Italie : la coalition antisystème qui inquiète l’Europe

La Botte s’apprête à donner un coup de pied dans la fourmilière.

Un vent de changement souffle en Italie. Deux partis très éloignés l’un de l’autre sur l’échiquier politique ont décidé de s’allier. Il s’agit du Mouvement 5 étoiles, arrivé en tête des élections législatives du 4 mars, et de la Ligue, un parti d’extrême droite arrivé en deuxième position à ce même scrutin.

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D’un côté il y a donc le mouvement social anti-élites et anticorruption incarné pendant près de 10 ans par le célèbre humoriste Beppe Grillo. Aujourd’hui dirigé par le jeune Luigi Di Maio, le Mouvement 5 étoiles (M5S) fait figure d’ovni dans le paysage politique italien. Ni de droite, ni de gauche, il a néanmoins rassemblé 1 million d’électeurs – soit plus de 32 % des voix – faisant du M5S le premier parti de la péninsule.

(© Facebook. Luigi Di Maio)

De l’autre, il y a la Ligue (ancienne Ligue du Nord) ; un parti qui défend une ligne populiste et xénophobe, créé à la fin des années 1980 par Umberto Bossi. Ce parti d’extrême droite qui a déjà participé à des coalitions quand Silvio Berlusconi était président du Conseil italien, est aujourd’hui dirigé par Matteo Salvini. “Le point fort qui caractérise la ligne politique de Salvini et de la Ligue actuelle, c’est la xénophobie, qui frôle et parfois même dépasse la limite du racisme”, explique le journaliste italien Alberto Toscano, correspondant pour la radio radicale de Rome et président du club de la presse européenne de Paris.

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Il a fallu plusieurs semaines aux deux formations pour établir une feuille de route commune. Jeudi 17 mai, Luigi Di Maio et Matteo Salvini ont finalement présenté leur "contrat de gouvernement". Lundi 21 mai, on devrait connaître le nom de celui qui va sceller le mariage de la carpe et du lapin en Italie.

Comment ces deux partis aux racines si divergentes ont-ils pu s’entendre ? Pourquoi l’Europe craint-elle cette alliance antisystème ?

Deux partis antisystèmes et eurosceptiques

Le M5S et la Ligue, ensemble. Même au sortir des élections le 4 mars dernier, ce scénario semblait impossible. Et pourtant, les velléités de pouvoir ont manifestement suffi à gommer les divergences entre les deux formations politiques, d’autant qu’il y a bien des aspects sur lesquels ils arrivent à s’entendre.

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Ils ont d’abord en commun d’être presque des nouveaux venus dans le paysage politique italien.

"Ils sont antisystèmes dans le sens où ils n’ont jamais appartenu au sérail de la politique connu par les citoyens. C’est là leur plus grande force : ils incarnent le changement", explique Alberto Toscano.

Le second point sur lequel Luigi Di Maio et Matteo Salvini s’entendent, c’est la question européenne. Il n’y a qu’à jeter un œil au Parlement européen pour s’en convaincre : "La Ligue appartient au même groupe parlementaire que le Front national en tant que mouvement eurosceptique d’extrême droite. Et le Mouvement 5 étoiles est avec les Britanniques de Nigel Farage, donc des eurosceptiques purs et durs,” rappelle Alberto Toscano.

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Pourquoi l’Europe s’inquiète-elle ?

C’est ce premier aspect qui met l’Europe en boule. Dans la première mouture de leur accord de gouvernement, il était en effet question de sortir de l’euro, voire de l’Europe. Selon France Info, le scénario de "l’Italexit" était écrit noir sur blanc dans la première version de leur programme. Invité du Grand rendez-vous sur CNews, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire s’en était ému.

En réponse, le patron de la Ligue, Matteo Salvini, a jugé "inacceptable" les avertissements lancés par Bruno Le Maire.

"Un ministre français 'avertit' le futur gouvernement : ne changez rien ou il y aura des problèmes. Encore une invasion de terrain inacceptable. Je n’ai pas demandé les votes et la confiance pour continuer sur la route de la pauvreté, de la précarité et de l’immigration : les Italiens d’abord !", selon une traduction du Monde.

(© Flickr)

Pendant ce temps, le président des Patriotes Florian Philippot, indécrottable eurosceptique, applaudit.

Et pour cause, la "coalition giallo verde" (jaune et vert, du nom des couleurs des deux formations) est en passe de former le premier gouvernement antisystème au sein d’un pays fondateur de l’Union européenne.

Les dirigeants européens craignent également pour la stabilité économique de l’Union. Ce gouvernement antisystème qui refuse l’austérité imposée par Bruxelles fait craindre un bis repetita de la Grèce. Le Monde évoque un "cocktail explosif de hausses des dépenses et de baisses d’impôts", alors que Le Figaro craint un "dérapage des finances publiques".

La politique défendue par le futur gouvernement semble inconciliable avec le cadre actuel de l’UE, faisant craindre une renégociation prochaine des traités. Enfin le tropisme affiché de ces deux partis pour la Russie de Poutine n’est pas de nature à rassurer les dirigeants européens.

L’accord de gouvernement en question

Le programme commun aux deux partis qui a déjà été validé à 94 % par les militants du M5S prévoit : une simplification fiscale via une "flat tax" (un système d’imposition dans lequel tous les contribuables sont imposés au même taux), un revenu universel dit "de citoyenneté" (780 euros par mois) ou encore la baisse de l’âge de la retraite… un "concentré de démagogie" pour le journaliste Alberto Toscano. Selon lui, une telle coalition n’est pas viable tant les deux partis tentent de concilier l’inconciliable.

"La preuve de cette contradiction est dans le programme lui-même. D’un côté, il contient des mesures chères à la Ligue du Nord comme la réduction des impôts, de l’autre il défend des mesures chères au Mouvement 5 étoiles d’augmentation de la dépense publique, qui sont complètement contradictoires."

Loin d’être inquiet, Alberto Toscano assure : “Je suis persuadé que ce gouvernement ne sera pas solide et qu’en 2019 les Italiens reviendront aux urnes !”

Par Clothilde Bru, publié le 21/05/2018

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