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Coronavirus : "on se fait (plus) la bise ?!"

Ou comment on a abandonné un de nos rituels préférés.

La bise, c’est cette drôle d’habitude que nous avons de coller deux joues ensemble et d’imiter le bruit d’un baiser lorsque l’on rencontre quelqu’un que l’on connaît. Avec la pandémie de Covid-19, les contacts physiques sont déconseillés et ce "joue à joue" si habituel que l’on pratiquait sans s’en rendre compte vient à nous manquer.

Si elle a déjà été bannie lors de la pandémie de peste noire qui a ravagé l’Europe au XIVe siècle avant de revenir progressivement dans nos habitudes, qu’en sera-t-il cette fois ?

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Dominique Picard, spécialiste des relations interpersonnelles et autrice de Politesse, savoir-vivre et relations sociales (Que sais-je ?, 2019) a répondu à nos questions sur cette fameuse bise !

La bise, qu’est-ce que c’est ?

La bise en elle-même n’est qu’une simple action qui peut revêtir plusieurs formes (claquée sur une joue, déposée sur le front, etc.) et recouvrir plusieurs significations comme la tendresse ou le respect. Son aspect "ritualisé" vient du fait que, dans certaines cultures, elle fait partie d’un ensemble d’actions qui composent les rituels de salutation : on y trouve du verbal ("bonjour"), des mimiques (comme un sourire), des gestes (comme une poignée de main ou un contact sur le bras ou l’épaule), etc.

Comme tout cela est devenu automatique, on l’exécute rapidement sans qu’il y ait un grand engagement du corps et des sentiments. Cela explique en partie que la bise est plus souvent mimée qu’exécutée.

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Pourquoi utilise-t-on ce rituel pour se saluer ? D’où nous vient-il ?

Le baiser existe depuis la nuit des temps et la bise en est une déclinaison longtemps considérée comme plus populaire ou provinciale. Mais les rituels évoluent au cours du temps et depuis la fin du XXe siècle, la bise s’est répandue dans beaucoup de milieux professionnels comme un élément incontournable des salutations, à tel point qu’elle peut parfois rivaliser avec la poignée de main.

C’est un rituel quasiment incontournable. Celui qui refuserait de s’y prêter (du moins avant la pandémie) pourrait interpeller voire vexer son interlocuteur. Pourquoi ?

Il n’existe pas de groupe (bande d’amis, collègues de bureau) sans rituels. Et les salutations, qui se pratiquent à chaque rencontre y occupent une place importante. Se saluer de façon ritualisée est une façon de réaffirmer à chaque fois qu’on appartient bien à ce groupe et qu’on reconnaît son interlocuteur comme membre de ce groupe. Un peu comme si on se disait à chaque fois : "Toi et moi, on n’est pas n’importe qui, on a des choses en commun et on est contents de les partager". À l’inverse, refuser le rituel, c’est se mettre en retrait, manifester que ce groupe et ses membres ne sont pas assez intéressants pour nous.

En période de pandémie de Covid-19, distanciation sociale oblige, il est plus prudent de ne plus se faire la bise. Est-ce que cela perturbe nos codes sociaux ?

Oui, bien sûr. Les rituels et leur signification sont profondément inscrits dans une culture. La bise est une proximité physique (puisqu’on se touche) qui signifie la proximité affective, de même que la distance physique est associée à de la froideur. Les règles de distanciation bouleversent ces significations et provoquent une sorte de malaise.

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Pensez-vous que la bise sera remplacée par d’autres formes de salutation ? Et si oui, durablement ?

Il est difficile de prévoir l’avenir. Néanmoins, on peut faire l’hypothèse que le sourire (même avec les yeux si on porte un masque), la voix et les gestes vont prendre plus d’importance. De toute façon, on ne change pas ses modes culturels. Nous avons besoin de signifier notre engagement physique et affectif dans nos relations. Si la situation perdure, il va probablement y avoir des systèmes de compensation.

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En quelques mois notre rapport à la bise a radicalement changé. Ceux qui se refusaient à claquer une bise passaient pour des malotrus lorsque ceux qui continuent de la pratiquer aujourd’hui s’exposent aux regards noirs et moralisateurs de leurs comparses… S’il est pour l’instant, impossible de savoir si la bise redeviendra socialement acceptée, son abandon fait le bonheur des "anti-bise" qui s’y opposent notamment pour des raisons d’hygiène ou en raison d’une proximité physique contrainte.

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Et après tout, est-ce qu’un beau sourire ne serait-il pas plus agréable qu’un joue à joue ? !

Par Lila Blumberg, publié le 20/05/2020