© Astrid Van Laer – Konbini news

"J'étais toujours complètement perché" : rencontre avec Maxime, bipolaire

"La bipolarité, c'est un tel sujet de société, ça touche M. Tout le monde."

Maxime est pressé et il a de la suite dans les idées. Des idées qui se bousculent tellement qu’il en perd souvent le fil. Mais pas le nord : le jeune homme a un message à faire passer, coûte que coûte. Pour cela, il n’hésite pas à couper la parole, le tout sans filtre. Parler, de lui, de son histoire et de sa maladie semble être une absolue nécessité.

Et pour cause : les maladies psychiques sont rarement mises à l’honneur dans les médias. Il a un créneau – il a décroché plusieurs interviews dans des médias très exposés cette semaine à l’occasion de la Journée mondiale de la santé mentale –, de la chance d’être écouté et il le sait. En témoignant de son histoire, de la prise en charge de sa bipolarité, de sa tentative de suicide, de son quotidien, il souhaite aider les autres malades. "Servir pour guérir", c’est son leitmotiv, dit-il.

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La dernière fois que le jeune entrepreneur de 26 ans, créateur et président de l’association Bipolaires, et fiers, et fières, a passé la porte de Konbini, c’était l’année dernière pour une interview et il pesait vingt kilos supplémentaires. Et il tient à le faire savoir : il est extrêmement fier d’avoir réussi à gommer cet embonpoint que lui avaient fait prendre ces "foutus médicaments".

Pour comprendre comment Maxime en est arrivé à accepter de prendre une demi-douzaine de médicaments par jour, alors qu’il était auparavant complètement contre, il faut revenir à l’année 2015, lorsqu’il fut diagnostiqué bipolaire. Il tient en amont à nous lire une définition "un peu pro" : "La bipolarité est une pathologie psychiatrique de l’humeur qui a une base neurologique avec une alternance d’épisodes dépressifs caractérisés et d’épisodes maniaques d’exaltation."

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Avec ses propres mots, cela donne : "On est incontrôlable. Ce sont des moments d’excitation incontrôlable et seulement contrôlable grâce aux molécules des médicaments." Année 2015, donc. Le jeune homme se trouve alors à Pékin, il vit une vie à cent à l’heure, il a lancé quatre projets de boîte parmi lesquels une application, une marque de vêtements et une boîte de conseil, rien que ça. "Tout s’est accéléré d’un coup et à la fin, j’avais tous les symptômes de la bipolarité mais je ne connaissais pas la maladie à l’époque", se souvient-il.

"Je n’ai rien vu venir"

Les symptômes de la bipolarité diffèrent chez tous les malades. Les siens étaient les suivants : un manque de sommeil exacerbé, une excitation intense, des propos incohérents, une agressivité, parfois des hallucinations, une hypersexualité, et des prises de risque incontrôlées – il cite notamment "une demande en mariage parfaitement insensée à ce moment-là".

Le jeune homme est excessif, vit tout à 10 000 %. Mais il a une vie "normale" – si tant est que la normalité existe, nous dirait sûrement Maxime –, il revient d’ailleurs d’un "gros festival avec des potes", nous explique qu'"avec les meufs, ça se passe plutôt bien", s’étonne même que "sa pathologie soit devenue un atout charme" et a dix mille projets en tête.

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Comme lors de cette fameuse année où tout a basculé justement : tout marchait du tonnerre et il était dans une période "d’excitation intense". Seule ombre au tableau, il développe à ce moment-là une forte addiction aux drogues, et à une en particulier. "Je ne suis pas un exemple, mais je prenais pas mal de DMT [diméthyltryptamine, un psychotrope puissant, ndlr], une des drogues les plus puissantes qui existent, donc ce n’est pas top et ça a clairement accéléré ma maladie. C’est une grosse connerie que j’ai faite et que je déconseille à tout le monde", confie-t-il, avant d’ajouter :

"Mais je ne veux pas que ça se résume à ça, souvent les gens font des liens trop rapides : qui dit bipolaire dit drogué et c’est complètement faux. J’ai fait un test une fois dans un groupe de parole et nous n’étions que deux sur douze à avoir pris des drogues."

En tout cas, une chose est sûre : il n’a "rien vu venir". Ses amis appellent alors sa mère en France pour lui dire qu’il "pétait un plomb". Maxime est rapatrié en urgence sur le territoire français, "sans comprendre ce qu’il lui arrivait". "J’étais toujours complètement perché", se souvient-il.

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Maxime, président de l’association Bipolaires, et fiers, et fières, lundi 7 octobre. © Konbini news

"Ils m’ont mis tout nu, m’ont fait une piqûre sur les fesses et je me suis réveillé dans une salle toute blanche"

À Paris, l’arrivée aux urgences est brutale. "Ils m’ont mis tout nu, m’ont fait une piqûre sur les fesses et je me suis réveillé dans une salle toute blanche. J’ai été envoyé à l’isolement et je me suis pris une énorme claque." S’ensuit une seconde hospitalisation et une peur panique s’installe : "Est-ce que je vais rester comme ça toute ma vie ? J’étais dans un tel état que je n’arrivais pas à me concentrer pour lire. À ce moment-là, tu flippes vraiment et tu te demandes si tu redeviendras normal un jour."

C’est là qu’il comprend l’importance de communiquer et de ne pas s’isoler quand on est malade : "J’ai vu d’autres patients, plus 'expérimentés', qui m’ont rassuré et m’ont fait partager leur expérience." À sa sortie, Maxime restera enfermé dans le noir dans sa chambre. Il coupe tout contact avec ses proches. "J’ai même fait une petite tentative de suicide", lance-t-il, l’air de rien mais le regard fuyant. "Je savais que j’allais rater mais c’était histoire de faire une petite piqûre de rappel", tient-il à préciser.

Pendant tout ce temps-là, tous les projets qu’il avait lancés "se sont cassé la gueule". Lorsqu’il parvient à sortir la tête de l’eau, il fait un bref passage en politique en s’occupant des réseaux sociaux de Nicolas Hulot en 2017. "J’ai senti rapidement que je décollais. Je me suis resocialisé beaucoup trop et trop vite après deux ans dans ma chambre, c’était les montagnes russes donc je suis retourné de moi-même à l’hosto."

C’était un service expérimenté dans la prise en charge de patients bipolaires, à l’établissement parisien Fernand Widal. "Ça a tout de suite matché avec le corps médical, heureusement qu’ils sont là, ils bossent comme des dingues alors qu’ils n’ont pas d’argent." Là-bas, Maxime se rend compte qu’il est chanceux. Les trois quarts des patients qu’il rencontre avaient été complètement isolés, que ça soit dans leur vie professionnelle, par leur famille ou leurs amis. "Limite, ils veulent rester à l’hosto parce qu’ils ont peur de ressortir. Moi, j’ai eu de la chance, ma famille a été géniale, mes potes m’ont écrit tous les jours."

Une maladie "qui touche M. Tout le monde"

"Il n’y a pas grand-chose à l’hôpital pour essayer de nous faire avancer", se désole-t-il, détaillant :

"À l’HP, ils font ce qu’ils peuvent mais nos journées ne ressemblent à rien, on ne fait rien. En un mois, on a eu une seule activité, une espèce de pièce de théâtre sur des gens qui se font piquer leurs données en se faisant voler leurs mots de passe. C’est une blague, c’est n’importe quoi."

"C’est dingue qu’il existe si peu de structures adaptées. On est tellement mauvais en France, les pays anglo-saxons sont tellement plus avancés, ce n’est pas tabou chez eux" : c’est de ce constat que va naître l’association "Bipolaires, et fiers, et fières", puis un projet plus concret encore. Maxime a donc imaginé une "maison", qui n’a pas encore vu le jour et pour laquelle il récolte actuellement des fonds. Et il y croit :

"On répond à une urgence. C’est un tel sujet de société, ça touche des gens de toutes les couches sociales, de tous les âges, de 13 à 90 ans, de toutes origines… Ça touche monsieur Tout-le-Monde, donc je me dis qu’il est inenvisageable que ça ne marche pas."

Son objectif : faire passer un message d’espoir et dire que "c’est complètement possible de vivre avec cette maladie, faut juste trouver son rythme et son équilibre et après : roule ma poule". "Il faut apprendre à connaître sa maladie, l’apprivoiser. Quand on se connaît par cœur, on va beaucoup mieux."

Pour diffuser au maximum son message, c’est là qu’interviendrait la Maison. "Dans les assos classiques, quand tu es jeune, tu restes 3 minutes et tu repars, tu ne te sens pas à ta place. Je veux que ma Maison soit belle, qu’on ne flippe pas en passant la porte", lance-t-il. Pour ce faire, il s’est associé avec Lucie, une jeune femme schizophrène de 25 ans, de sorte à ce que la Maison pourra accueillir des malades de ces deux pathologies. Grâce à la structure qu’il a imaginée, la sortie de l’hôpital serait facilitée :

"Quand tu sors de l’hospi', on te file une pochette colorée, comme une pochette-surprise, avec un rendez-vous, et voilà, c’est tout, t’es livré à toi-même. Ce n’est pas possible.

Il n’y a rien de cool, sympa, agréable, qui donne envie, qui ne soit pas juste un groupe de parole pour parler médocs. Lorsqu’on viendra chez moi, on prendra un peu de peps, et on repartira avec le sourire et l’envie d’avancer."

Telle qu’il l’imagine, voici à quoi ressemblerait la Maison : il y aurait un café ouvert au grand public "pour déstigmatiser la maladie", un espace dédié à l’accueil des personnes bipolaires, un autre dédié aux personnes schizophrènes et un autre où se dérouleraient tout un tas d’activités et ateliers comme des concerts, des cours de sculptures, de danse, de théâtre, de méditation ou de cuisine. "Savoir mieux manger quand on est malade, c’est super important afin que le cerveau fonctionne mieux et soit plus efficace. J’ai arrêté tous les sucres, j’ai perdu 23 kg mais surtout ça m’a apaisé et ça a rétabli mon rythme cardiaque", tient-il à préciser.

Son mot d’ordre ? "Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin". Il aime aussi citer Oxmo dans son morceau Toucher l’horizon : "plus on est de fous, mieux on évite la camisole". Enfin, Maxime souhaite un espace dédié à l’accueil des proches : "C’est une catastrophe la manière dont on gère les proches en France, surtout les frères et sœurs, et j’aimerais remédier à ce problème." Mais pas d’aide à la réinsertion professionnelle ? "Non, mes copains de l’association du Clubhouse le font déjà", répond-il. Avant de résumer : "Bref, ce sera cool."

"Mon traitement me défonce les reins"

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À l’écouter, justement, l’impression que le jeune homme tente de faire croire qu’être bipolaire, "c’est cool" se dégage, et dérange. À cette interrogation, il répond tout de go : "Je ne vais pas mentir : mon traitement me défonce les reins, ce n’est pas cool du tout. Je suis obligé de faire des prises de sang tous les mois pour voir comment vont mes reins. Ce n’est pas sympa comme vie."

Et enchaîne : "Le nom de mon association peut interpeller, mais en réalité, ce n’est pas tant la fierté d’être malade ou de faire croire que c’est sympa, c’est juste le fait d’assumer." Il cite en riant le rappeur Orelsan : "Quand je vois les gens normaux, je suis fier d’être pas normal."

"Je suis un peu différent mais ce n’est pas pour autant que je n’ai pas le droit de vivre comme les autres. Ni d’emprunter à la banque", ajoute-t-il. "Ça me rend fou, c’est le cas de le dire ! [Rires.] En France, à la banque, faut pas dire que tu es malade psychique sinon on ne te prête pas, donc je l’ai caché, sur les conseils de ma médecin."

Selon lui, en France, "et surtout en province", on a un "vrai travail d’éducation à faire" pour que la maladie ne soit plus autant mal vue. "Faut en parler dans les écoles" pour déstigmatiser les maladies psychiques, "c’est un problème de santé publique", s’énerve Maxime.

"Demain, je déjeune avec la ministre"

Et justement, que font les personnes en charge des questions de santé publique ? "Figure-toi que demain, je déjeune avec la ministre du Handicap [Sophie Cluzel, secrétaire d’État en charge des personnes handicapées, ndlr]", nous répond simplement Maxime. Que va-t-il lui dire ? "Oh bah je vais improviser !", ironise-t-il.

Mais en cherchant, il trouve assez rapidement ce qu’il va lui dire : il lui rappellera le taux de suicide élevé chez les personnes bipolaires, évoquant ses deux amies qui ont mis fin à leurs jours l’année dernière. Mais surtout, il lui parlera de l’allocation pour les personnes handicapées :

"Je n’arrive pas à avoir mes aides. En moyenne pour l’obtenir, c’est plus de douze mois, j’ai fait la demande depuis un an et demi, mais j’attends toujours. Je pense qu’il doit y avoir une meuf qui fait ça pour toute la France en fait.

Je ne comprends pas : ça prend un an et demi de vérifier mes deux comptes rendus d’hospitalisation et le formulaire rempli par ma psychiatre ?"

Malgré tout, Maxime se dit "confiant pour l’avenir". Lorsqu’on lui demande s’il est heureux, il rit d’un rire gêné : "En ce moment, je suis content de me réveiller, et c’est déjà ça. Je me suis habitué à ne pas me sentir bien. Je ne suis pas heureux, mais je suis content." Et ajoute : "Je serai heureux quand on vivra dans un monde libre, où on aura plus besoin de cacher sa différence." Et pour cela, Maxime a sa petite idée.

À la recherche de "bipolaires français connus"

"Je déteste être bipolaire, c'est génial." - Couverture de l’album de Kanye West "Ye", sorti en 2018.

"Je cherche un porte-drapeau", explique très sérieusement Maxime : "C’est tout simple, je suis à la recherche d'un bipolaire célèbre français." La star internationale Kanye West, les acteurs américains Jim Carrey et Ben Stiller, le surfeur Andy Irons, le belge Benoît Poelvoorde… Maxime n’a de cesse de citer des personnalités qui ont brisé le tabou à l’étranger :

"Je peux t’en donner cinquante aux États-Unis par exemple. En France, c’est tabou, on le cache. Bizarrement, il y a personne. Je pense qu’on flippe que ce soit mal vu. Et c’est dommage parce que pour aller mieux, les gens ont besoin de s’identifier."

Il est fasciné par Margaret Trudeau, mère du Premier ministre canadien, qui a parlé de sa bipolarité dans un one-woman-show, admiratif encore de la famille royale britannique, qui a participé à un spot télévisé sur la santé mentale, diffusé à une heure de grande écoute, avant un match de foot du championnat d’Angleterre. "La santé mentale est tout aussi importante que la santé physique" plaide dans ce clip Kate Middleton.

C’est ce que s’échine à répéter Maxime, qui aimerait que d’autres prennent le relais.

Par Astrid Van Laer, publié le 10/10/2019

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