2 juillet 2011. © THOMAS SAMSON / AFP

Crainte du confinement : certains Parisiens cherchent à quitter la capitale à tout prix

"Seul chez moi pendant 5 semaines, je deviendrais fou !"

"Je retourne chez ma mère", "J’ai pris le dernier billet qui restait", "Si je reste, je vais devenir fou", "J’ai chargé la voiture ce matin", "Faut se barrer de Paris là, et le plus vite possible" : dimanche soir, la psychose a gagné les domiciles de nombreux citadins parisiens.

En cause : des tonnes de messages ont commencé à circuler dimanche, annonçant un confinement total et obligatoire de la population française en début de semaine, accompagné d’un couvre-feu à partir de 18 heures et de l’intervention de l’armée dans les rues pour contrôler le strict respect des consignes. Certains précisaient même qu’un délai maximum de 48 heures serait accordé pour décider de son lieu de confinement.

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Toutes ces captures d’écran, dont la traçabilité est particulièrement difficile à établir tant elles ont circulé en masse et rapidement, ont affirmé tenir cette information, tantôt de "l’ami du copain de la cousine" de l’un qui travaillerait étroitement avec le gouvernement, tantôt de "la mère de la voisine" d’un autre, "qui travaillerait dans tel hôpital".

"Vous êtes sûrs de vouloir rester à Paris ?"

Des sources donc toutes plus douteuses les unes que les autres. On en veut pour exemple le SMS suivant, qui assure tenir l'"info via une personne du Sénat français" :

© Capture d’écran

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"Vous êtes sûrs de vouloir rester à Paris ?", interroge l’émettrice de ce SMS envoyé hier soir à sa fille et son gendre. Comme celle-ci, beaucoup d’habitants de grandes villes, et en particulier de la capitale ce week-end, au chômage ou en capacité de faire du télétravail, ont pris au sérieux ces rumeurs et ont rapidement cherché à s’organiser et à trouver un endroit de repli pour vivre au mieux les semaines à venir.

Ce confinement présumé, à l’heure où nous écrivons ces lignes n’a, on le rappelle, pas été annoncé, et même été démenti par la porte-parole du gouvernement. Celle-ci a assuré ce matin sur France Inter que les informations circulant au sujet d’un confinement total étaient des "fake news".

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On se souvient toutefois du ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, qui avait assuré qu’il ne fermerait pas toutes les écoles avant qu’Emmanuel Macron n’annonce le contraire le soir même. D’autant plus que Sibeth Ndiaye a ajouté ensuite : "Il n’en reste pas moins que nous prendrons toutes les mesures qui peuvent être utiles pour faire en sorte de modifier en profondeur les comportements." Et d’expliquer :

"On voit bien que malheureusement, au fond, la prise de conscience dans la société française de la difficulté, du danger face auquel sommes, parce qu’il est invisible, n’est pas encore au rendez-vous, et si nous devions prendre des mesures supplémentaires pour que cela imprime davantage dans le comportement de nos concitoyens, je crois que nous n’hésiterons pas à le faire."

"Seul chez moi pendant 5 semaines, je deviendrais fou"

Une décision probable au regard notamment des centaines de Parisiens qui n’ont pas respecté les consignes et se sont retrouvés en groupes dans de nombreux parcs de la capitale pour profiter du soleil dimanche après-midi. Le président de la République Emmanuel Macron doit prendre la parole ce soir à 20 heures et devrait confirmer ou infirmer ces rumeurs.

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Que le confinement total obligatoire soit annoncé ce soir ou pas, beaucoup de Parisiens ne sont pas prêts à prendre le risque de le vivre dans un espace trop petit. Dans une collocation du 10e arrondissement de Paris, hier soir au programme : réunion to-do list pour tout préparer en cas de confinement total. "Il faut que je n’oublie rien si je pars demain soir", explique Marie*, en colocation avec une amie, qui envisage de retourner chez ses parents, parisiens également, pour espérer vivre un confinement plus agréable. "On va devenir folles sinon !", assure-t-elle.

Certains sont allés plus loin et ont voulu profiter que les trains circulent toujours pour quitter complètement la ville, puisque la SNCF prévoyait dans un communiqué publié vendredi d’assurer 80 % du trafic normal de ses trains quotidien et longue distance. "J’ai pris le dernier billet disponible pour Bordeaux mercredi matin et je me déciderai au dernier moment", nous expliquait hier soir Léa*, jeune Bordelaise de 23 ans venue travailler à Paris.

Une précipitation qui rappelle l’exode de nombreux Milanais début mars, qui avaient, en nombre et en catastrophe, quitté la ville du Nord pour rejoindre le sud du pays. En France, certains ont la chance d’avoir des maisons secondaires isolées à la campagne, d’autres retournent chez leurs parents, avec un seul objectif : trouver un jardin.

"Je retourne chez ma mère", "Seul chez moi pendant 5 semaines, je deviendrais fou", "J’ai chargé la voiture ce matin, je pars en Bretagne","Faut se barrer de Paris là, et le plus vite possible, on va où" : beaucoup d’habitants de la capitale n’envisagent pas de rester confinés dans leurs petits appartements et veulent de l’air. Et à n’importe quel prix : "Moi je pars en Bretagne avec ma belle-famille, ironise Clarisse*. Franchement, cinq semaines, ça me fait des bouffées de panique, j’ai peur de péter un plomb, mais bon."

"Je préfère être bloquée 5 semaines dans une maison à Morlaix que dans mon 27 m2"

Toutefois, certains ont finalement changé d’avis entre dimanche après-midi et lundi. Dans les différentes conversations groupées entre amis sur les réseaux sociaux ce dimanche, la panique était de mise. "Je regarde les billets de train, on va toutes en Bretagne ?", demande Pauline* à ses sept autres amies en fin de journée. Quatre d’entre elles approuvent l’idée et s’apprêtent à réserver.

L’une d’elles hésite et interroge : "Est-ce une bonne idée de faire des déplacements de population comme ça ? En termes de responsabilité individuelle [je veux dire]. C’est quand même tout ce qu’ils cherchent à éviter avec le confinement." Et les autres de rétorquer : "Mais là-bas on ne croisera personne, on ne sortira pas."

"Je préfère être bloquée 5 semaines dans une maison à Morlaix que dans mon 27 m2", approuve une autre. "Mais il faudra bien faire les courses et prendre le train", rétorque-t-elle. "Moi je ne reste pas chez moi, c’est certain. Chartres ou Locquirec, mais la décision est prise."

Quelques heures plus tard, l’une d’elles rétropédale finalement : "Les filles, je sors d’un coup de fil avec une copine médecin et vraiment elle recommande à tout le monde de rester chez soi. Rien que de partir en Bretagne, ça représente un risque pour vous et pour les autres." Le départ pour la Bretagne semble alors être annulé.

Hier soir, le ministre de la Santé en appelait à la responsabilité de chacun : "Je conjure les Français de respecter les mesures de restrictions sociales", expliquant "le virus circule vite et menace la vie des gens". Une consigne que compte respecter Mathilde*, jeune Parisienne.

La jeune femme devait pour sa part se rendre en Guadeloupe pour des vacances avec des proches. Son vol n’a pas été annulé. Pourtant, "on a décidé de pas y aller", nous explique-t-elle. Ce qui a achevé de la convaincre ? "J’ai regardé des forums où les Guadeloupéens s’insurgeaient contre les métropolitains qui continuaient à venir." Elle refuse de prendre ce risque."Vraiment, le moyen le plus efficace de battre ce truc c’est de pas sortir de chez nous", conclut-elle.

Certains ont déjà quitté la région parisienne depuis plusieurs jours

Mais il y en a un qui n’a pas attendu ce week-end pour prendre avec sérieux la mesure de la situation. Depuis plusieurs semaines déjà, Paul*, journaliste parisien, a pris ses dispositions. Il a envoyé ses parents âgés, résidant à Issy-les-Moulineaux, se réfugier à la campagne.

Dès le week-end du 22 février, il a eu une "grosse prise de conscience", nous explique-t-il, en lisant des articles sur la situation ravageuse en Italie. Joint par téléphone, il nous a expliqué avoir agi en "anticipation" :

"Là, je me suis dit que c’était vraiment sérieux. Quand j’ai vu ça, j’ai appelé mes parents et je leur ai dit d’acheter de l’essence et de faire des courses, pas par crainte de pénurie ou par égoïsme, mais j’ai pensé à eux, ce sont des personnes âgées, il fallait éviter les endroits où ils étaient susceptibles d’attraper le virus."

"Tout de suite, ça m’a alerté, mais la prise de conscience a été trop lente quand même", raconte-t-il. L’article qui a déclenché cette prise de conscience, c’est celui-ci. Après avoir mesuré l’ampleur de l’épidémie chez nos voisins italiens, il envoie un message à sa compagne. Il lui écrit, le 22 février : "Je pense que ça peut être plus costaud qu’on ne le pense."

"On va vous apporter des courses et vous arrêtez de fréquenter tous les commerces, pas d’ascenseur, rien"

Et, avant que le gouvernement n’annonce la fermeture des écoles, il a fait le choix de déscolariser son fils, élève en classe de CP."Ça été un choix difficile donc j’ai perdu du temps, mais je l’ai fait et avant l’annonce du président", poursuit-il, avant d’expliquer que c’est parce que ses parents étaient en contact avec son jeune fils :

"J’étais en déplacement à l’étranger, donc je n’avais pas le choix : il fallait qu’ils arrêtent les allers-retours donc, c’est simple, j’ai dit : 'Mon fils ne va plus à l’école, vous restez à l’appartement, on va vous apporter des courses et vous arrêtez de fréquenter tous les commerces. Pas d’ascenseur, rien.'"

Il a ensuite intimé à ses parents de quitter la région parisienne au plus vite. "J’en ai parlé avec mes parents, c’est une décision qu’on a prise ensemble." Paul évoque aussi, comme beaucoup, la présence d’un jardin pour justifier ce choix et vivre le confinement au mieux.

Mais est-ce que ses parents ne risquent pas de propager le virus ailleurs si jamais ils en étaient atteints ? Pour Paul, la réponse est non : ils s’y sont rendus en voiture, munis de provision, sans faire aucun arrêt sur la route et ne vont sortir de la maison sous aucun prétexte, nous assure-t-il : ses parents "s’isolent et se mettent en quarantaine totale", avec le fils de Paul.

Il a pourtant été déconseillé de laisser les personnes âgées garder les enfants, souvent porteurs sains. "Le risque zéro n’existe pas, mais en termes de chiffres et de proportion, ça me paraissait raisonnable. C’était déjà un jour de trop et toujours un jour de moins que le lendemain, si vous voyez ce que je veux dire."

"Le virus le plus contagieux, c’est l’émotion"

N’ont-ils pas peur, en cas de contamination et d’un éventuel développement d’une forme grave, d’être moins bien pris en charge dans des zones isolées et éloignées des hôpitaux ? Pour Paul, au contraire, la prise en charge dans la capitale risque selon lui d’être plus compliquée. "La densité incroyable de population à Paris et le temps qu’on a mis à alerter les gens", n’est pas très rassurante, explique-t-il.

Ces recommandations, Paul les a faites à ses parents, mais lui n'a pas fui. Journaliste réalisateur, il est resté à Paris. Il va continuer à travailler, mais avec "toutes les précautions nécessaires". "Je veux couvrir la crise", explique ce journaliste habitué à couvrir des conflits comme celui en Syrie.

Conscient qu’il a beaucoup de chances d’attraper le virus, notamment s’il va couvrir la crise sanitaire dans les hôpitaux, il assure être très prudent : "Je suis seul, et, comme je fais de la vidéo, je peux garder une distance, et je vais m’acheter un masque, respecter toutes les consignes de sécurité."

Et promet que, hormis pour documenter la crise et faire son travail, il est en quarantaine stricte : "Il faut vraiment que je ne sois en contact avec personne." Se sachant potentiellement porteur, il ne voit plus du tout sa compagne, et ce pour une durée indéterminée : "C’est du bon sens."

Paul assure ne pas être angoissé, mais simplement être extrêmement prudent. "La difficulté, c’est de sensibiliser sans créer d’angoisse" car "le virus le plus contagieux c’est l’émotion", conclut-il.

*Les prénoms ont été modifiés.

Par Astrid Van Laer, publié le 16/03/2020