une page Facebook de l’Action Française s’est empressée de la partager.

Screenshot du compte Facebook perso de Marguerite.

"Non, le clip ne fait aucune allusion à la religion", explique-t-elle. "Mais on peut quand même être très catho et pro gilet jaune ?", rétorque-t-on. Selon Marguerite, oui. "Le Christ nous pousse, tout au long des Évangiles, à faire attention aux plus faibles". À l’instar des gilets jaunes, "qui subissent les décisions du gouvernement". D’ailleurs, pas mal de ses amis cathos soutiennent, eux aussi, les gilets jaunes.

On essaie d’en savoir plus sur son parcours politico-sociétal. Peut-on par exemple être gilet jaune et avoir défilé, quelques années plus tôt, dans la Manif pour tous ? Les confidences s’arrêteront là. D’une part, pour ne pas tout mélanger. Et parce que ses "opinions bougent, avec plus de questionnements que de certitudes".

Les comptes Facebook, eux aussi, ont bougé. Après notre première prise de contact, Marguerite a changé le pseudo de son compte privé, son mari également. On le lui fait remarquer. "Les informations n’étaient pas destinées à être publiques, je n’ai pas été assez protectrice avec ma vie privée".

Article rédigé avec l’aide de Mathilde Gros.

Par Pierre Schneidermann, publié le 04/01/2019