Entrepôt d’Amazon à Bretigny-sur-Orge, le 28 novembre 2019. © Thomas SAMSON / AFP

En pleine pandémie, Amazon continue de tourner

Et ce en dépit des revendications des diverses organisations syndicales.

Alors qu’une crise sanitaire majeure touche gravement le monde, et notamment la France, et que la consigne de limiter les déplacements "au strict nécessaire" a été ordonnée, voire martelée, par le chef de l’État français, de nombreuses entreprises de vente en ligne continuent, elles, de tourner à plein régime et de livrer des produits très variés allant du maillot de bain au tapis de yoga en passant par du papier toilette ou des jeux vidéo. Parmi elles figure Amazon.

Le PDG du géant de la livraison, Jeff Bezos, l’assure : le service fourni par Amazon est "un service indispensable à tous, partout, en particulier pour les plus vulnérables, notamment les personnes âgées". "Les gens comptent sur nous", assène-t-il et affirme qu’ont été priorisés "le stockage et la livraison d’articles essentiels, notamment les produits d’entretien de la maison, les solutions désinfectantes et le lait maternisé".

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Et l’entreprise en France a annoncé que si ses activités se poursuivaient, "compte tenu de la situation actuelle, [elle accordait] la priorité aux produits dont les clients ont le plus besoin", précisant : "certains autres produits peuvent être temporairement indisponibles, et les délais de livraison peuvent être plus longs que la normale".

Il n’en reste pas moins que ce vendredi matin, dans la rubrique "Meilleures ventes" toutes ventes confondues du site d’Amazon France, figuraient entre autres : un Uno, des autocollants 3D pour enfants, un casque de gaming, un livre de Guillaume Musso et un DVD d’Harry Potter.

Quant au top des meilleures ventes dans la catégorie "épicerie", si l’on retrouve effectivement des lingettes désinfectantes et du papier toilette, on trouve juste derrière, en troisième position, un lapin en chocolat. Et dans le top 20 figurent également un "bouquet de sucettes" ou encore des paquets de barres chocolatées sucrées : des provisions très probablement effectuées à l’approche de Pâques. En temps de pandémie mondiale, on peine à considérer que se faire livrer ce type de produits correspond à un besoin "strictement nécessaire".

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"On est toujours en contact très restreint avec un grand nombre de personnes"

En outre, les organisations syndicales déplorent depuis plusieurs semaines maintenant les conditions de travail des salariés et mercredi 1er avril, la CGT a annoncé qu’un salarié de l’entrepôt Amazon de Brétigny-sur-Orge avait été placé en réanimation.

Une salariée souhaitant exercer son droit de retrait s’est confiée aux caméras de "Complément d’enquête", à qui elle a déclaré : "je suis repartie [de l’entrepôt] parce qu'[…] on est toujours en contact très restreint avec un grand nombre de personnes donc pour moi, ça n’est pas sécurisant." 

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"Complément d’enquête" a également dévoilé un enregistrement tourné à l’insu du président d’Amazon France Logistique, Ronan Bolé, par un syndicaliste lors d’une réunion en interne. On l’entend dire :

"Le gouvernement a été très clair avec nous : on veut que vous continuiez à travailler. Vous ne pouvez pas arrêter de travailler.

Le taux de croissance hier, de ce qui a été classifié, pas par nous, par le gouvernement, comme étant les essentiels : grocery, ce qui veut dire l’épicerie, [a enregistré] +200 % d’augmentation, les produits utilisés pour le bureau : +362 %, les jeux et vidéo games : +200 %."

On peut également consulter le courrier envoyé par l’inspection du travail à l’entreprise, qui écrit noir sur blanc : "votre activité ne semble pas être une activité essentielle à la bonne marche de la nation […] et le confinement des salariés serait adapté pour éviter la propagation du virus en cas où les gestes barrières ne pourraient être appliqués sur l’ensemble du site"

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Au sujet des propos de Ronan Bolé, contacté par Konbini news, Amazon rétorque :

"Les propos qui sont rapportés dans le reportage de Complément d’Enquête sont déformés et sortis de leur contexte. En effet, le Gouvernement a été clair : le Ministre de l’Économie, comme les Secrétaires d’État au Numérique et aux Transports l’ont rappelé dans des courriers adressés à Amazon comme à toutes les entreprises de transport et de e-commerce : il est important que les entreprises de e-commerce et celles de transport poursuivent leur activité au service des Français. Pour les citer : 'Agents logisticiens en entrepôts alimentaires et non alimentaires, opérateurs, livreurs, prestataires des plateformes, techniciens, commerciaux, salariés du siège... chacun d’entre vous est un maillon indispensable d’une chaîne qui permet à nos circuits d’approvisionnement de tenir en cette période difficile'." 

Amazon assure prioriser "la sécurité des salariés"

Frédéric Duval, le directeur général d’Amazon France, a finalement annoncé ce vendredi au micro de RTL que des masques allaient être distribués à tous ses salariés et que "dès lundi, un contrôle de la température par caméra thermique [allait être effectué] à l’entrée des sites en France".

Une prise de parole qui ne satisfait pas le syndicat SUD Commerce, qui a contesté ce matin : "sauf à doter son personnel d’une tenue de cosmonaute, Amazon ne pourra pas le protéger de la PROMISCUITÉ qui favorise l’expansion du virus".

Plus largement, Frédéric Duval a justifié la poursuite de l’activité de l’entreprise ainsi :

"Nous vivons une époque troublée. Pendant cette crise, je souhaite que nous ayons un rôle modeste dans cette crise et que nous soyons un recours pour bon nombre de Français, pour recevoir leurs produits sans avoir à se déplacer."

Puis il a poursuivi : "évidemment, nous le faisons de façon très différente par rapport à ce que nous faisons d’habitude. La première chose que nous faisons, c’est mettre en sécurité les salariés". Rappelons que dimanche dernier, Muriel Pénicaud avait déclaré : 

"La semaine dernière, j’ai appelé le directeur général d’Amazon, où les syndicats avaient signalé des manquements en nombre aux règles de prévention sanitaire.

Ils ont changé une partie [des règles] mais ça ne suffit pas, ils ne sont pas encore au bout et donc on ne lâche pas jusqu’à ce que ce soient les bonnes mesures pour protéger les salariés."

À cette mise en garde de la ministre du Travail, le directeur général d’Amazon France a rétorqué ce matin :"Je peux vous assurer que [les conditions de sécurité sont réunies], nous allons même plus loin que ce que nous demande le gouvernement". Et d’ajouter : "j’ai eu madame la ministre au téléphone et je l’ai invitée à venir voir dans nos centres de distribution par elle-même."

"Un droit de retrait n’est donc pas justifié et toute absence du poste ne sera pas rémunérée"

Pourtant, sur le terrain, ce n’est pas vraiment le même son de cloche en ce qui concerne les conditions de sécurité. Après la prise de parole de Frédéric Duval, la CGT Amazon France Logistique a réagi en déclarant : "Frédéric Duval, directeur général d’Amazon France, dit que tout va bien. Lol [sic], il a jamais mis les pieds sur un site".

L’organisation syndicale du site de Lauwin-Planque a d’ailleurs déposé une plainte contre X pour "mise en danger de la vie d’autrui". La semaine dernière déjà, la CGT s’était associée à la CFDT pour assigner Amazon devant le conseil des prud’hommes dans le but "de la faire condamner à verser à chaque salarié qui a exercé ou exercera son droit de retrait, une provision équivalente au montant du salaire net auquel chaque salarié qui exercera son droit de retrait pourra prétendre".

Pour rappel, en France, un salarié peut exercer un droit de retrait s’il considère que son travail le met en danger. L’article L4131-1 du Code du Travail dispose :

"Le travailleur alerte immédiatement l’employeur de toute situation de travail dont il a un motif raisonnable de penser qu’elle présente un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé ainsi que de toute défectuosité qu’il constate dans les systèmes de protection.

Il peut se retirer d’une telle situation.

L’employeur ne peut demander au travailleur qui a fait usage de son droit de retrait de reprendre son activité dans une situation de travail où persiste un danger grave et imminent résultant notamment d’une défectuosité du système de protection."

Si ce droit est reconnu par la loi, Amazon ne semble pas le reconnaître et plusieurs salariés ont vu leur droit de retrait être requalifié en absence non autorisée et donc non payée. Dans un e-mail envoyé par les ressources humaines à un salarié de l’entrepôt de Lauwain-Planque et que Le Monde a pu consulter, il est écrit :

"Les conditions d’hygiène sur le site sont conformes aux règlements par rapport au COVID-19. La situation de travail ne présente aucun danger grave et imminent, et conformément à la position du gouvernement, un droit de retrait n’est donc pas justifié et toute absence du poste ne sera pas rémunérée."

De son côté, Amazon affirme à Konbini news que les conditions pour exercer un droit de retrait ne sont pas remplies :

"Nous respectons tous les droits de nos salariés, dont le droit de retrait, si les conditions sont remplies. Cependant, les mesures que nous avons prises pour assurer la sécurité de nos employés sont majeures et elles sont mises en place dans le strict respect des recommandations du Gouvernement et des autorités sanitaires locales.

Et nous continuerons à accompagner l’adoption immédiate de toute nouvelle consigne par nos salariés. C’est pourquoi, au regard des mesures qui sont mises en place et constatées dans nos sites, l'exercice du droit de retrait sur nos sites n'était pas légitime."

Vers une présomption de légitimité du droit de retrait ?

L’avocat chargé de la défense des organisations syndicales et ancien bâtonnier du barreau de Douai, Maître Alain Cockenpot, argue pour sa part que "les salariés se trouvent dans un état de dépendance économique qui freine l’exercice de leur droit de retrait". Il s’explique :

"Ainsi conçu, le droit de retrait est une faculté pour le salarié, qui reste toutefois d’appréciation subjective et en cas de conflit sur la légitimité de l’exercice du droit de retrait, c’est le juge qui, souverainement, appréciera si le salarié était fondé ou non à l’exercer.

La difficulté procède de ce que jusqu’à la décision du juge, l’employeur qui considère comme illégitime l’exercice du droit de retrait, est fondé à considérer le salarié comme en absence injustifiée et donc à retenir le paiement du salaire."

Et Maître Cockenpot de conclure qu'"il est fort à parier que la plupart des salariés actuellement placés dans une situation de dépendance économique, renoncent à exercer leur droit de retrait, au détriment de leur souhait profond de préserver leur vie ou leur santé, ainsi que celle de leur famille, face à un danger qu’ils estiment grave et imminent."

Par conséquent, l’avocat à la Cour plaide pour une présomption de légitimité du droit de retrait en vertu des circonstances exceptionnelles que connaît actuellement le pays. Cela permettrait un maintien du salaire et ce serait alors "à charge pour l’employeur de saisir le juge pour faire considérer que le droit de retrait était illégitime".

Si Amazon cristallise les tensions, l'entreprise est loin d'être la seule à continuer son service de vente en ligne et de manière générale, c'est tout le e-commerce qui semble poursuivre son activité comme si de rien n'était.

Contacté par Konbini news, Amazon a souhaité user de son droit de réponse, que voici dans son intégralité :

"Depuis le début de cette crise sanitaire, nous avons travaillé en étroite collaboration avec les autorités pour assurer la continuité de notre service aux clients comme la sécurité et la protection de nos collaborateurs. Dans ce cadre, nous respectons toutes les recommandations des autorités concernant le fonctionnement de nos sites et avons mis en place des mesures de protection pour nos collaborateurs, en assurant notamment un renforcement du nettoyage de toutes les installations, en appliquant les mesures de distanciation sociale strictes sur nos sites et en assurant une distance de sécurité entre livreurs et clients .

[En ce qui concerne le droit de retrait], nous respectons tous les droits de nos salariés, dont le droit de retrait, si les conditions sont remplies. Cependant, les mesures que nous avons prises pour assurer la sécurité de nos employés sont majeures et elles sont mises en place dans le strict respect des recommandations du Gouvernement et des autorités sanitaires locales. Et nous continuerons à accompagner l’adoption immédiate de toute nouvelle consigne par nos salariés. C’est pourquoi, au regard des mesures qui sont mises en place et constatées dans nos sites, l'exercice du droit de retrait sur nos sites n'était pas légitime.

[Quant aux propos de Ronan Bolé], les propos qui sont rapportés dans le reportage de Complément d’Enquête sont déformés et sortis de leur contexte. En effet, le Gouvernement a été clair : le Ministre de l’Économie, comme les Secrétaires d’État au Numérique et aux Transports l’ont rappelé dans des courriers adressés à Amazon comme à toutes les entreprises de transport et de e-commerce : il est important que les entreprises de e-commerce et celles de transport poursuivent leur activité au service des Français. Pour les citer : 'Agents logisticiens en entrepôts alimentaires et non alimentaires, opérateurs, livreurs, prestataires des plateformes, techniciens, commerciaux, salariés du siège... chacun d’entre vous est un maillon indispensable d’une chaîne qui permet à nos circuits d’approvisionnement de tenir en cette période difficile'.

Nous précisions que, alors que la demande augmentait, nous avons fait le choix de traiter en priorité la réception et l'expédition des articles dont nos clients ont le plus besoin (produits alimentaires, produits de santé ou d’hygiène, articles pour travailler à domicile,…). Nous avons fait ce choix, parce que la santé et la sécurité de nos collaborateurs est notre priorité absolue.

Ainsi, nous sommes en mesure de nous concentrer sur le traitement de produits prioritaires et de mettre en œuvre de façon stricte les recommandations émises par les autorités, et dans certains cas d’aller au-delà des directives actuelles, avec des mesures de sécurité plus exigeantes encore (2 mètres de distanciation sociale par exemple).

Pour ce faire, nous avons modifié l’ensemble de nos processus de logistique, de transport, de chaîne d'approvisionnement. Ce choix se traduit d’ailleurs dans la sélection proposée mais aussi par des délais de livraison qui peuvent être allongés.

Par ailleurs, vous trouverez ici un lien vers le baromètre du e-commerce de FoxIntelligence, montrant qu’Amazon ne profite pas de la fermeture des commerces non alimentaires en France, notamment en raison de sa politique de priorisation des produits les plus essentiels."

Par Astrid Van Laer, publié le 03/04/2020