AccueilSociété

Photojournalisme et coronavirus, ou comment capturer un ennemi invisible

Publié le

par Donnia Ghezlane-Lala

© Timothy A. Clary/AFP

Lignes de front ou gilets pare-balles, ils connaissent. Face au coronavirus, les photographes ont affaire à un "ennemi invisible".

Lignes de front, checkpoints ou gilets pare-balles, ils connaissent. Mais quand l’épidémie de coronavirus a pris de court le monde entier, les photojournalistes ont découvert, parfois au coin de leur rue, un univers entièrement nouveau rythmé par un "ennemi invisible".

Dans l’exposition collective "Pandémie(s)" présentée cette année à Visa pour l’image à Perpignan, les clichés sont saisissants : l’esplanade autour de la Grande mosquée de La Mecque au moment du pèlerinage annuel est déserte. Venise est une ville fantôme. À Hong Kong, les étalages des supermarchés sont vides. Et à Delhi, un chauffeur de bus est vêtu comme un chirurgien de la tête aux pieds.

Coincé à New York à cause du confinement, le photographe franco-américain Peter Turnley se rend vite compte que cet "ennemi invisible va bouleverser la vie" de millions de personnes : "Il n’y avait pas de lignes de front, mais ça ne minimisait pas le danger, qui paraissait mortel."

"Le premier jour, dans le métro, les regards des rares personnes présentes étaient remplis d’angoisses", raconte à l’AFP ce photographe indépendant de 65 ans. Visa pour l’image, premier festival de photojournalisme au monde, lui consacre une exposition pour ses clichés en noir et blanc. Sans commande, il parcourt la ville, documentant comme pour un journal de bord des instants de vie des sans-abris, éboueurs, soignant·e·s, policier·ère·s ou livreur·se·s…

"Une photo partout"

"J’étais face à l’un des moments les plus visuellement intéressants de ma carrière : il y avait une photo partout, chaque personne devenait une histoire à raconter", dit Peter Turnley. De quoi compenser l’arrêt brutal imposé à sa propre vie de "nomade". Les masques portés désormais par tout le monde permettent de mettre "plus que jamais" en valeur les yeux des gens, "donc leur émotion", souligne-t-il.

De l’autre côté de l’océan, la photojournaliste française Laurence Geai bouillonne d’impatience dans son appartement parisien aux premiers jours de confinement. "J’ai attrapé le coronavirus, je n’étais pas du tout en forme et j’ai dû annuler toutes les commandes du début" de l’épidémie, confie-t-elle, frustrée de "rater le train" de ce moment historique et mondial "qui se passait aussi en bas de chez moi".

Une femme portant un masque marche devant une fresque sur la façade d’un immeuble de New York, le 22 avril 2020. Le gouverneur Andrew M. Cuomo a déclaré vouloir étendre le confinement à New York jusqu’au 15 mai, au côté d’autres États, pour enrayer la propagation de l’épidémie du coronavirus. (© Timothy A. Clary/AFP)

Aussitôt guérie, la photojournaliste de 36 ans habituée aux terrains de guerre sillonne Paris, sans commandes au début, auprès des SDF, des ambulancier·ère·s, dans des Ehpad ou des pompes funèbres. Elle finit, pour une commande du Monde, par monter dans le train, un vrai : l’un des TGV transportant des malades du Covid-19 en réanimation d’une ville à une autre. "C’était irréel. Ce ballet de professionnels qui géraient tout au millimètre pour s’occuper des patients se faisait dans un silence de cathédrale", se souvient-elle.

"Dignité"

Dans un Paris sous cloche, Laurence Geai a surtout voulu montrer la "dignité" de ses sujets : "Ces employés des pompes funèbres, complètement débordés ; cette mère assistant seule avec son fils à l’enterrement de son autre fils ; ou ces patients en réanimation s’endormant avec pour dernière image celle du médecin les intubant."

L’épidémie a également interpellé les photographes pour le chamboulement visuel d’une planète confinée : "Johannesbourg, une métropole surpeuplée qui grouille de monde et de voitures est d’un coup devenue une ville fantôme", témoigne le chef de la photo pour l’AFP en Afrique, Marco Longari.

Pour rendre au mieux compte de cette "atmosphère surréelle", le photographe a ressorti un "vieil appareil très particulier datant de la moitié du XXe siècle, parfait pour les photos d’architecture", et s’achète les seules pellicules en vente en ville, en noir et blanc. Mais Marco Longari a aussi à cœur de documenter l’humain en Afrique du Sud, "avec ses propres réalités" dans cette crise mondiale.

"On s’est retrouvés par exemple à raconter la crise alimentaire dans le pays parce que les gens ne travaillaient plus, donc n’avaient plus d’argent pour s’acheter à manger", dit-il. Des clichés intimistes de la survie au quotidien, qu’il espère "loin de la représentation qu’on colle généralement [au continent africain]".

Avec AFP.

À voir aussi sur news :