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Évincé d’une publicité, Gwendal Marimoutou estime que c’est sa couleur de peau qui dérange

Publié le

par Astrid Van Laer

© Captures d’écran Youtube

Pour l'enseigne, le remontage de la publicité a pour but de répondre aux recommandations sanitaires de ce Noël 2020.

En 2018, à l’approche des fêtes de fin d’année, la marque Delacre publiait un spot publicitaire montrant une famille souriante et attablée autour des célèbres biscuits, après que le père est rentré à la maison pour Noël. Jusqu’ici, rien de très nouveau sous le soleil du monde de la publicité. Cette année, la même publicité est diffusée à l’identique, sauf que plusieurs comédiens dont Gwendal Marimoutou, le comédien métis, n’y figurent plus. En effet, les grands-parents ont également été supprimés : la marque explique avoir voulu adapter leur spot publicitaire cette année à la situation sanitaire.

Pour Gwendal Marimoutou, c'est un remontage au goût amer, compte tenu de l'expérience vécue en 2018. A l’époque, le choix de l’enseigne de faire jouer à Gwendal Marimoutou le compagnon de la fille dans la pub avait engendré une vague de commentaires racistes sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, joint par téléphone, le jeune comédien revient sur le cyberharcèlement dont il a été victime lors de la première mise en ligne du spot de pub. 

"Je ne suis pas du genre à financer la bien-pensance"

Rapidement après son apparition sur les écrans, il y a deux ans, de nombreux commentaires malveillants avaient donc vu le jour sur les réseaux sociaux. En particulier sur Twitter, où certains annonçaient même leur intention de boycotter la marque, à l’instar de cet internaute, qui écrivait le message suivant, accompagné d’un émoji représentant un singe : "J’achète plus de saletés Delacre !"

© Capture d’écran Twitter

Dans d’autres commentaires, depuis supprimés, certains refusaient de "financer la bien-pensance", disaient "adieu" à Delacre ou encore fustigeaient "des directives du CSA" :

© Capture d’écran Twitter

© Capture d’écran Twitter

© Capture d’écran Twitter

© Capture d’écran Twitter

© Capture d’écran Twitter

© Capture d’écran Twitter

Gwendal avait alors choisi de réagir en publiant une vidéo sur son compte Facebook pour mettre les points sur les i. "Alors, juste, du coup, je ne suis pas africain. Je ne renie pas mes origines plus lointaines mais je suis français, originaire de deux régions de la France, qui sont la Bretagne et la Martinique", avait-il été forcé de rappeler, soulignant également que le racisme ne relève pas de la liberté d’expression, puisque c’est un délit puni par la loi. Enfin, il profitait de sa prise de parole pour interpeller Twitter afin que la plateforme hébergeant ces propos haineux réagisse.

"Heureusement qu’on n’a pas fait un long métrage"

Concernant le spot en lui-même, Gwendal Marimoutou nous confie :

"Je sais que dans la pub, tout a un sens, aucun choix n’est fait par hasard. Il n’y a pas d’œil artistique : tout est calculé. Du choix de la couleur de la nappe au biscuit que l’on va mettre dans la bouche, en passant évidemment par le profil des comédiens. Donc je savais, bien sûr, que je n’étais pas là par hasard, mais je trouvais ça super de la part de Delacre de vouloir représenter une famille d’aujourd’hui."

Le comédien avait été "très surpris" des réactions racistes à son encontre : "Je me suis pris tous ces commentaires racistes en pleine figure, j’ai trouvé ça incroyable." Et le jeune homme d’ironiser : "On me voit juste dix secondes, heureusement qu’on n’a pas fait un long métrage, je ne sais pas dans quel état ça aurait mis les gens [rires]. J’étais super surpris qu’on puisse à ce point s’intéresser à la couleur de peau des comédiens."

Il ajoute :

"Cette pub n’était ni plus ni moins que la présentation du petit ami à la belle-famille pendant les fêtes de Noël, pas la présentation du petit ami noir à la belle-famille. Dans ma tête, c’était ça, le père qui rentre de voyage et qui découvre quelqu’un qu’il ne connaît pas dans son salon au bras de sa fille et, grâce au chocolat Delacre, on se retrouve pour un repas de famille. Tout est bien qui finit bien."

La première publicité

"Delacre n’a jamais réagi"

Il poursuit :

"Je n’aurais jamais pensé que ça puisse en énerver certains et que cela amènerait l’utilisation d’émojis représentant des singes. Là, je me suis dit : 'Ouah, c’est une pub de Noël pour des gâteaux, il n’y a vraiment rien, en termes d’engagement et d’enfoncer des portes ouvertes, on est bons.' Même dans le monde des Bisounours, il y a des gens qui peuvent trouver des problèmes et qui sont mal à l’aise face à une représentation colorée à l’écran."

"Moi, je suis blindé, car on est obligés de s’armer : je fais face à des commentaires racistes depuis que je fais ce métier et même avant, depuis que je suis petit, mais là, c’était beaucoup d’un coup et je ne m’y attendais pas", nous explique-t-il, en en profitant pour alerter sur la responsabilité des plateformes et les "conséquences dramatiques que ces commentaires haineux et anonymes peuvent avoir sur certaines personnes, notamment les plus jeunes".

Suite à cette vague de cyberharcèlement et la publication de sa vidéo, Gwendal Marimoutou assure n’avoir eu "aucune nouvelle de la marque" et regrette un manque de soutien, que ce soit public ou privé, de la part de l’enseigne :

"Delacre n’a jamais réagi, je n’ai jamais reçu ne serait-ce qu’un message de soutien, rien du tout. Le community manager de la marque aurait juste pu liker ma vidéo pour soutenir son comédien qui subit une vague de cyberharcèlement, mais rien."

Si cet épisode date d’il y a deux ans, la publicité est donc à nouveau diffusée cette année, à l’approche des fêtes. Interpellé sur Twitter par des internautes, le jeune homme se rend compte qu’il a été coupé au montage : "Je vais voir, et je me dis : 'Mais non, ce n’est pas possible, on m’a carrément [supprimé]'", confie-t-il.

Ce n'est pas le seul : d'autres acteurs ont également été supprimés au montage, notamment les grands-parents. Si Gwendal y voit une réponse à la polémique, la marque assure avoir souhaité remonter la publicité pour s'adapter à la situation sanitaire de ce Noël 2020 si particulier.

La seconde version, dans laquelle plusieurs acteurs, dont Gwendal ne figurent plus.

S’il assure qu’il n’avait "pas mal pris que la marque ne se positionne pas et ne réagisse pas à l’époque", car il s’était dit que "la meilleure des réponses, c’était de persister et signer en affirmant ses valeurs sans se justifier, même si elles déplaisent", cette fois, il y voit un lien avec la polémique :

"Ne pas avoir eu leur soutien quand j’ai dû faire face à ces tweets racistes et le fait qu’après, on me coupe au montage me fait dire que de ne pas prendre position au départ, c’était en réalité déjà un positionnement de leur part."

Il insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une "histoire d’ego" : "Être dans une publicité, ce n’est pas le rêve de ma vie, honnêtement, je m’en fiche un peu. Qu’on me coupe au montage d’un truc que j’ai fait il y a quelques années, ce n’est pas quelque chose que je vis mal. Je ne veux pas non plus qu’on pense que c’est une histoire d’argent, car ce qui est fou, c’est que je vais avoir mes droits et mon chèque."

L'enseigne explique avoir modifié le spot pour "être au plus près de la réalité de ce Noël si particulier"

Gwendal Marimoutou assure avoir chargé son agence de demander des explications à Delacre et affirme : "Je n’ai jamais eu de réponse pour le moment." Konbini news l’a également fait. Contacté par nos soins, l'enseigne a souhaité réagir et affirme qu’elle "condamne et a toujours fermement condamné les propos racistes dans leur globalité."

La marque ajoute :

"Depuis 2018, nous avons toujours utilisé le spot d’origine avec l’ensemble des acteurs. Cette année, compte tenu de la situation sanitaire, nous avons fait le choix de mettre en avant le premier cercle familial pour se conformer aux règles de distanciation sociale et pour être au plus près de la réalité de ce Noël si particulier."

Cette réponse est corroborée par le fait que le comédien n’est pas le seul à avoir été supprimé au montage de cette année : les grands-parents le sont aussi. Par ailleurs, le comédien apparaît cette année dans d'autres publicités de la marque.

Au-delà d'un spot, le milieu de la pub pointé du doigt

L’objectif de Gwendal Marimoutou, qui fait partie d’un collectif avec les actrices Aïssa Maïga, Nadège Beausson-Diagne, Adèle Haenel, les chanteuses Camélia Jordana et Yseult ou encore les journalistes Elsa Wolinski et Énora Malagré, est notamment de pointer du doigt le milieu de la publicité. "On a beaucoup dénoncé les discriminations dans le cinéma, mais c’est vrai que le secteur le plus discriminant et sexiste qui puisse exister, c’est quand même la publicité", argue-t-il.

"Il faut en parler pour que les gens prennent conscience de ce qu’il se passe et qu’on commence à avancer tous ensemble", conclut le comédien.

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