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Insecticides "tueurs d'abeilles": que sont les néonicotinoïdes et quelles alternatives ?

Publié le

par Lila Blumberg

© JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Dangereux pour l'environnement, ces produits pourraient bien être de nouveau autorisés par le gouvernement...

Jeudi 6 août, le ministère de l’Agriculture a annoncé vouloir permettre l’utilisation de néonicotinoïdes, ces insecticides interdits en France depuis 2018, par les planteurs de betteraves pour protéger leurs semences des pucerons verts qui leur transmettent la jaunisse.

Cette annonce est tombée moins d’un mois après un rapport de la Cour des comptes européenne qui souligne, entre autres, que les "États membres utilisent encore des pesticides considérés comme responsables de la disparition massive des abeilles". "Au cours de la période 2013-2019, les États membres ont octroyé 206 autorisations d’urgence pour les trois néonicotinoïdes faisant l’objet de restrictions" précisent les auditeurs de la Cour.

Pourquoi les néonicotinoïdes sont-ils dangereux ? Quelles seraient les conséquences de l’utilisation de ces insecticides pourtant interdits ? Existe-t-il des alternatives ?

François Veillerette, directeur et porte-parole de Générations Futures, une association de défense de l’environnement, a répondu à nos questions.

Un traitement "a priori" des cultures : "le contraire de ce qu’il faudrait faire"

Les néonicotinoïdes sont des insecticides apparus dans les années 1990. Ils sont dits systémiques car ils sont "tellement persistants qu’ils vont se diffuser dans le système de la plante et cela suffira à imbiber la plante pendant toute sa croissance et à la protéger contre tous les insectes", explique François Veillerette. 

Les néonicotinoïdes ne sont pas pulvérisés sur les plantes ; c’est la graine qui en est enrobée d’une fine couche. Il s’agit donc d’un traitement a priori d’une culture. Pour le directeur de Générations Futures, c’est "un problème majeur car normalement, on ne doit traiter que si l’on a des problèmes".

C’est précisément ce que préconise la Directive-cadre européenne de 2009 qui vise à favoriser la lutte intégrée avec, notamment, l’encouragement de méthodes alternatives aux produits chimiques. Elle précise ainsi que les États membres doivent privilégier "chaque fois que possible les méthodes non chimiques […]".

Le défenseur de l’environnement souligne qu’avec l’enrobage des semences de néonicotinoïdes, "on ne traite pas en dernier recours, on traite en premier recours. C’est un traitement d’assurance". Dans le cas précis des pucerons verts, il précise que "c’est comme si on traitait contre les pucerons avant qu’il n’y ait des pucerons". "Moi, je n’ai pas de boule de cristal, je ne sais pas s’il y aura beaucoup de pucerons dans les champs l’année prochaine" souligne François Veillerette.

Accorder une dérogation sans certitude d’une invasion d’insectes pour la prochaine culture, c’est "le degré zéro du progrès agronomique, c’est le contraire de ce qu’il faudrait faire" déplore-t-il.

Les néonicotinoïdes, nocifs pour l’environnement

Les néonicotinoïdes sont dangereux pour "tout insecte qui viendrait piquer la plante pour pomper sa sève". Néanmoins, "les pollinisateurs sont les victimes emblématiques car ils sont, par essence, en contact avec le nectar ou le pollen de la plante et ils sont les plus utiles", explique François Veillerette.

"C’est sur l’environnement que se porte la principale inquiétude". En effet, l’utilisation de ces insecticides "contribue fortement à la baisse de la biodiversité" et ne concerne pas que les abeilles ou les autres pollinisateurs. Les néonicotinoïdes sont également dangereux pour "les oiseaux insectivores qui peuvent se nourrir d’insectes contaminés" précise-t-il.

Concernant les dangers pour les êtres humains, le directeur de Générations Futures explique que "cela a été peu étudié. Il y a encore des discussions et des recherches en cours mais une chose est sûre : on a des produits qui sont très neurotoxiques donc potentiellement très dangereux".

Un manque d’anticipation pour des alternatives efficaces

Dans un récent communiqué, le ministère de l’Agriculture estime que "les alternatives techniques aujourd’hui disponibles se sont révélées inefficaces pour la culture de la betterave." Barbara Pompili reconnaît quant à elle que "comme il n’y a pas eu assez de recherches, assez d’alternatives, aujourd’hui on est dans le mur".

François Veillerette précise tout d’abord qu’il s’agit d'"alternatives chimiques et pas agronomiques". "Si elles ne sont pas efficaces, cela pose un problème dans le sens où elles ont déjà été évaluées par l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) avant d’être autorisées." souligne celui qui soutient qu’il faut "une efficacité minimum pour que ce soit homologué, donc on ne peut pas dire que ça ne marche pas du tout, comme si c’était de l’eau minérale, ce n’est pas vrai". 

Toujours sur l’efficacité des alternatives chimiques utilisées pour les betteraves, le défenseur de l’environnement reconnaît qu’elles n’ont "peut-être pas assez marché cette année. Mais il y a beaucoup d’exagération". "On nous dit que c’est une question de souveraineté alimentaire pour la France" mais le porte-parole de Générations Futures rappelle que l’on exporte "à peu près la moitié de la production de sucre et qu’il faudrait donc que l’on perde la moitié de notre production. Or, ce n’est pas le cas."

Sur la question des alternatives efficaces, François Veillerette s’interroge : "la loi [interdisant les insecticides critiqués] a été votée en 2016 avec application en 2018, ça fait quand même quatre ans qu’on savait qu’il fallait trouver d’autres solutions et j’ai l’impression que personne ne s’est penché sérieusement sur la question". "Si on vote des lois, il faut aussi anticiper des difficultés techniques" poursuit-il. "En tout état de cause, ce n’est pas aux défenseurs de l’environnement de revenir sur leurs positions s’il y a eu une erreur de faite au niveau du gouvernement et si l’inaction a empêché de développer des alternatives dont je rappelle qu’elles peuvent être autres que chimiques", affirme François Veillerette.

Un mauvais signal quant aux engagements du gouvernement pour la biodiversité

Les néonicotinoïdes ont été interdits en 2018 dans un souci de protection des pollinisateurs. Le ministère de l’Agriculture avait d’ailleurs assuré que "La France se positionn[ait] plus que jamais en pointe pour l’interdiction des produits phytopharmaceutiques dangereux pour les pollinisateurs". 

"Pour nous, c’est clairement un très mauvais signal qui est envoyé, surtout juste après la nomination d’un nouveau gouvernement, d’un nouveau ministre" déplore François Veillerette selon qui "cela augure très mal de la politique biodiversité de ce nouveau gouvernement". "Et pourtant c’est Barbara Pompili [ministre de la Transition écologique du nouveau gouvernement] qui a porté cette loi en 2016…" rappelle-t-il.

Les dérogations : des solutions peu satisfaisantes

François Veillerette assure qu’il faudrait mettre un terme au système de dérogations ou le limiter dans le temps. "À quoi ça rime de faire passer une loi au niveau national ou un règlement au niveau européen sur l’interdiction d’une substance si tout le monde peut y déroger à tour de bras ? On fait de l’affichage politique et derrière, on n’agit pas" dénonce-t-il.

Selon lui, la France dispose d’une autre solution et c’est l’aide financière. "On pourrait aider financièrement les planteurs de betteraves pour cette année et aider la recherche pour avoir des solutions dans les trois ans !" 

Aussi, le directeur de Générations Futures insiste sur le fait qu’en supprimant toutes les dérogations "[la France] pourrait porter l’exigence environnementale au niveau européen et ensuite travailler pour éviter des distorsions de concurrence entre les pays"

"Il y a différentes façons de le faire : soit par le haut en allant essayer de faire en sorte que ces dérogations ne perdurent pas, soit par le bas, comme c’est fait là, en s’alignant sur le moins exigeant." conclut-il.

Le gouvernement a annoncé que l’autorisation de ces insecticides serait soumise à des "conditions strictes." Mais, François Veillerette dit ne pas être rassuré par ces dernières dont il doute de l’efficacité. "On promet qu’on ne plantera pas l’année suivante des plantes qui vont faire des fleurs, cela impliquerait un contrôle très important et difficile à mettre en œuvre."

Mais, même en étant certain de la qualité du contrôle, un autre problème persistera selon lui. "Des études montrent que les insectes peuvent être contaminés par la culture suivante [sans utilisation de néonicotinoïdes] et la contamination par les fleurs environnant le champ est au moins aussi importante". "Des études montrent aussi que le produit n’est pas rémanent une seule année, il peut rester plusieurs années dans les champs" précise le directeur de Générations Futures. De fortes pluies, du vent, pourraient suffire à "libérer des néonicotinoïdes qui seront présents dans la culture deux ans après, par exemple". L’interdiction totale serait donc la meilleure solution puisqu’une simple restriction, avec dérogation, risque d’impacter les cultures des années suivantes. 

"Le ministère a ouvert la boîte de Pandore des dérogations" 

Après l’annonce de cette dérogation pour les planteurs de betteraves, les producteurs de maïs ont demandé à en bénéficier également. "Il n’y aura jamais de fin ensuite ! Les dérogations à tour de bras sont dangereuses alors qu’une interdiction pure et dure avec des aides quand il le faut, mais aussi des exigences de progrès techniques dans la durée sont justifiables politiquement !"

"Mais là, comment justifier la protection de la biodiversité si au moindre coup de Trafalgar vous flanchez ?" interroge François Veillerette.

Des alternatives moins dangereuses pour l’environnement

Le défenseur de l’environnement rappelle que les alternatives chimiques ne sont pas les solutions idéales. Mais, "s’il y a en a des homologuées, moins dangereuses que les néonicotinoïdes, pourquoi pas [les utiliser] plutôt que des produits interdits, dans l’attente d’un changement agronomique !"

"On n’est plus sur de l’agriculture intelligente, mais sur la nécessité d’adapter la production aux exigences de l’industrie et non pas le contraire […] Si vous allez dans ce sens-là, vous êtes sûr de faire à peu près n’importe quoi parce que plier le fonctionnement d’un écosystème naturel à une exigence d’une usine, ça a à peu près zéro sens." conclut Francois Veillerette.

Le porte-parole de Générations Futures invite également à se "donner la peine de réfléchir autrement à la mise en culture". Il fait notamment référence à l’agriculture biologique puisqu’il semble que les cultures de betteraves bio seraient très peu voire pas touchées par la jaunisse…

Générations Futures a lancé une pétition "Insecticides tueurs d’abeilles : pas de dérogation !" qui a déjà recueilli près de 85 000 signatures. À ce jour, même si le gouvernement a donné son feu vert pour les dérogations à l’interdiction des néonicotinoïdes pour les planteurs de betteraves, la modification législative nécessaire devra encore être obtenue.

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