(© Stéphane de Sakutin/AFP)

Coronavirus : la crainte que la pandémie s'infiltre derrière les barreaux

Un homme, détenu à la prison de Fresnes et atteint du coronavirus, est mort mardi.

"Le virus ne s'arrête pas aux frontières", a-t-on régulièrement entendu ces dernières semaines. Il n'y a donc aucune raison qu'il s'arrête à la porte des établissements pénitentiaires. Les associations de défense des droits des personnes privées de liberté s'inquiètent de voir l'épidémie se propager en milieu carcéral.

Pour l'heure, quatre cas avérés ont été confirmés dans les prisons françaises : il s'agit de deux infirmières et de la directrice des ressources humaines de la prison de Fresnes ainsi que d'un prisonnier détenu dans le même établissement depuis le 8 mars. Ce dernier, âgé de 74 ans, est décédé lundi soir après avoir été transporté à l'hôpital.

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Au sujet de cette première victime du virus en prison, le ministère a déclaré à l'AFP : "Il a toujours été seul en cellule. Il n’a pas été en contact avec le reste de la population pénale."

Suspension des parloirs

Pour lutter contre la propagation de la pandémie en prison, plusieurs mesures ont été prises par le ministère de la Justice, comme la mise en place d'un stock de masques réservé aux personnels travaillant dans les établissements pénitentiaires, mais également une "limitation des activités" des détenus, l'arrêt des formations et la suspension des parloirs.

Mardi, la ministre Nicole Belloubet a toutefois annoncé que "les promenades ainsi que les activités sportives en plein air ou en espace non confiné resteront assurées dans des conditions adaptées. Les cantines seront assurées pour les produits de la vie quotidienne".

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Elle a également assuré que "l’administration pénitentiaire mettra[it] tout en œuvre pour préserver les liens familiaux en s’appuyant notamment sur le déploiement des téléphones en cellule".

Malgré cela, l'inquiétude règne : celle que la maladie se propage, mais aussi qu'elle ait des conséquences sur la sérénité derrière les barreaux.

Dimanche, une mutinerie a éclaté à la prison de Metz-Queuleu après que l'information de la fin des parloirs a commencé à circuler avant son officialisation. À Grasse également, "un incident a éclaté sans faire de blessés". "Des détenus sont parvenus à passer d'une cour de promenade à une autre en dégradant des grillages", rapporte l'AFP.

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Prison de Fresnes, 2018. (© Stéphane de Sakutin/AFP) 

"Leur sécurité n’est plus garantie"

Le contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) a pour sa part publié un communiqué pour demander des mesures de protection des personnes privées de liberté, arguant :

"Concernant les établissements pénitentiaires, les conditions de détention des maisons d’arrêt les plus surpeuplées placent la population pénale en situation de risque sanitaire élevé, alors que ce sont souvent des personnes condamnées à de courtes peines ou en fin de peine qui occupent ces établissements."

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Et ajoute : "Leur sécurité n’est plus garantie ; l’administration manquera donc à son obligation de protéger les personnes qu’elle a placées sous sa garde si elle ne prend pas d’urgence les mesures nécessaires."

En conséquence, le CGLPL recommande de "réduire la population pénale à un niveau qui ne soit pas supérieur à la capacité d’accueil des établissements en proposant, adoptant ou suscitant toute mesure utile pour favoriser les sorties de prison et limiter les entrées".

En outre, le CGLPL a demandé la mise en place de "mesures de compensation efficaces et rapides, notamment en autorisant les contacts des personnes détenues avec leurs familles par visioconférence et d’accorder la gratuité du téléphone pendant la période de la crise sanitaire".

"Ce n'est plus une question de justice, c'est une question de santé publique"

Un position partagée par l'Observatoire international des prisons (OIP). Konbini news a fait le point sur la situation avec François Bès, coordinateur du pôle enquête de l'OIP. Joint par téléphone, celui-ci regrette le manque d'informations et craint le pire en raison de la surpopulation dans les prisons.

  • Selon l'OIP, les mesures prises par le ministère de la Justice sont-elles pertinentes et légitimes au regard de la crise sanitaire en cours ?

Elles seraient plus pertinentes si elles étaient accompagnées en parallèle de ce que l'OIP recommande.  

  • Quelles mesures préconisez-vous ?

De diminuer drastiquement les mises en détention. Pour cela, quand cela est possible : on peut limiter la détention provisoire et les comparutions immédiates, privilégier les peines alternatives, reporter les mises à exécution des peines et favoriser l'aménagement de peine.

Entendons-nous, il ne s'agit pas de mettre tout le monde dans la nature, mais on peut aménager les peines pour raisons médicales pour les personnes les plus à risque : les détenus âgés et ceux atteints de pathologies pulmonaires ou cardiaques. Mais aussi aménager les courtes peines, qu'on peut purger autrement.

Lorsqu'on demande de développer au maximum les aménagements de peine en favorisant les peines alternatives, c'est pour désengorger les prisons ! Ce n'est plus une question de justice, c'est une question de santé publique.. 

"C'est du foutage de gueule"

  • La ministre Nicole Belloubet a déclaré : "L'incarcération dans des conditions dignes des détenus doit pouvoir être maintenue dans un cadre qui prévient la propagation du virus." Qu'en pensez-vous ?

Le jour où les conditions de détention seront dignes n'est pas près d'arriver, ça c'est sûr. À l'heure actuelle, c'est du foutage de gueule.

Quand on voit la situation dans les prisons, il n'y a pas un endroit où on peut parler de "dignité dans les conditions de détention". D'ailleurs, ce n'est pas pour rien que la France est condamnée régulièrement par ses propres tribunaux administratifs ou par la CEDH.

Pour l'instant, pas encore. Il y a eu des mouvements de détenus comme à la prison de Grasse récemment certes, car les détenus pensaient qu'on allait aussi leur supprimer les promenades et les cantines, ce qui ferait un confinement total. Ce qui serait difficilement supportable puisque, déjà, beaucoup d'activités ont été supprimées : il ne leur reste quasiment plus que les promenades comme possibilité de sortir de leurs cellules. Vraiment, là, la vie en prison se réduit à pas grand-chose. Donc la situation est vraiment très tendue quand même.

  • Comment travaille l'OIP actuellement ?

On continue à renseigner les détenus qui nous téléphonent ou nous envoient des courriers, mais aussi les familles et proches de détenus. Depuis ce matin, j'en ai eu plus d'une trentaine au téléphone. On continue à les informer, les renseigner et leur donner des conseils sur les démarches qu'ils peuvent faire.

  • Est-ce que vous percevez une forme d'angoisse ?

Oui, très grande. Depuis la semaine dernière, c'est surtout cela qui ressort : la peur des famille et des détenus. Si le virus se propage en détention, ça va être terrible avec la promiscuité qu'il y a entre les prisonniers.

Et l'angoisse est aussi due au fait qu'il y a assez peu de communication vis-à-vis et des détenus et des familles, ce qui n'est pas rassurant. Les standards ne répondent pas, car ils doivent être sur-sollicités. Cette absence d'information, c'est très inquiétant pour tout le monde.

Interrogée par 20 minutes mardi au sujet de la proposition de certaines associations de "libérer les détenus les moins dangereux pour éviter le risque sanitaire", la ministre a coupé court, déclarant : "Nous ne sommes pas du tout dans cette optique-là !"

N. B. : après la rédaction et la parution de cet article, Nicole Belloubet a annoncé que "la régulation de l’occupation des maisons d’arrêt constitu[ait] une priorité pendant cette période" et a assuré avoir "demandé aux juridictions de différer la mise à exécution des courtes peines d’emprisonnement".

En outre, la ministre de la Justice a déclaré avoir pris "des mesures exceptionnelles qui s'appliqueront dès le 23 mars". Ainsi, jusqu'à la fin de la période de confinement :

  • "chaque détenu pourra bénéficier d'un crédit de 40 euros par mois sur son compte téléphonique" (soit 11 heures de communication vers un fixe en France métropolitaine et 5 heures vers un portable),
  • "la gratuité de la télévision sera assurée"
  • et "les détenus les plus démunis pourront bénéficier d’une aide majorée de 40 euros par mois leur permettant notamment de cantiner, dans un contexte où les familles pourraient rencontrer des difficultés à effectuer des virements".

Par Astrid Van Laer, publié le 19/03/2020