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Mort d’Adama : l’avocat de la famille dénonce une nouvelle expertise "de complaisance"

Publié le

par Lila Blumberg

© Kenzo TRIBOUILLARD / AFP

Assa Traoré s'indigne quant à elle du "caractère raciste de l’expertise".

La dernière expertise médicale dans l’enquête sur la mort d’Adama Traoré, un jeune homme de 24 ans décédé en 2016 lors d’une interpellation, écarte à nouveau la responsabilité de la technique d’interpellation des gendarmes dans son décès, a appris vendredi l’AFP de source proche du dossier. "Adama Traoré n’est pas décédé d’asphyxie positionnelle, mais d’un œdème cardiogénique", concluent les médecins. Leur expertise avait été ordonnée par les juges d’instruction chargés de cette affaire sensible, devenue un symbole des violences policières, après qu’un rapport médical réalisé à la demande de la famille avait balayé les conclusions de l’enquête.

Le 19 juillet 2016, le jeune homme était décédé dans la caserne des gendarmes de Persan, près de deux heures après son arrestation dans sa ville de Beaumont-sur-Oise (Val-d’Oise) et au terme d’une course-poursuite, après avoir échappé à une première interpellation un jour de canicule. Trois gendarmes ayant procédé à l’arrestation ont été placés sous le statut intermédiaire de témoin assisté et depuis, la défense et la famille se livrent une bataille judiciaire mais aussi médicale.

"Comment des médecins qui n’ont aucune compétence en cardiologie peuvent venir écarter des conclusions de cardiologues ?", interroge Maître Bouzrou, avocat de la famille Traoré

Contacté par Konbini news, Yassine Bouzrou est formel : "Les nouveaux médecins inventent une pathologie cardiaque pour justifier le décès d’Adama Traoré." Il précise "Je dis invente car les médecins en question n’ont aucune compétence en cardiologie."

Dans l’expertise contestée par l’avocat, les médecins affirment ne pas retrouver "de pathologie évidente expliquant cet œdème cardiogénique." "Néanmoins l’association d’une sarcoïdose pulmonaire [pathologie rare, ndlr], d’une cardiopathie hypertrophique et d’un trait drépanocytaire [une maladie génétique, ndlr] ont probablement pu y contribuer dans un contexte de stress intense et d’effort physique, sous concentration élevée de tétrahydrocannabinol", le principe actif du cannabis.

Maître Bouzrou précise que si les médecins désignés pour la dernière expertise ne sont pas des spécialistes, cela n’a pas toujours été le cas. En effet, la justice avait ordonné une expertise confiée à des cardiologues qui, eux, avaient écarté sans ambiguïté toute pathologie cardiaque d’Adama Traoré. Ils avaient même été plus loin en disant que la victime avait "un cœur d’athlète" rappelle l’avocat. Selon lui, cela démontre "l’absence totale de crédibilité de ce rapport d’expertise."

Interrogée par Konbini news, Assa Traoré dénonce quant à elle "le caractère raciste de l’expertise". "Quand on voit que les experts parlent de 'sujet de race noire', il y a déjà un gros problème". Elle évoque également une véritable "expertise commandée"

"On dénonce également une incompétence des experts charlatans qui ne sont pas experts dans le domaine. Nous dénonçons également le déni de justice et la complicité des juges et des experts."

Une expertise de complaisance pour exonérer les gendarmes

C’est ce que pense Maître Bouzrou selon qui "les juges se sont empressés de choisir des médecins capables de réaliser une expertise de complaisance afin d’exonérer les gendarmes."

Parmi toutes les expertises réalisées dans cette affaire, celle qui a le plus de valeur est "la seule réalisée par des professeurs de médecine spécialistes des différentes pathologies mises en avant comme une drépanocytose ou une sarcoïdose.". Cette expertise, c’est celle qui avait été réalisée à la demande des parties civiles et qui "met clairement en avant l’asphyxie positionnelle résultant de l’interpellation des gendarmes et donc la responsabilité de ces derniers dans le décès d’Adama Traoré."

En effet, les juges s’apprêtaient à rendre un non-lieu, lorsque la famille avait relancé les investigations en versant au dossier un rapport de médecins, dont un spécialiste de la drépanocytose, qui attribuait la mort à "un syndrome asphyxique aigu" et invitaient à "se poser la question de l’asphyxie positionnelle ou mécanique", autrement dit une mise en cause de la technique d’interpellation des gendarmes.

"Nous allons porter plainte contre les médecins"

Aujourd’hui, la sœur de la victime pour qui "le déni de justice est un appel à la révolte" affirme : "Nous allons porter plainte contre les médecins". Avant de rappeler que ces derniers "ont été désignés alors que les juges ont dit avoir eu énormément de mal à trouver des experts."

"On demande aux juges de prendre en compte l’expertise médicale qui a le plus de valeur médicale et donc de poursuivre les gendarmes pour le meurtre d’Adama Traoré", précise Maître Bouzrou.

Un rapport qui ne mentionne pas la méthode de placage ventral 

L’avocat insiste également sur le fait que dans cette nouvelle expertise réalisée : "Il n’y a pas une seule ligne sur la méthode d’interpellation du placage ventral telle que décrite par les trois gendarmes eux-mêmes." Adama Traoré "a pris le poids de nos corps à tous les trois" lors de son arrestation dans la maison où il s’était caché, avait raconté un des gendarmes lors d’un interrogatoire, suscitant des interrogations sur la méthode employée.

Ainsi, les médecins désignés, à qui l’on a demandé d’expliquer les conséquences de l’interpellation "ont tout simplement refusé d’aborder ce point", conclut l’avocat.  

De son côté, Maître Bosselut, l’avocat des gendarmes a également réagi : "Ce n’est que la troisième expertise qui vient conforter l’absence de toute responsabilité des gendarmes", selon l’AFP.

Concernant la reconstitution, Assa Traoré qui regrette que les juges l’aient refusée, précise que sa famille la fera réaliser à ses frais.

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