En immersion avec les détenus en semi-liberté de la maison d’arrêt de Villepinte

Dans la maison d’arrêt de Villepinte, les conditions de détention sont particulièrement dures. La prison est surpeuplée. En conséquence, les détenus sont parfois quatre par cellule de 9 m2, ils ne peuvent se doucher que trois fois par semaine et ils n’ont le droit de sortir en promenade qu’une fois par jour. Une poignée d’entre eux, triés sur le volet, échappe à cet enfer. Les détenus du bâtiment E de la maison d’arrêt de Villepinte sont libres d’aller et venir. Ils peuvent se doucher, se promener, faire du sport ou encore rendre visite à leurs camarades quand ils veulent. Reportage.

© Benjamin Marius Petit

"Venez, venez on va vous faire goûter les mousses au chocolat !" À peine a-t-on passé les portes du bâtiment E de la maison d’arrêt de Villepinte que l’on est cueilli par Farid, la quarantaine, incarcéré ici depuis 22 mois. Contrairement aux couloirs déserts du reste de l’établissement pénitentiaire, la vie qui se dégage de cette aile est rafraîchissante. On se demande : "Toutes les personnes qui nous saluent sont-elles incarcérées ?" La réponse est oui. Pourtant, elles vont et viennent entre les étages et les coursives.

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La maison d’arrêt de Villepinte, dans le nord de la région parisienne, est l’une des premières prisons de France à avoir mis en place en 2016 ce qu’on appelle "le module de respect". En échange d’un comportement irréprochable et d’un engagement dans les activités proposées par la maison d’arrêt, ces détenus triés sur le volet peuvent se balader dans le bâtiment avec la clé de leur cellule.

Pour intégrer le module de respect, il faut présenter une lettre de motivation et s’assurer de n’avoir eu aucun incident sur les trois derniers mois. À la maison d’arrêt de Villepinte, ils seraient 200 sur liste d’attente. Le jour de notre visite, ils étaient 190 détenus à habiter dans ce module en semi-liberté. Ce mercredi matin, Farid s’active dans la petite cuisine du premier étage.

© Benjamin Marius Petit

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Plusieurs détenus du module de respect s’apprêtent à accueillir la cheffe pâtissière Claire Damon, juge star d’un concours de cuisine qui se tiendra l’après-midi. Dessert imposé : la tarte aux pommes. Sept équipes composées de trois détenus vont présenter leur création.

La tarte aux pommes d’Ibrahim et Messaoud © Benjamin Marius Petit

Pour faire la pâte, ces messieurs ont rivalisé d’inventivité, certains aliments ou accessoires de cuisine étant interdits dans les lieux de privation de liberté. Farid détaille sa technique pour confectionner un batteur : "On prend un ventilo, on enlève la grille, la partie centrale, et on remplace les hélices par des fourchettes."

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On goûte les mousses au chocolat garnies de cacahuètes caramélisées, fabriquées grâce à cette technique. Un délice. On apprécie d’autant plus qu’on a été initié à ses secrets de fabrication.

Contrairement à d’autres modules de respect qui existent en France, celui de la maison d’arrêt de Villepinte a été aménagé dans une aile qui existait déjà. "Le bâtiment E était l’ancien quartier des arrivants", explique le "surveillant Barthez", surnom qu’il doit certainement à son crâne impeccablement rasé. De cette époque reste le mirador au cœur du bâtiment, qui distribue les couloirs de couleurs différentes.

“Ça change la vie, mais ça reste de la détention”

Ils sont en tout cinq surveillants à travailler dans le module. Deux par jour sur le site, pour les 190 détenus. Ils ont tous un surnom : Godzilla, Mamie, Free Fight, Alligator ou encore Obama, qui vient d’être muté.

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"Et moi, c’est quoi ?", s’enquiert Ingrid Chemith, directrice référente, qui nous escorte au début de la visite. Rires gênés entre le surveillant Barthez et Farid. "Julie Lescaut", lâchent-ils, goguenards. "Ils savent que j’étais dans la police avant", explique-t-elle en roulant des yeux.

En bas au pied de l’ancien mirador, c’est un balai incessant de détenus qui se croisent et qui nous saluent. Lorsqu’on entre dans la salle de sport, suivi de près par la directrice, les détenus se pressent de baisser la musique. On a quand même le temps de reconnaître "Lundi" du rappeur Sofiane.

"J’ai besoin d’un matin pour me ranger

D’un lundi pour tout changer"

Julien, trentenaire aux muscles saillants et au regard timide, s’active sur une des machines disposées dans la salle aux murs décorés par les pensionnaires.

La salle de sport décorée par les détenus © Benjamin Marius Petit

Interrogé sur ses impressions sur le module de respect, il répond : "Ça change la vie, mais ça reste de la détention." Julien a la chance de suivre une formation dans la vente qui l’occupe presque tous les jours.

Son voisin de développécouché, Ibrahim, profite de nos questions et de la présence de la directrice pour faire des réclamations. Il est sur liste d’attente pour rejoindre la même formation que Julien. "Pas avant la prochaine session en septembre", tranche Ingrid Chemith, qui lui conseille de faire une lettre. Pour certaines choses, le module de respect conserve la lourdeur de la prison classique.

Quelques minutes plus tard, on suit le surveillant Barthez dans le couloir qui mène jusqu’à la promenade. Cette coursive a été baptisée "la Gare du Nord" parce qu’il y a beaucoup de passage.

Vues de la Gare du Nord © Benjamin Marius Petit

Dans le "Respecto" – surnom que les détenus ont donné au module de respect en référence à son modèle espagnol –, on peut aller se promener presque quand on veut. La semaine, les détenus peuvent le faire de 8 h 30 à 11 heures le matin et de 13 h 30 à 17 heures l’après-midi. En détention normale à Villepinte, la promenade a lieu une fois par jour pendant 2 heures.

La fresque de la promenade réalisée par un détenu © Benjamin Marius Petit

Alors que le surveillant Barthez s’allume une cigarette et profite d’un rayon de soleil, on repère un petit groupe de détenus en cercle autour d’une table. Julien, qu’on avait déjà aperçu à la salle de sport où il cultive son physique d’armoire à glace, est en train de disputer une partie d’échecs. Derrière ses lunettes carrées, il fixe le jeu avec attention sous le regard expert de Messaoud, 48 ans.

© Benjamin Marius Petit

Il y a trois semaines, il a organisé un tournoi qui a réuni 16 participants. Il a gagné haut la main. "La pratique des échecs, c’est ce qui m’a sauvé dans la vie", confie Messaoud, modestement. Incarcéré depuis 3 mois dans le "Respecto", il donne même des cours à ses camarades.

"Tous les détenus peuvent proposer des activités", explique Ingrid Chemith aka Julie Lescaut. Là aussi, le principe est exigeant : il faut que ce soit motivé et expliqué avec le plus grand soin. Dans une salle de cours, on peut en effet apercevoir les vestiges d’un cours d’arabe sur le tableau laqué blanc.

© Benjamin Marius Petit

De retour dans le bâtiment on croise, au détour d’un couloir, Florus en vert et Hamidou en jaune en train de se charrier. "Monsieur prenez-le en photo, il est mannequin", lance le premier en poussant légèrement le second. La rumeur de notre visite circule vite.

Entre deux poses, les deux jeunes garçons expliquent le code couleur associé à leur t-shirt. Le jaune est porté par les cantiniers, le rouge est attribué à ceux qui travaillent en cuisine et le vert aux bricoleurs, les hommes à tout faire.

© Benjamin Marius Petit

Ces détenus travaillent 7 jours sur 7. Ils touchent entre 200 et 400 euros par mois. Ce petit pécule leur permet de se payer ce que la prison a à offrir, à commencer par la télévision (autour de 15 euros par mois) et un frigo (environ 12 euros). En plus, les détenus peuvent faire leur shopping parmi un choix de produits qui va de l’alimentaire à l’hygiène. "On trouve à peu près tout. Sauf du tabac", précise Ingrid Chemith.

© Benjamin Marius Petit

L’administration pénitentiaire est particulièrement fière de sa bibliothèque. "Elle a coûté 33 000 euros", explique le surveillant Barthez. La petite pièce aux murs rose clair meublée de deux grandes étagères, d’une table et d’un petit bureau avec un ordinateur (privé d’Internet, évidemment) ne paie pas de mine.

© Benjamin Marius Petit

Joseph, Franco-Libanais de 48 ans, et Idir, 40 ans, qui tient dans ses mains un Code civil, s’installent à la grande table au centre de la pièce. Une discussion s’engage sur le module de respect.

© Benjamin Marius Petit

Les détenus passent d’abord en revue les bienfaits d’une telle organisation."La clé elle est là, on a la clé de nos cellules", s’exclame Joseph en agitant fièrement la précieuse petite pièce de métal qui lui permet d’aller et venir librement. Intégrer le module de respect, c’est surtout ça : une semi-liberté. Mais ça veut aussi dire pouvoir prendre une douche tous les jours. Car au "bâtiment", comme on appelle le reste de la prison, les douches, c’est trois fois par semaine seulement.

Une discipline de fer

Au "Respecto", il arrive aussi aux détenus d’être récompensés lorsqu’ils se sont particulièrement investis ou qu’ils ont brillé par une conduite irréprochable. "Les récompenses sont toujours en lien avec les personnes à l’extérieur", explique Ingrid Chemith.

Le Graal, c’est "le colis de 3 kg" envoyé par un proche. "Mais de quoi ?", demande-t-on interloqué. "En général c’est de la nourriture, tout sauf du poisson, car les produits doivent respecter la chaîne du froid… et pas de stupéfiants évidemment", ajoute le surveillant Barthez.

Depuis quelque temps, les détenus peuvent aussi être récompensés par un parloir supplémentaire en visio, un ajustement très pratique pour les personnes étrangères."Un détenu dont la femme était enceinte en Thaïlande a pu lui parler juste avant son accouchement", raconte la directrice du module.

Il y a aussi tous les inconvénients. Le comportement des détenus doit rester irréprochable : tenue, attitude, propreté… et les écarts de conduite coûtent très cher. Les exclusions sont très courantes : environ 18 par mois. Les motifs sont quasiment toujours les mêmes : détention de téléphone portable ou de stupéfiants.

Lorsque, à la fouille de la cellule, un détenu se fait prendre en possession de l’un ou l’autre, c’est l’expulsion immédiate pour tous les locataires de la chambrée.

Selon la direction de la prison, c’est pour éviter les "nourrices" – ces détenus sur lesquels on fait pression pour qu’ils se dénoncent. Côté détenu, on affirme que ces mesures expéditives servent une politique du chiffre – l’idée serait d’assurer un turn over dans le module de respect. Résultat, les habitants d’une même cellule se fouillent entre eux.

Il y a aussi ces activités auxquelles on est parfois obligé d’aller, comme la sécurité routière ou les valeurs de la république.

“Le pays des droits de l’homme, ça me fait bien rire !”

Et puis il y a la réalité des prisons françaises, pour laquelle le module de respect ne peut rien. "Le pays des droits de l’homme, ça me fait bien rire !", s’exclame Joseph, l’ancien juriste franco-libanais, incarcéré à Villepinte pour fraude fiscale.

Les prisons, Joseph les connaît bien. Il y a eu Fresnes et ses rats, le Respecto en Espagne et aujourd’hui Villepinte et le module de respect. "Je ne voulais pas venir en France, je ne voulais pas être extradé !", nous explique Joseph, toujours attaché au sacro-saint modèle espagnol.

Sur ce point, Idir le rejoint. Le module de respect de Villepinte est critiquable à bien des égards. Ce dernier, véritable puits de sciences sur le système carcéral français, affirme qu’à Beauvais, où il existe aussi un module de respect, les conditions de détention sont tout autres. La prison étant plus récente, elle est notamment pourvue de douches individuelles.

Pour Idir, le module de respect de Villepinte "c’est la vitrine", "une coquille vide". Le problème est toujours le même : on ne propose pas suffisamment d’opportunités aux détenus pour rendre le temps en détention utile. Il estime que le niveau des cours dispensés par ses codétenus est médiocre. Plus timoré, Julien argue qu’il n’y a pas suffisamment de suivi.

Mais le fléau auquel les détenus du module de respect ne peuvent pas échapper, c’est la surpopulation. Et à ce jeu-là, Villepinte est quasiment championne de France. On est à 200 % de surpopulation carcérale. Cette maison d’arrêt accueille 1 124 détenus pour 587 places. Ça veut donc dire : des matelas par terre dans des cellules de 9 m2, où ils sont parfois trois à cohabiter au lieu de deux. Au "bâtiment", ce chiffre peut monter à quatre.

On va visiter celle de Bébel, Yanis et Baba. Bien qu’ils vivent à trois dans un espace des plus exigus, ils ont pour le moment la cohabitation joyeuse.

La cellule de Bébel, Yanis et Baba © Benjamin Marius Petit

Il faut dire qu’ils sont arrivés il y a tout juste une semaine. Les blagues fusent entre les trois garçons qui viennent de récupérer les frites servies ce midi au déjeuner. "Moi j’ai perdu 6 kg, s'amuseBébel, 37 ans. 48 heures en garde à vue, plus une semaine au module de respect et on retrouve la ligne", plaisante-t-il, avançant que "mieux vaut en rire qu’en pleurer". "On préfère être à trois dans une cellule du 'Respecto' qu’à deux dans le bâtiment", assure Yanis, son colocataire d’infortune.

Certains détenus affirment être soumis à un chantage. Refuser de se serrer pour accueillir une troisième personne dans le "Respecto" serait prendre le risque d’être renvoyé au "bâtiment". Cellule après cellule, on a constaté la propreté et l’ingéniosité des détenus partisans du système D : le système "détention".

© Benjamin Marius Petit

Sur les fenêtres des cellules du module de respect, nulle trace de "yoyos" – ces fils tendus entre les croisées des détenus pour se faire passer des objets. "Ici, il n’y a pas besoin de ‘yoyo’ on peut passer n’importe quoi à n’importe qui", explique Damien, 41 ans, en mandat de dépôt depuis 2 mois (en attente de son jugement). En effet, dans le "Respecto", les détenus sont libres d’aller en visite les uns chez les autres et de s’échanger des affaires.

Les "yoyos" entre les fenêtres des bâtiments C et D de la maison d’arrêt de Villepinte © Benjamin Marius Petit

Damien partage sa cellule avec Joseph. C’est leur choix d’habiter ensemble dans 9 m2. "Il suffit de demander quand on souhaite changer de compagnon de cellule. C’est dans leur intérêt de nous dire oui, pour éviter les conflits", expliquent-ils.

La cellule impeccablement rangée de Joseph et Damien © Benjamin Marius Petit

En effet les altercations sont très rares en module de respect. "Le but était de limiter les agressions sur les surveillants. On est tombé à 0 %", explique Laurent Lamovaltay, chef de détention pour la totalité de la maison d’arrêt de Villepinte.

© Benjamin Marius Petit

À midi, tout le monde regagne sa cellule dans la précipitation pour prendre son repas. Entre midi et deux et le soir, les détenus sont enfermés. L’ambiance de colonie de vacances qui régnait dans les couloirs colorés s’évapore à mesure que les portes se verrouillent dans un désagréable tintement métallique. On reprend la mesure du lieu.

Au sortir de cette expérience, on se prend à rêver que ce système profitable à tous (gardiens comme détenus) soit étendu aux quelque 180 établissements pénitentiaires du pays.

© Benjamin Marius Petit

© Benjamin Marius Petit

Les détenus peuvent laisser portables ou stupéfiants dans la "boîte de rédemption" sans risque de sanction © Benjamin Marius Petit

 

Par Clothilde Bru, publié le 18/06/2018

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