AccueilSociété

Internes au bord du suicide, soignants qui démissionnent… l’hôpital menace de craquer

Publié le

par Clothilde Bru

© BSIP / Getty Images

"Si les patients savaient comment ça se passe, plus personne ne viendrait dans certains hôpitaux."

"J’ai plusieurs fois pensé à me suicider… Je pensais être seule à avoir ce genre de pensée, mais on doit être tellement. Je suis interne." Des messages aussi alarmants, Amine dit en recevoir plusieurs fois par semaine sur son compte Instagram Et ça se dit médecins (@ecsdmed), suivi par plus de 80 000 personnes. 

"Plus de la moitié sont des soignants", estime le jeune homme de 27 ans, contacté par Konbini news. Lui-même est interne en médecine générale. Il est en neuvième année d’études et effectue actuellement un stage aux urgences de l’hôpital de la Timone à Marseille.

Au fil du temps, il a pris l’habitude d’orienter ses camarades en détresse psychologique vers des professionnels de santé ou vers l’Intersyndicale nationale des internes (ISNI). Aujourd’hui, il regrette de ne pas avoir détecté celle d’un de ses amis internes. Un de ses camarades, âgé aussi de 27 ans, a fait une tentative de suicide au début du mois d’avril.

Lorsque Amine apprend que son ami est en réanimation, il pense à tout sauf au suicide :

"Je savais qu’il faisait des gros horaires parce qu’on s’appelait régulièrement. Il se plaignait de son stage, comme on se plaint à peu près tous : on travaille beaucoup, on a une hiérarchie qui n’est pas toujours bienveillanteOn a tous déjà été concernés. J’aurais peut-être dû interpréter ça comme des signaux faibles, mais c’est devenu tellement banal. Je m’en suis beaucoup voulu."

Aujourd’hui, il est rétabli et souhaite garder l’anonymat. Selon Amine, il regrette son geste, qu’il attribue à la pression et à la fatigue. "Il sortait d’une semaine de 72 heures en ayant enchaîné trois fois 24 heures", précise-t-il. Son cas n’est pas isolé.

À l’hôpital, les conditions de travail des personnels soignants sont parfois terrifiantes et, malheureusement, on ne peut pas attribuer cette situation au Covid. "Quand j’étais en première année il y a neuf ans, nos aînés se plaignaient déjà de la situation", se souvient Amine.

Maltraitances

Pour Alissia Loheac, qui exerçait jusqu’à peu le métier d’aide-soignante, le constat est le même. "Le Covid n’a été que la goutte d’eau", confie-t-elle à Konbini news.

Pendant ses douze années d’exercice, la jeune femme de 32 ans n’a eu de cesse de voir ses conditions de travail se détériorer, jusqu’à parfois rentrer chez elle en larmes. Faire des toilettes à la va-vite, ne pas pouvoir aider des patients qui ne peuvent pas manger seul… certaines images hantent encore Alissia Loheac :

"Ma pire expérience, c’était avant le Covid, quand j’ai travaillé en maison de retraite. Ça a été énormément de maltraitances. J’étais toute seule pour faire dix toilettes le matin, donner les petits déjeuners et répondre aux sonnettes. Je me suis retrouvée à faire des toilettes 'VMC', comme on appelle ça, 'visage, mains, cul', parce qu’on n'a plus le temps, ou même à déposer des plateaux-repas alors que je savais que la personne était tétraplégique. Mais il faut aller vite, il y a la pression de la hiérarchie."

Lorsque la pandémie de coronavirus s’abat sur la France, Alissia Loheac n’hésite pas une seule seconde à quitter Montpellier, pour venir en renfort à Paris où la situation est critique. "Il y a un an, j’ai pris des risques en venant. On ne savait pas si on n’allait pas mourir en partant à Paris. J’ai tout plaqué pour venir", se souvient-elle.

Elle prend de plein fouet cette première vague et ses retombées. Lorsqu’elle apprend qu’elle n’est pas éligible pour recevoir la prime de 1 500 euros en juin dernier, elle songe déjà à démissionner. Nous l’avions rencontrée.

"J’ai décidé d’arrêter"

Mais, à chaque fois, la passion pour son métier la rappelle. Lors de la deuxième vague, c’est un nouveau coup dur. Impensable et pourtant, la situation à l’hôpital a empiré. Le problème, ce n’est pas les "patients Covid", "il y en avait relativement peu lors de la deuxième vague à Paris", assure-t-elle. Ce qui pêche encore, c’est le manque de personnel, selon la jeune femme, qui raconte les "arrêts maladie" de ses consœurs.

Après cet épisode, Alissia Loheac prend sa décision : elle démissionne pour de bon. "J’ai décidé d’arrêter, pas parce que je n’aime plus mon métier, mais à cause des conditions dans lesquelles je l’exerce. Si j’arrête, c’est à cause du gouvernement", précise-t-elle.

Nombreux sont les soignants à avoir fui les hôpitaux et décidé de changer de carrière après la première vague, puis la deuxième. "Je culpabilise de ne pas venir en aide sur cette troisième vague parce que j’ai plusieurs ARS [Agences régionales de santé, ndlr] qui m’ont contactée", confie la jeune femme.

Ces démissions et ces absences se font ressentir dans les hôpitaux, où toutes les cadences sont augmentées. "Parce qu’il n’y a personne à l’hôpital, certains internes font 36 heures de garde, alors que la loi interdit de faire plus de 24 heures de travail d’affilée (arrêté du 10 septembre 2002). Ce n’est pas sécurisant pour l’interne ou le patient, c’est une vraie mise en danger, mais tu n’as pas le choix", confirme Amine.

"La semaine dernière, j’étais de garde avec un chirurgien. Il était à sa 100e heure. Ce n’est pas humain", ajoute le jeune médecin. Il en est sûr : "Si les patients savaient comment ça se passe, plus personne ne viendrait dans certains hôpitaux."

"Je me sentais plus en sécurité en dehors qu’à l’intérieur de l’hôpital"

Ce sentiment d’insécurité innerve le récit de Léa, 27 ans, entrée au CHU de Clermont-Ferrand le 9 avril dernier pour ce qui ressemblait alors à un AVC. La jeune femme séjourne cinq nuits à l’hôpital dans l’attente d’une IRM – un temps largement suffisant pour constater la gravité de la situation.

"C’était horrible. Je me sentais plus en sécurité en dehors qu’à l’intérieur de l’hôpital", nous confie-t-elle. Hospitalisée dans le mauvais service, elle finit par comprendre que la demande pour ladite IRM avait mal été faite. De guerre lasse, elle claque la porte. Son IRM, elle la fera dans le privé.

"Il y a un tel manque de médecins que certaines tâches sont confiées à des personnes qui ne sont pas qualifiées, que ce soit en bas comme en haut de l’échelon. Quand on demande à un étudiant en médecine bac +5 de brancarder ou de faire du secrétariat, ce n’est pas normal, mais ça ne met personne en danger. Par contre, quand on demande à un interne de première année de donner des avis cardiologiques au service des urgences, c’est dangereux parce qu’il ne sait pas ce qu’il fait. Et il est obligé. S’il va chercher le chef, il se fait taper sur les doigts", commente notre jeune médecin, très actif sur les réseaux sociaux.

Pour lui, l’hôpital n’est pas un endroit bienveillant. "C’est une mentalité auto-entretenue, d’enfants battus qui deviennent ensuite parents maltraitants", analyse le jeune interne, qui incrimine, comme Alissia Loheac, "la hiérarchie".

"Il y a une telle violence institutionnalisée"

Le jeune homme dénonce un "système féodal". "Tant qu’il y aura ce système de nomination à la tête des hôpitaux, on ne pourra pas casser l’omerta. C’est dur de s’en prendre à un chef parce qu’il a droit de vie et de mort sur ta carrière", précise-t-il. Lui-même jouit d’une certaine liberté parce qu’il est interne en médecine générale. Il n’envisage aucune carrière à l’hôpital. Il pense aussi être protégé par sa communauté sur les réseaux sociaux.

À cause de ce climat délétère, du manque de moyens et surtout de personnel, les médecins aussi désertent les hôpitaux. Seuls 23 % des internes souhaitent continuer leur carrière dans l’hôpital public, selon une étude d'ISNI avec le groupe MNH-nehs réalisée par Oratorio en mars dernier.

Pour Alexandra De Sousa Dantas, vice-présidente communication de ce syndicat, cette situation est logique. "Il y a une telle violence institutionnalisée qu’on fuit l’hôpital dès lors qu’on a fini notre cursus. L’hôpital, c’est celui qui nous a harcelés, c’est celui qui nous a épuisés… Et encore une fois, cette situation n’a rien à voir avec le Covid", insiste la jeune femme.

"On recule. On avait une belle médecine, humaine. Mais on n’arrête pas de diminuer les budgets et on met à la tête des hôpitaux des administratifs purs qui raisonnent avec des tableaux Excel. On a une gestion comptable de l’hôpital", dénonce Amine.

Plus que la direction des hôpitaux, Alexandra De Sousa Dantas met directement en cause le ministère de la Santé : "Lui seul est responsable de la déchéance de l’hôpital, personne d’autre. Au fil des gouvernements successifs, ils ont entériné des coupures budgétaires et ne font rien pour que la loi sur le temps de travail soit respectée."

Le 22 avril dernier, le Conseil d’État a mis en demeure Olivier Véran et Jean Castex sur le respect du temps de travail des internes, grâce à un recours déposé par l’ISNI.

Selon un décompte du syndicat, cinq internes ont mis fin à leurs jours depuis le 1er janvier.