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"J’irai jusqu’au bout" : le combat de la mère de Julie, qui accuse 20 pompiers de viol

Publié le

par Astrid Van Laer

Corinne Leriche, le 18 novembre 2020 à Paris. © Thomas SAMSON / AFP

La justice a rejeté la requalification des “atteintes sexuelles” en “viols”

La Cour de cassation a rejeté mercredi 17 mars 2021 la demande de la famille de Julie*, une jeune femme qui réclamait que trois pompiers, poursuivis pour "atteintes sexuelles" quand elle était adolescente, soient jugés pour viol.

Dans sa décision rendue mercredi, la plus haute juridiction de l'ordre judiciaire, qui examine la conformité aux règles de droit et non le fond des dossiers, a estimé que la cour d'appel avait suffisamment motivé cet arrêt.

"La Cour de cassation a approuvé la chambre de l'instruction d'avoir retenu par une motivation, très circonstanciée, que l'absence de consentement ne pouvait être caractérisé", s'est félicité auprès de l'AFP Me Guillaume Valdelièvre, l'avocat de deux des trois pompiers à la Cour.

La Cour aurait pu "affirmer la nécessité de différencier l'appréciation du consentement de la victime lorsqu'il s'agit d'une mineure fragilisée, dans un état de grande détresse psychique", ont pour leur part regretté les deux avocates de la jeune femme et de sa famille dans un communiqué.

Elles ont annoncé qu'elles allaient porter l'affaire devant la Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH). On ne "peut que constater que la Cour de Cassation est en rupture totale avec la volonté du peuple et les législateurs", a pour sa part précisé l'une des avocates, Me Lorraine Questiaux.

En février dernier, la mère de Julie, Corinne Leriche, se confiait à Konbini News sur cette affaire qui dure depuis dix ans

C’est un combat sans relâche que mène Corinne Leriche depuis maintenant dix longues années. "Je ne lâcherai rien", nous affirme-t-elle, l’air assuré, le ton déterminé. Voilà une décennie que, chaque jour, Corinne se bat pour que justice soit rendue à sa fille.

Quand ce n’est pas sur les réseaux sociaux, où elle multiplie les publications pour sensibiliser aux violences sexuelles et aux conséquences de celles-ci sur les victimes, c’est sur les parvis des tribunaux, où elle manifeste pour faire entendre sa voix. Sans oublier le temps précieux qu’elle accorde aux journalistes pour raconter avec patience et abnégation le calvaire qu’a vécu et que vit toujours sa fille, aujourd’hui âgée de 25 ans.

La vie de Julie a été détruite par les viols multiples, dont certains en réunion, qu’elle affirme avoir subis alors qu’elle était âgée de 13 à 15 ans et qu’elle prenait de lourds traitements médicamenteux. Dix ans de procédures judiciaires, quatre juges d’instruction, beaucoup d’énergie et de temps perdu pour Julie et sa famille plus tard, l’affaire piétine.

Si les mis en cause ne nient pas l’existence d’actes sexuels, ils affirment que la jeune fille était consentante. Le combat de Corinne, enseignante de profession, est le suivant : prouver qu’à l’âge qu’avait Julie, c’est-à-dire 13, 14 et 15 ans, on ne peut pas donner son consentement à un acte sexuel avec un majeur. D’autant plus lorsqu’on est une adolescente en détresse psychologique, qu’on prend de très nombreux médicaments, et que ledit majeur fait figure d’autorité.

"Julie parlait avec son corps"

Avant que sa vie ne bascule, Julie était, selon sa mère, que Konbini news a pu interroger, "une excellente élève", "une enfant précoce, timide et sans histoire" : "Julie était sportive, elle jouait de la guitare, faisait de la danse et de la natation, elle avait des amies." "On avait une vie de famille très calme", se remémore Corinne, nostalgique.

Jusqu’au mois d’avril 2008, où Julie, alors scolarisée en classe de quatrième, fait un malaise vagal. Son collège appelle alors les pompiers, qui l’emmènent à l’hôpital. C’est à cette occasion que l’un d’entre eux, âgé d’une vingtaine d’années, récupère les coordonnées de l’adolescente sur sa fiche d’intervention, qu’il fait circuler à ses collègues, et la recontacte. Petit à petit, la vie de famille "très calme" des Leriche va voler en éclats.

Pendant deux ans, la jeune fille va avoir des rapports sexuels avec une vingtaine de pompiers. La justice est aujourd’hui chargée de déterminer s’il s’agissait de rapports consentis, ce qu’affirment les accusés, ou de viols, ce que martèle invariablement Julie depuis dix ans.

À l’époque, l’état de santé de Julie nécessite de très nombreuses interventions des pompiers. Sa mère apprendra plus tard que cette descente aux enfers résulte probablement de ces mêmes interventions. Durant de longs mois, Julie ne parle de rien à ses parents, mais va de plus en plus mal. "Julie parlait avec son corps, en fait", analyse Corinne, qui se souvient :

"Très vite, elle se met à faire des crises d’angoisse et de tétanie, son corps se crispait. Il fallait l’emmener à l’hôpital où elle était perfusée sous Xanax. Elle voulait mourir et a fait plusieurs tentatives de suicide."

Image d’illustration. (© image2roman/Getty Images)

"Une totale confiance"

La mère de famille parle alors de "crises quotidiennes" entraînant des interventions de pompiers "tout le temps". Julie sombre. Mutique, elle se scarifie et tente à plusieurs reprises de mettre fin à ses jours. Un jour, l’adolescente avale des plaquettes de médicaments, un autre, elle se défenestre du troisième étage. La jeune femme gardera de cet épisode dramatique des séquelles à vie puisqu’elle est restée handicapée à 80 %.

À l’époque, et pendant deux ans, Corinne faisait "une totale confiance" aux pompiers qu’elle voyait désormais "tous les jours" : "Ça ne m’est même pas venu à l’esprit de me poser une question." C’est lorsque sa fille parlera, et que l’enquête débutera, que Corinne comprendra qu’à l’époque, le numéro de sa fille a circulé : "Ils ont commencé à la harceler sexuellement sur Internet, en lui envoyant des vidéos porno, en lui demandant de se déshabiller, etc."

Parallèlement, la jeune Julie enchaîne les crises d’angoisse : "Elle avait honte et n’a pas osé me parler de ce qu’il se passait." Et un cercle vicieux s’instaure : plus Julie va mal, plus les pompiers sont appelés, plus ils sont appelés, plus Julie va mal. L’emprise est là, asphyxiante. C’est à l’âge de 15 ans que l’adolescente déclare à sa mère avoir subi plusieurs viols :

"À l’époque, elle était au plus bas, elle voulait mourir tout le temps et j’ai accepté qu’elle soit réhospitalisée en pédopsychiatrie. À ce moment-là, ils ont décidé de faire une fenêtre thérapeutique, c’est-à-dire d’arrêter tous les médicaments qu’elle prenait. Une fois sevrée, en sortant de l’hôpital, elle m’a enfin parlé."

"Je me suis jetée sur lui pour le frapper"

Le jour même, la vie de Corinne bascule, le lien de confiance est brisé : "Ça faisait deux ans qu’on les voyait très régulièrement, donc on les connaissait très très bien." Elle part en compagnie de sa fille déposer plainte. En chemin, elle s’arrête à la caserne de pompiers et aperçoit le premier mis en cause, celui qui est intervenu la première fois et a noué le contact avec l’adolescente : "Je me suis jetée sur lui pour le frapper, heureusement que je n’avais pas d’arme, ils ont été à dix pompiers pour me retirer", confie Corinne.

Lors des auditions à la brigade des mineurs de Créteil, la mère de famille dénonce des interrogations "honteuses et inqualifiables". Elle affirme que sa fille s’est vu poser des questions telles que : "Pourquoi tu n’as pas essayé de le mordre pendant la fellation ?", et que lorsque la jeune fille a répondu ne pas avoir hurlé ou crié mais l’avoir "repoussé", on lui a rétorqué qu'"une femme violée, elle crie".

"Au départ, j’avais confiance en la justice. Je pensais que les pompiers seraient auditionnés dès le lendemain. Bah non, au bout de 6 mois, aucun n’avait été auditionné par la police", explique-t-elle. Sur les vingt-deux pompiers désignés par Julie comme étant ses agresseurs, seuls trois, mis en cause pour un viol en réunion, ont été mis en examen. Deux n’ont pas été inquiétés ; quant aux dix-sept autres, qui ont tous reconnu un acte sexuel avec pénétration sur une mineure de moins de 15 ans mais affirment que Julie était consentante, n’ont pas été mis en examen.

"Ils auraient au minimum dû être mis en examen pour atteinte sexuelle", se désole Corinne, dont la foi en la justice a pour de bon été ébranlée lorsqu’en juillet 2020, après dix ans de combat, les faits de viol en réunion pour lesquels les trois premiers pompiers étaient poursuivis ont été requalifiés en "atteinte sexuelle".

Corinne Leriche. (© Facebook/Corinne Leriche)

"Je n’en ai pas cru mes oreilles"

Pour rappel, la différence entre les peines encourues n’est pas des moindres. L’article 227-25 du Code pénal dispose : "Le fait, par un majeur, d’exercer une atteinte sexuelle sur un mineur de quinze ans est puni de sept ans d’emprisonnement et de 100 000 euros d’amende."

Le viol est pour sa part puni de "quinze ans de réclusion criminelle", vingt lorsqu’il est aggravé dans certains cas tels que lorsqu’il est commis sur un mineur de 15 ans ou moins ou qu’il est commis par une "personne ayant sur la victime une autorité de droit ou de fait".

"Je n’en ai pas cru mes oreilles", nous explique-t-elle, tenant à rappeler que les accusés connaissaient parfaitement l’état de détresse psychologique de sa fille, puisqu’ils étaient régulièrement appelés à sa rescousse. Lorsque la cour d’appel de Versailles valide ce jugement en novembre dernier, Corinne enrage : "C’est l’arrêt de la honte, c’est très très grave." Immédiatement, l’accusation a décidé de se pourvoir en cassation. 

"Julie ne va pas bien du tout"

Quand on lui demande comment se porte Julie aujourd’hui, Corinne laisse échapper un soupir qui en dit long, et répond : "Elle ne va pas bien du tout. Là c’est trop lourd, c’est énorme pour elle." "Ce qu’on est en train de dire à ma fille, c’est : 'Tu n’as pas été victime de viol, tu étais consentante.' Pour se réparer ensuite, c’est impossible", s’insurge Corinne, avant de poursuivre :

"La loi est rendue au nom du peuple. Par conséquent, là, c’est comme si la société disait à ma fille : 'Mais qu’est-ce que tu racontes ? De quoi tu te plains ? En fait, tu étais consentante.' Et ça, c’est insupportable. On peut plus laisser la justice nous traiter comme ça, c’est plus possible."

Julie de dos, lors d’une intervention à l’hôpital, en octobre 2019. (© Facebook/Corinne Leriche)

Pour Corinne, ce qui arrive à Julie "cristallise tous les problèmes" : "Ce qu’elle vit, c’est le parcours de nombreuses personnes qui déposent plainte pour viol, il faut que ça s’arrête." Et Corinne Leriche de lister les nombreuses séquelles physiques et psychologiques de sa fille :

"Comme elle s’est défenestrée du 3e étage, Julie est handicapée à 80 %. Heureusement, elle n’est pas tombée sur la tête, mais elle a eu les chevilles brisées en je ne sais combien de morceaux, c’étaient des puzzles, son poignet gauche a été détruit, elle a eu trois vertèbres brisées donc ne peut pas rester longtemps assise ou debout hors de son fauteuil roulant. Elle a également des séquelles neurologiques car la moelle a été atteinte.

Elle est victime d’un stress post-traumatique, est toujours sous antidépresseurs. Sa dernière tentative de suicide remonte au mois de juillet 2020, elle a pris six boîtes de médicaments et a fini en réanimation. À l’approche du jugement de la Cour de cassation, elle ne dort plus. Le tout sans parler de ses problèmes de concentration et d’estime d’elle-même énormes."

Sa fille ne travaille pas : "C’était une élève brillante, avant tout ça, elle avait 17 de moyenne dans un collège avec un excellent niveau, mais elle n’a pas pu reprendre ses études et n’a pas pu avoir de formation, rien." "C’était une très grosse lectrice, mais tout ça, c’est terminé", ajoute-t-elle.

"Heureusement, la mobilisation des femmes lui fait beaucoup de bien", se rassure Corinne, évoquant les nombreuses protestations, physiques et en ligne, organisées entre autres par les Femen pour la soutenir ces derniers mois.

Corinne Leriche entourée de militantes et activistes, notamment des Femen, le 18 novembre 2020 à Paris. (© Thomas Samson/AFP)

Pour Corinne, "ce combat, c’est devenu le centre de ma vie, je n’ai pas le choix". Elle ajoute : "Je ne lâche jamais rien, je suis persévérante et j’ai jamais supporté l’injustice. Donc ce combat, je ne me pose pas de question : il faut le mener, je le mène et j’irai jusqu’au bout."

Corinne mise sur "la prise de conscience qui est en train de se faire dans la société avec les mouvements #MeToo et #MeTooInceste" : "Je garde espoir grâce au vent de colère qui souffle", explique-t-elle, espérant également le relais sur les réseaux sociaux, dans les médias, ou via des personnalités publiques : "Ça peut être un vrai contrepouvoir, du moins je l’espère." 

*Prénom d’emprunt choisi par la famille.

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