© El Manchar / Facebook

El Manchar, le Gorafi algérien, tire sa révérence

"Nous sommes contraints de suspendre notre journal."

"El Manchar, c’est fini. On se retrouve bientôt dans une Algérie meilleure. Ou Pas." : voici ce qui s’affiche quand on tente d’accéder, en vain, au site satirique algérien El Manchar, qui a fait savoir qu’il s’arrêtait hier.

En premier lieu, la rédaction du "site d’informations fausses et complètement saugrenues créé dans le seul but d’explorer le champ de l’absurde", comme il se définit lui-même, a annoncé la nouvelle via un court message publié hier soir. Il indiquait ceci :

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"Nous vous remercions pour votre fidélité, votre engagement et votre complicité. Après 5 ans d’existence, nous sommes contraints de suspendre notre journal. On espère vous retrouver bientôt dans une Algérie meilleure."

Face aux nombreuses interrogations de lecteurs, El Manchar, qui comptabilise près de 530 000 abonnés sur Facebook, a publié un nouveau communiqué dans lequel il remercie ses nombreux soutiens et ajoute : "nous tenons à informer nos abonnés des raisons de la suspension de notre journal. Nous n’avons pas été censurés ou bloqués par les autorités." Et d’ajouter : "cette décision a été prise par l’équipe de rédaction", en en précisant les causes :

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"Le climat de répression des libertés, les incarcérations de citoyens à la suite de leurs activités sur les réseaux sociaux nous ont conduites à réfléchir sur les risques que nous encourons.

Nous avons vécu des moments de peur et nous avons résisté pendant 5 ans en essayant de contribuer à notre manière, par la satire, aux difficultés que notre pays et nos citoyens traversaient. Nous ne pensions pas en arriver là."

Avant de conclure : "Nous nous retrouverons dans une Algérie meilleure. Une Algérie où cette peur n’existera pas et où chacun pourra déployer ses forces créatrices. À bientôt."

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"Le climat de répression"

Dans son message, El Manchar précisait : "Le climat de répression des libertés, les incarcérations de citoyens à la suite de leurs activités sur les réseaux sociaux nous ont conduites à réfléchir sur les risques que nous encourons". Pour rappel, l’Algérie occupe la 156e place du classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans Frontières en 2020.

Et le 12 mai, l’AFP rapportait que Walid Kechida, un jeune militant d’opposition au pouvoir, allait rester en prison. Celui-ci est détenu pour avoir publié des memes critiquant le pouvoir et la religion. Le jeune homme, qui avait fait appel de son mandat de dépôt, est accusé d'"outrage à corps constitué", d'"offense au président de la République" et d'"offense aux préceptes de l’islam". Il risque jusqu’à cinq ans de prison et "une forte amende".

Lors de son arrestation, Amnesty International avait publié un communiqué dénonçant "tous les militants pacifiques, les journalistes et les critiques qui sont détenus uniquement dans le but d’exprimer leurs opinions ou parce qu’ils appellent à un changement démocratique dans le pays" et appelé à leur libération "immédiate et sans condition".

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"Utiliser le rire pour faire passer des messages politiques"

Créé en 2013, El Manchar était en premier lieu une page Facebook, avant de devenir un site Internet à part entière à partir de 2015. Nazim Baya, le créateur d’El Manchar, expliquait sur France 24 l’année dernière ce qui l’avait poussé à la créer : 

"C’était pour répondre à une urgence politique parce qu’à l’époque il y avait l’ex-président Abdelaziz Bouteflika qui voulait se présenter pour un quatrième mandat alors qu’il était très affaibli et très diminué à la suite d’un AVC.

Et du coup je me suis dit 'pourquoi ne pas créer une page pour commenter l’actualité politique ?' Comme ça a bien marché, j’ai lancé le site."

Il détaillait sa volonté : "on peut résister par l’humour et par le rire, quand tu opposes à la dictature le rire et l’humour, celui que tu as en face ne peut pas te prendre au sérieux donc l’humour te permet de dire des choses que tu ne pourrais pas dire [autrement]." Et concluait : "utiliser le rire pour faire passer des messages politiques, c’est franchement très pratique."

Son homologue français, le Gorafi, lui a rendu un hommage de circonstance, avec l’ironie qu’on lui connaît et la reprise d’une rengaine assez familière :

"Coupant court aux rumeurs sur son état de santé, le pouvoir algérien a réaffirmé que El Manchar était en parfaite santé et doué de la totalité, voire de l’absolue majorité de ses capacités intellectuelles et physiques, voire plus, si besoin."

 

Par Astrid Van Laer, publié le 14/05/2020