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L’Afghanistan entre confusion et désarroi après la prise de pouvoir des talibans

Publié le

par Pauline Ferrari

© AFP

Alors que l’ancien président a quitté le pays, des milliers d’Afghans essaient de fuir.

Le mouvement islamiste radical s’apprête à revenir au pouvoir, vingt ans après en avoir été chassé par une coalition menée par les États-Unis en raison de son refus de livrer le chef d’Al-Qaida, Oussama Ben Laden, dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001. Le président Ashraf Ghani a fui l’Afghanistan dimanche, laissant de fait le pouvoir aux talibans qui ont atteint Kaboul, symbole de leur victoire militaire totale en tout juste dix jours.

Dans la soirée de dimanche, l’ancien vice-président Abdullah Abdullah a annoncé que le président Ashraf Ghani avait "quitté" le pays. Ce départ parachève la déroute des dernières semaines, après sept années au pouvoir au cours desquelles il ne sera pas parvenu à rebâtir son pays, contrairement à ses promesses. "L’ancien président a quitté l’Afghanistan, laissant les gens dans cette situation. Il rendra ses comptes devant Dieu et les gens rendront leur jugement", a déclaré M. Abdullah, également chef du Haut Conseil pour la réconciliation nationale.

"L’Émirat islamique ordonne à toutes ses forces d’attendre aux portes de Kaboul", a d’abord annoncé sur Twitter Zabihullah Mujahid, un porte-parole des talibans. Puis il a précisé qu’elles étaient autorisées à pénétrer dans les zones de la capitale abandonnées par l’armée afghane, pour y maintenir l’ordre. Les talibans ont aussi promis qu’ils ne chercheraient à se venger de personne, y compris des militaires ou fonctionnaires ayant servi pour l’actuel gouvernement.

Appelant à "ne pas s’inquiéter", le ministre de l’Intérieur, Abdul Sattar Mirzakwal, a assuré qu’un "transfert pacifique du pouvoir" vers un gouvernement de transition allait avoir lieu. Un porte-parole taliban, Suhail Shaheen, a confirmé à la BBC qu’ils escomptent un transfert pacifique du pouvoir "dans les prochains jours". "Nous voulons un gouvernement inclusif […], ce qui veut dire que tous les Afghans en feront partie", a-t-il assuré. L’Otan, qui se retire également d’Afghanistan, a appelé à "une solution politique au conflit, ce qui est plus urgent que jamais", selon un porte-parole.

En à peine dix jours, les talibans, qui avaient lancé leur offensive en mai à la faveur du début du retrait final des troupes américaines et étrangères, ont pris le contrôle de quasiment tout le pays. Les talibans avaient auparavant pris le contrôle de deux prisons proches de la capitale, libérant des milliers de prisonniers, et les autorités craignaient que des criminels n’en viennent à troubler l’ordre public. La débâcle est totale pour le gouvernement et les forces de sécurité afghanes, pourtant financées pendant vingt ans à coups de centaines de milliards de dollars par les États-Unis.

Le président Ashraf Ghani a demandé aux forces de sécurité de garantir la "sécurité de tous les citoyens". "C’est notre responsabilité et nous le ferons de la meilleure manière possible. Quiconque pense à créer le chaos ou à piller sera traité avec force", a-t-il déclaré dans une vidéo diffusée avant l’annonce de sa fuite.

À Kaboul, l’incertitude et l’incompréhension

Au fil de la journée, la panique s’est emparée de la capitale. Les magasins ont fermé, des embouteillages monstres sont apparus, des policiers ont été vus troquant leur uniforme pour des vêtements civils. Une énorme cohue était visible auprès de la plupart des banques, les gens cherchant à retirer leur argent tant qu’il était encore temps.

Dans le quartier de Taimani, au centre de la capitale, la peur, l’incertitude et l’incompréhension pouvaient se lire sur les visages. "Nous apprécions le retour des talibans en Afghanistan, mais nous espérons que leur arrivée mènera à la paix et non à un bain de sang. Je me rappelle, quand j’étais enfant, très jeune, les atrocités commises par les talibans", a déclaré Tariq Nezami, commerçant de 30 ans.

Beaucoup d’Afghans, surtout dans la capitale, et les femmes en particulier, habitués à la liberté qu’ils ont connue ces vingt dernières années, craignent un retour au pouvoir des talibans. Lorsqu’ils dirigeaient le pays, entre 1996 et 2001, ces derniers avaient imposé leur version ultra-rigoriste de la loi islamique.

Les femmes avaient interdiction de sortir sans un chaperon masculin et de travailler, et les filles d’aller à l’école. Les femmes accusées de crimes comme l’adultère étaient fouettées et lapidées. Les voleurs avaient les mains coupées, les meurtriers étaient exécutés en public et les homosexuels tués.

Les talibans ont maintes fois promis que s’ils revenaient au pouvoir, ils respecteraient les droits humains, en particulier ceux des femmes, en accord avec les "valeurs islamiques". Mais dans les zones nouvellement conquises, ils ont déjà été accusés de nombreuses atrocités : meurtres de civils, décapitations, enlèvements d’adolescentes pour les marier de force, notamment.

L’aéroport de Kaboul pris d’assaut, où des milliers d’Afghans essaient de fuir

Les troupes américaines ont tiré en l’air et les vols commerciaux ont été annulés lundi à l’aéroport de Kaboul, où des milliers d’Afghans ont envahi le tarmac dans l’espoir de prendre un vol leur permettant d’échapper au nouveau régime taliban. Des images vidéo publiées sur les réseaux sociaux montrent des scènes de chaos total sur le tarmac, des civils bataillant pour grimper le long de passerelles ou d’escaliers menant à des avions.

Sous le regard de centaines d’autres personnes, ceux qui avaient réussi à monter en haut des escaliers, des jeunes surtout, tentaient ensuite d’en aider d’autres à faire de même, dont certains s’agrippaient de toutes leurs forces aux barreaux. Des familles en panique, avec des enfants effrayés, cherchaient à s’enfuir.

La cohue était telle que les troupes américaines sécurisant l’aéroport ont tiré en l’air pour contrôler la foule, selon un témoin, et que tous les vols commerciaux en partance ont été annulés. "J’ai très peur. Ils tirent des coups de feu en l’air", a indiqué à l’AFP ce témoin, qui n’a pas souhaité donner son nom, de peur que cela compromette ses chances de partir.

Le département d’État a annoncé que le périmètre de l’aéroport avait été sécurisé. Les Américains ont envoyé 6 000 militaires pour évacuer quelque 30 000 diplomates américains et civils afghans ayant coopéré avec les États-Unis qui craignent les représailles des talibans. L’ambassade américaine à Kaboul a demandé sur Twitter aux citoyens américains qui pourraient encore se trouver dans le pays et aux Afghans de "ne pas se déplacer à l’aéroport".

Mais des milliers d’Afghans, même n’ayant jamais travaillé pour les Américains et n’ayant aucune chance d’obtenir un visa à ce titre, se sont rués vers l’aéroport. "Nous avons peur de vivre dans cette ville et nous tentons de fuir Kaboul", a raconté à l’AFP depuis l’aéroport Ahmad Sekib, 25 ans, un autre témoin utilisant un faux nom. "J’ai lu sur Facebook que le Canada accepte des demandeurs d’asile d’Afghanistan. J’espère que je serai l’un d’eux. Comme j’ai servi dans l’armée, j’ai perdu mon boulot, et c’est dangereux pour moi de vivre ici car les talibans me cibleront, c’est sûr", a-t-il expliqué.

Le reste de la capitale était en revanche plutôt calme lundi. Des talibans en armes patrouillaient les rues et installaient des postes de contrôle. Le mollah Abdul Ghani Baradar, cofondateur des talibans, a appelé ses hommes à faire preuve de discipline. "À présent, c’est le moment d’évaluer et de prouver, à présent nous devons montrer que nous pouvons servir notre nation et assurer la sécurité et le confort dans la vie", a-t-il affirmé dans une vidéo.

La coalition internationale sur ses gardes

Les hélicoptères américains ont continué dimanche leurs rotations incessantes entre l’ambassade américaine, gigantesque complexe situé dans la "zone verte" ultra-fortifiée, au centre de la capitale, et l’aéroport, désormais seule voie de sortie du pays. Le président américain, Joe Biden, a menacé les talibans d’une réponse "rapide et forte" en cas d’attaque qui mettrait en danger des ressortissants américains. Son administration a défendu sa décision de mettre fin à vingt ans de guerre, la plus longue qu’ait connue l’Amérique.

Les autorités danoises et allemandes ont annoncé dimanche que tous leurs expatriés avaient été transférés à l’aéroport de Kaboul. Ceux du Canada ont déjà quitté le pays, a annoncé Ottawa. L’Allemagne veut déployer des soldats en Afghanistan pour évacuer les derniers Allemands ainsi que des Afghans menacés dans le pays reconquis par les talibans après le départ des troupes de l’Otan, a appris l’AFP lundi de sources parlementaires.

Le ministre britannique de la Défense Ben Wallace a qualifié lundi le retour au pouvoir des talibans en Afghanistan comme un "échec de la communauté internationale" et averti que ce n’était "pas le moment" de reconnaître les talibans comme gouvernement officiel du pays.

La France va commencer d’ici lundi soir à évacuer ses derniers ressortissants d’Afghanistan, alors qu’Emmanuel Macron doit s’exprimer à 20 heures après avoir présidé un Conseil de défense à la mi-journée.

Konbini news avec AFP

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