© KENZO TRIBOUILLARD / AFP

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"On ne fait pas du fric avec la santé des gens" : le cri du cœur des urgentistes en grève

Postes supprimés, cadences intenables, agressions multipliées, salaires gelés : les urgences de l'APHP sont en grève illimitée.

Alors que le service des urgences de l’hôpital parisien Saint-Antoine est en grève depuis un mois, les services de Lariboisière, La Pitié-Salpêtrière, Saint-Louis, Tenon et Cochin ont rejoint le mouvement hier soir. Une extension de la grève devrait également avoir lieu à Robert-Debré. Le tout, à l’appel conjoint de huit syndicats d’infirmiers et d’aides-soignants des urgences de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP).

Après la première réunion de négociation qui avait lieu ce matin, Rose-May Rousseau, secrétaire générale de l’union syndicale CGT de l’Assistance Publique (USAP-CGT), revient pour Konbini news sur les problématiques qui ont conduit à la grève, ainsi que les réponses jugées "très insuffisantes" qui ont été proposées pour l’instant par la direction de l’AP-HP.

Les doléances portent notamment sur "les questions des moyens, de la sécurité, de la reconnaissance et de la rémunération des personnels, mais aussi de l’attractivité des emplois pour ces derniers. Les niveaux de salaires sont gelés depuis vingt ans, ce qui est une aberration au regard de l’activité fournie", nous détaille l’ancienne infirmière.

"Pour pouvoir fonctionner normalement, on a besoin de 700 emplois au sein de l’ensemble des urgences de l’AP-HP, selon l’association SAMU-Urgences de France. Pourtant, on n’applique pas ce référentiel professionnel : l’AP-HP supprime 800 emplois par an jusqu’en 2024", explique Rose-May Rousseau. Avant d’ajouter : "Et je pense qu’au niveau national, c’est bien plus."

La réponse de la direction à ce problème de sous-effectif ? La création de 45 emplois. "C’est à peine suffisant pour un seul hôpital", se désole la représentante, qui poursuit : "En plus, on ne sait même pas de quelle catégorie d’emplois il s’agirait."

La question de la rémunération, au cœur des revendications des urgentistes, n’est toujours pas résolue :

"La seule proposition qui a été faite est d’attribuer une indemnité pour travaux dangereux. C’est assez loin des 300 euros nets mensuels qui sont demandés par les agents des urgences. Ces 300 euros sont tout à fait légitimes puisque, depuis trop longtemps, ces agents des urgences n’ont eu aucune reconnaissance spécifique.

Au-delà du fait que nous avons des salaires qui sont gelés depuis vingt ans, il faut rappeler que ces personnels ont été en première ligne lors des attentats et que, puisqu’ils accueillent une population souvent extrêmement précaire, ils accueillent parfois des individus dangereux."

L’agression à l’hôpital Saint-Antoine, en janvier dernier, de deux infirmiers et d’une aide-soignante par des patients avait attisé les protestations du personnel des urgences et provoqué le mouvement de grève.

Les syndicats demandent donc l’application systématique du dispositif de protection des personnels en cas d’agression : "Nous avons souligné qu’au fil du temps, la présence de médecins et d’infirmiers psychiatriques a diminué dans ces secteurs alors qu’ils permettaient en tout cas de prévenir certaines agressions puisque dans un des cas, c’était un patient psychiatrique."

En outre, les syndicats ont demandé "qu’une convention soit passée dans ces établissements psychiatriques pour assurer d’avoir des professionnels infirmiers psychiatriques".

"On ne peut pas avoir 10 ou 12 heures d’attente sur des brancards"

(© Loïc Venance/AFP)

En plus d’un renforcement de leur sécurité, les grévistes demandent un meilleur accueil des patients et plus de lits. "On ne veut plus d’hospitalisations sur des brancards dans des couloirs", explique Rose-May Rousseau, avant d’ajouter :

"On n’a pas eu de réponse sur le sujet mais il y a des lits qui pourraient immédiatement être disponibles car certains services de l’Hôtel-Dieu ont fermé. D’ailleurs, l’Hôtel-Dieu pourrait servir pour fluidifier cet engorgement des urgences qu’il y a aujourd’hui."

Pour améliorer la prise en charge des malades, les syndicats ont proposé des médiateurs, "des personnes formées dans certains secteurs pour pouvoir discuter et avoir une écoute et une discussion particulière", explique Rose-May Rousseau, qui n’oublie pas "la mesure prioritaire" – à savoir mettre l’accent sur la réduction des délais d’attente, "qui sont insupportables au sein de certains services".

"Par exemple, aujourd’hui, on a des personnes âgées qui arrivent à l’AP-HP pendant qu’on ferme des lits. On les retrouve dans des lits d’urgence ou sur des brancards dans les couloirs", explique-t-elle avant de pointer du doigt le problème des déserts médicaux :

"Il y en a, même à Paris intra-muros. Comme les gens n’ont pas accès à un médecin après 18 heures, ils se dirigent vers des urgences. C’est ça qui provoque l’allongement des délais d’attente. On ne peut pas avoir dix ou douze heures d’attente sur des brancards. Les urgences doivent être de moins de trois heures d’attente. C’est ce qu’on voudrait qu’Agnès Buzyn comprenne."

"J’avais demandé la titularisation immédiate des CDD qui sont au sein des services d’urgence ainsi que l’arrêt des mesures d’adéquation capacitaires, qui sont une diminution des effectifs, car la grande mobilité n’est pas acceptable de ce type de service", détaille la syndicaliste, qui "veut des propositions chiffrées" de la part de la direction.

En réalité, "un service minimum toute l’année"

Puisque la première réunion de négociation n’a pas été satisfaisante, la grève va donc sans surprise se poursuivre. Mais avec les moyens du bord. "Il faut savoir que nous n’avons pas la possibilité de faire réellement grève puisque nous sommes en sous-effectif de manière récurrente toute l’année", concède Rose-May Rousseau, qui ajoute : "Le service est en réalité au minimum toute l’année."

Pour pallier ce problème et parvenir à se faire entendre, une solution est donc envisagée : "mettre en place certaines mesures de manière à ce que lorsqu’il y a la demande de faire des heures supplémentaires parce qu’il y a du manque de personnel, les agents des urgences refuseront", nous explique Mme Rousseau.

Et l’ex-infirmière d’ajouter : "Jusqu’à maintenant et pendant des années, ils ont masqué le sous-effectif. Maintenant, il est temps que les choses reviennent à un autre niveau."

Alors qu’Emmanuel Macron doit prendre la parole ce soir dans le cadre de la clôture du grand débat national, les syndicalistes savent que rien ne se jouera pour eux ce soir :

"Nous, notre interpellation s’adresse au ministère et à Monsieur Hirsch. Qu’il aille chercher les moyens au ministère [de la Santé et des Solidarités] et que la ministre [Agnès Buzyn] se rende compte de la problématique et des enjeux au niveau des services d’urgence. Ça suffit."

"Concernant ces agressions, cette tension, ces problématiques : est-ce que la ministre ment lorsqu’elle dit que ce n’est que des questions d’organisation ? Ce ne sont pas des questions d’organisation, ce sont des questions des moyens qui sont donnés pour accueillir la population", assure Rose-May Rousseau, avant de conclure :

"On ne peut pas faire du fric avec la santé et les soins de la population. C’est le bien commun de tous. […] Quand on voit l’état des urgences aujourd’hui, on voit également l’état des services de manière générale, puisque les urgences sont la porte d’entrée de l’hôpital."

Par Astrid Van Laer, publié le 15/04/2019

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