A Turkish soldier stands guard behind fences erected by the Turkish army as migrants jump over it near Pazarkule border gate in Edirne on March 4, 2020, during their journey to try to enter Europe. – Turkish officials claimed on March 4, 2020 that one migrant was killed by Greek fire on the Turkey-Greece border where thousands of migrants have massed since last week. But on the other side Greece « categorically » denied claims by Turkey that it had fired live bullets against migrants on the border, with several allegedly injured and one later dying. (Photo by Ozan KOSE / AFP)

Et pendant ce temps : la police grecque aurait bien tiré à balles réelles sur des migrants

Les faits remontent au 4 mars dernier.

*Chaque jour, Konbini news s’engage à faire de la place à de l’information qui n’a rien à voir avec l’épidémie de coronavirus. Ça s’appelle "Et pendant ce temps" et aujourd’hui, notre regard se tourne vers la frontière gréco-turque.

Il s’appelait Muhammad Gulzar et il avait 42 ans. Il était pakistanais et il a été abattu par balles le 4 mars dernier à la frontière gréco-turque. Ce jour-là, de violents heurts ont eu lieu à la frontière et plusieurs personnes ont été blessées. Le soir même, la Grèce avait "démenti catégoriquement" et qualifié "de fausses nouvelles fabriquées par la Turquie" les accusations selon lesquelles la police avait tiré à balles réelles sur les migrants.

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Pourtant, les révélations d’un collectif de journalistes (Forensic Architecture, Lighthouse Reports et Bellingcat) qui a enquêté conjointement avec le journal allemand Der Spiegel, ont conclu le contraire. En outre, selon eux, des "preuves accablantes" montrent que Muhammad Gulzar a été tué par une balle grecque.

Ils ont reconstitué les évènements du 4 mars en examinant des centaines de vidéos et de photos de ce jour-là, interrogeant des témoins et en se procurant des documents tels que le rapport d’autopsie du défunt et ils expliquent :

"Les conclusions du rapport contredisent les versions officielles, en particulier – sur des points décisifs – du côté grec.

La mort de Muhammad Gulzar pourrait bien avoir été un accident, mais c’était un accident prévisible."

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"Nous avons tiré des balles à blanc et des balles réelles"

Pour rappel, fin février, la Turquie a annoncé qu’elle rouvrait ses frontières avec l’Europe rompant le pacte migratoire signé avec l’Union européenne en 2016. Le président Recep Tayyip Erdogan a reproché à l’Union européenne son manque de soutien dans la crise syrienne. "Il faut que l’Europe tienne ses promesses", avait-il déclaré pour expliquer sa décision.

Une fois la frontière rouverte, ce sont près de 10 000 personnes qui avaient tenté de la franchir en moins de 24 heures. Le 1er mars, la Grèce a répliqué et suspendu le droit d’asile pour une durée d’un mois, et à la frontière : la situation se tend.

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Parmi les dizaines de milliers de migrants qui ont tenté de rejoindre l’Europe début mars se trouvait donc Muhammad Gulzar. Selon l’enquête, celui qui travaillait en Grèce depuis 2007 était retourné au Pakistan pour épouser sa femme Saba Khan. Ils se sont mariés le 21 janvier dernier et c’est ensemble qu’ils ont quitté le pays pour la Turquie, d’où ils espéraient rejoindre la Grèce.

Sur place, le 4 mars, ils ont découvert "un champ de bataille". En tentant de passer la frontière, il est touché par balle. Amené aux urgences, Gulzar est mort après que "les médecins ont tenté en vain de le réanimer : ils l’ont déclaré mort 45 minutes plus tard".

L’enquête met donc aujourd’hui en doute la version du gouvernement grec. Un officier grec a notamment confié sous couvert d’anonymat : "Nous avons tiré des balles à blanc et des balles réelles", contestant ainsi les déclarations officielles mais précisant toutefois "qu’il ne s’agissait que de tirs d’avertissement en l’air ou au sol".

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"Il appartient également aux autorités de déterminer exactement ce qui s’est passé"

Des propos corroborés ensuite par l’analyse très précise des vidéos tournées le 4 mars des deux côtés de la frontière. Que viendront étayer les témoignages de l’épouse de Muhammad, des personnes qui ont tourné des vidéos, d’autres qui ont été blessées par balles ou encore par les conclusions d’un expert en balistique pour en arriver à la conclusion que toute la lumière n’a pas été faite sur cette affaire :

"Il est fort possible que Gulzar ait été abattu accidentellement, qu’il ait été touché par un ricochet. Mais il appartient également aux autorités de déterminer exactement ce qui s’est passé.

Cependant, en rejetant tous les rapports sur les attaques contre les migrants comme de fausses nouvelles, le gouvernement grec empêche de découvrir tous les faits."

Contacté par le consortium, la Grèce a qualifié ces accusations de "propagande turque". Pour l’heure, son épouse Khan attend toujours la vérité sur la mort de Muhammad et se dit "prête à aller jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme" pour rendre justice à son défunt mari.

En réponse à l’initiative lancée par l’eurodéputée néerlandaise Tineke Strik, plus de 100 membres du Parlement européen ont réclamé une enquête pour faire la lumière sur les faits qui se sont déroulés le 4 mars et ont mené à la mort de Muhammad Gulzar. "Nous ne pouvons tolérer que ces conclusions soient simplement ignorées par les autorités responsables", a-t-elle dit.

Par Astrid Van Laer, publié le 13/05/2020