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"Je peux rien faire à part respirer" : une avocate afghane raconte son quotidien à Kaboul

Publié le

par Pauline Ferrari

© BULENT KILIC / AFP

Depuis la prise de pouvoir des talibans, la vie des femmes est retournée "à l’âge de pierre", selon Tamana Seddiqi.

Depuis la prise de Kaboul par les talibans le 15 août dernier, nos premières pensées ont été pour les femmes afghanes qui, depuis vingt ans, avaient retrouvé certaines libertés : celles d’étudier, de sortir, ou même de faire de la musique et du sport. Quelques semaines plus tard, il nous paraît indispensable de continuer à faire entendre ces femmes, qu’elles soient ici ou là-bas : leurs combats, leurs espoirs et leurs réalités.
Une journée en partenariat avec France Inter.

Elles sont quelques-unes à marcher dans les rues de Kaboul, cartons de couleur à la main. Sur leurs pancartes, elles demandent le respect de leurs droits sociaux et politiques. Parmi elles, Tamana Seddiqi, 38 ans, avocate afghane. Depuis la prise de pouvoir des talibans en août dernier, la vie quotidienne de la population afghane n’est plus la même.

Konbini news | À quoi ressemble votre vie quotidienne depuis la prise de pouvoir des talibans ?

Tamana Seddiqi | Malheureusement, la vie des Afghans n’est pas bonne depuis longtemps, et avec l’arrivée de l’administration intérimaire et de transition dirigée par Hamid Karzai, la vie se dégrade si rapidement que cela en est inconcevable. Toute la richesse de l’Afghanistan, ainsi que ses infrastructures économiques, sociales, culturelles ou militaires, sont en train d’être perdues. Dans les derniers jours, un certain nombre d’Afghans qui n’étaient pas dans une bonne situation économique se sont suicidés.

L’Afghanistan est peut-être le premier pays de l’histoire où le gouvernement et les dirigeants du pays font partie d’un cercle terroriste très dangereux, et qui met en danger la sécurité du monde entier. Nous sommes dans une prison, c’est-à-dire nos maisons, et je ne peux pas voir d’informations précises à 100 % sur ce qu’il se passe dans le monde. Le monde entier est témoin de l’état du pays, mais aucun pays n’interagit ouvertement avec les talibans.

Tous les pans de la société se retrouvent paralysés. Le système éducatif est silencié, l’éducation des plus jeunes est à l’arrêt. Les filles et les femmes ne sont pas autorisées à fréquenter l’éducation publique. Jusqu’à il y a peu, l’université de Kaboul était restée fermée pour des raisons "budgétaires".

Les médias nationaux sont également censurés. Pour un petit nombre d’Afghans, le seul espoir passe par Facebook et certains médias en ligne.

Pouvez-vous encore travailler ?

Je ne peux plus travailler ni aider mes clients. Personnellement, je voulais aller voir le ministre de la Justice des talibans avec deux de mes collègues et lui poser des questions sur le sort d’environ 150 femmes avocates en Afghanistan. Il ne m’a pas permis d’entrer dans les locaux du ministère pendant deux jours, et je lui ai parlé quelques secondes le troisième jour.

Il avait promis de coopérer, mais il ne l’a pas fait. Les collègues du ministre m’ont dit qu’il ne veut pas voir de jeunes filles, parce que cela le culpabilise. Les talibans ne nous permettent pas d’aller dans nos bureaux et ne nous autorisent même pas à nous approcher de notre lieu de travail.

C’est le système judiciaire qui a le plus souffert, dans la mesure où les personnes nommées ont même perdu le pouvoir de parler au téléphone et de vivre secrètement à Kaboul et en province. Les tribunaux, les bureaux de procureurs et même l’Association du barreau d’Afghanistan sont fermés et personne n’a le droit d’entrer dans leurs locaux.

Quelle est la situation des femmes en Afghanistan ?

La situation est particulièrement préoccupante pour les femmes et les filles. J’ai l’impression d’être tombée dans un mauvais rêve. Et personne autour de nous n’est vivant pour nous réveiller. Pour la plupart des Afghanes, travailler ou aller à l’université est impossible. Pour toutes les femmes et les filles, c’est un retour à l’âge de pierre. Les femmes sont les morts que nous n’avons pas encore enterrés.

De nouvelles restrictions sont annoncées chaque jour pour les femmes. Pour les dirigeants talibans, porter des vêtements de couleurs vives, du parfum, des bottes à talons hauts ou même chanter en tant que femme serait contraire à la religion. Les femmes sont considérées comme la meilleure proie.

Dans les trois plus grandes villes d’Afghanistan (Kaboul, Mazar et Herat), les femmes ont très peu de liberté : si elles peuvent aller et venir sans hommes, nombreuses s’habillent en noir et se cachent le visage. Dans le reste du pays, elles ne quittent que peu leur domicile, craignant les talibans et ne voulant pas nuire à leur famille, qui risquerait l’arrestation.

Je voulais quand même aider mon peuple. Mais je ne peux rien faire à part respirer, raconter ce qu’il se passe au téléphone, animer des pages Facebook, la peur au ventre. Avec une douzaine d’autres femmes afghanes, sur WhatsApp et Signal, nous échangeons et tentons de faire entendre nos voix. Je me sens en cage. Mais j’ai espoir d’aider mon pays, surtout les femmes.

Les talibans sont une force tyrannique qui veulent couvrir ce qu’ils font par la religion, et en fin de compte cibler les femmes dans cet objectif. Les talibans mentent afin de poursuivre des intérêts politiques et économiques : personne ne devrait s’attendre à ce qu’ils respectent leurs promesses.

Comment voyez-vous l’avenir en Afghanistan ?

Je suis plus optimiste que jamais, malgré la situation difficile dans laquelle nous nous trouvons. Ma préoccupation est de savoir qui va entrer au gouvernement, et si la troisième révolution post-taliban répondra aux besoins des Afghans. Je n’ai toujours pas confiance dans les dirigeants corrompus et fugitifs de mon pays.

Je suis confiante en la jeunesse de mon pays, en les organisations internationales qui tentent de faire changer les choses. C’est cette jeunesse qui décidera d’un nouveau destin pour l’Afghanistan, dans un cadre juridique régulier et cohérent, en coordination avec tous les pays du monde. J’en appelle aux nations, aux organisations internationales et aux puissances politiques, pour qu’ils s’acquittent de leur responsabilité humaine. Dans tous les cas, une grande catastrophe amène avec elle une forte opportunité, et nous devons la prendre.