© Paula Daniëlse / Getty Images

Confinement : pourquoi nos rêves sont-ils plus importants ?

Des collectes de rêves s'organisent pour analyser nos rêves de confinés...

Les collectes de rêves existent depuis longtemps mais la période de pandémie de Covid-19 a été l’occasion, pour de nombreux cueilleurs de rêves, d’en initier de nouvelles partout dans le monde, partout en France. Pour parler de ces collectes et de leur intérêt tout particulier en période de confinement, nous avons interrogé Perrine Ruby, chercheuse Inserm au centre de recherche en neurosciences de Lyon et Elizabeth Serin, psychanalyste. 

Pourquoi organiser une collecte de rêves de confinement ?

L’étude menée par Perrine Ruby et son équipe vise à évaluer l’impact du confinement sur les habitudes de sommeil et de rêve. Selon la scientifique, "la conscience que l’on a aujourd’hui de ce que l’on vit est complètement partielle. Quand on est éveillé, on ne sait pas bien ce que l’on est en train de vivre". Avec la connaissance qu’elle a des rêves (elle en est l’une des rares spécialistes en France), Perrine Ruby s’est dit que, face à toutes nos incertitudes, inhérentes à la période historique que l’on vit, les rêves pourraient peut-être nous en dire plus voire nous raconter l’indicible…

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Quant à la psychanalyste Elizabeth Serin, c’est avec l’historien Hervé Mazurel, qu’elle a initié la collecte ou "cueillette" de rêves de confinement, comme elle la nomme joliment. Depuis quelques années, les acolytes collaborent afin d’instaurer un dialogue entre psychanalyste et historien et, la question des rêves pendant cette période historique de confinement leur est apparue comme un moyen de "découvrir ou redécouvrir les résonances entre le psychique et le social, de se demander comment venait s’inscrire l’influence du social et de l’histoire dans nos rêves ?"

Les deux initiatives ont été lancées au début du mois d’avril et leur date de fin n’est pas déterminée à ce jour (toutes les infos pour y participer en fin d’article). 

Comment se fabriquent les rêves ? À quoi nous servent-ils et ont-ils un rôle ?

Perrine Ruby explique que la fonction du rêve est encore incertaine et qu’il n’y a que des hypothèses, parmi lesquelles le rôle de la régulation émotionnelle. Selon la neuroscientifique, cette hypothèse serait la plus plausible. "On sait que le sommeil a un rôle dans la régulation des émotions et la version rêvée d’une situation donnée a généralement une intensité émotionnelle diminuée, qu’elle soit positive ou négative" précise-t-elle. Par exemple, si l’on rêve d’une dispute, l’intensité de ce que l’on a pu ressentir est moindre que dans la version éveillée de la dispute.

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Du point de vue de la psychanalyste, "le rêve est un phénomène psychique fait d’images, de sons, de représentations hallucinatoires dont l’apparition et l’organisation échappent au contrôle du rêveur. Freud pensait toutefois que le rêve se nourrit des excitations internes et externes au rêveur qui, transformés dans le rêve, permettraient ainsi de maintenir le sommeil et de ne pas se réveiller."

Quid de la place de la vie onirique dans notre société en temps normal et en temps de crise ? 

En temps normal, on vit dans une société qui n’accorde absolument aucune importance aux rêves. La preuve ? On se demande si on a passé une bonne journée ou une bonne nuit mais jamais si on a bien rêvé ! Perrine Ruby relève d’ailleurs que, la plupart du temps, les gens semblent ennuyés par les rêves des autres, "on peut imaginer que le côté impénétrable rende son écoute difficile". C’est un peu dommage… Dans un rêve, la capacité de surprise et d’émotion est infinie, "le cinéma ne pourra jamais arriver à la cheville du rêve !", s’amuse la neuroscientifique.

Pourtant, vraisemblablement, tout le monde rêve. C’est difficile de le démontrer expérimentalement puisque si le rêve est oublié, alors on ne pourra pas mesurer l’activité onirique mais on peut faire des hypothèses. Selon la neuroscientifique, les rêveurs qui se souviennent souvent de leurs rêves auraient un sommeil aussi bon que ceux qui s’en souviennent rarement mais la durée de leurs éveils expliquerait cela : avec des éveils de deux minutes en moyenne, on se souviendrait plus facilement de nos rêves qu’avec des éveils d’une minute en moyenne. 

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Elizabeth Serin explique quant à elle que le rêve est une dynamique qui permet de nourrir l’imaginaire et que ça nous permet de voyager et donc de permettre peut-être plus de liberté. Au fond, on ressent probablement un désir profond de sortir de ce moment difficile ("Freud considère le rêve comme l’accomplissement d’un désir inconscient, dissimulé, caché"). Cela concerne les individus mais également la société, la politique… En ce moment, on se questionne beaucoup sur l’avenir et "le désir, ce n’est pas que ce que l’on souhaite, c’est aussi ce que l’on aimerait devenir", précise la psychanalyste. 

Perrine Ruby évoque un phénomène de compensation que les rêves nous permettraient en ce moment. Donc, si l’on rêve de grandes fêtes, avec plein de gens autour de nous, si l’on rêve d’escapades et de grands moments de liberté, de cabanes sur des balcons ou de roulottes sur des quais de gares, peut-être rêvons nous la nuit de ce que l’on ne peut pas faire la journée ? 

Les rêves en période de crise ont-ils un intérêt particulier ?

La chercheuse et le psychanalyste évoquent toutes deux le célèbre livre de la journaliste allemande Charlotte Beradt Rêver sous le IIIe Reich auquel leurs projets d’onirothèques de confinement font écho. Dans cet ouvrage, la journaliste allemande a compilé, entre 1933 et 1939, 300 rêves d’hommes et de femmes recueillis pendant le régime hitlérien. Cette compilation a permis de révéler des souffrances communes mais inexprimées ou inexprimables à l’époque. Dans ces rêves, "les personnes rêvent qu’elles sont surveillées à tout instant, d’autres que s’effondrent les murs protecteurs de leurs chambres, d’autres encore imaginent des microphones dissimulés tout autour d’eux, etc. Ce qui semble signifier l’intrusion, l’effraction dans l’intime, dans le corps. Le fait que l’espace privé, ce lieu du dedans ne protégeait plus", raconte la psychanalyste. Aussi, il est intéressant de noter, comme le rappelle Perrine Ruby, qu’il ressort du livre de Charlotte Beradt que dans ces rêves compilés apparaissent les prémices du régime nazi comme si les rêveurs avaient pu rêver ou pressentir les pires évolutions du régime en place, sans pour autant parler de rêve prémonitoire. 

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À propos des rêves de confinement, la neuroscientifique confie avoir "le sentiment qu’ils vont nous révéler vers quoi on va". À ce stade, nous n’en saurons pas beaucoup plus : il est important, pour nos deux interlocutrices, de ne pas trop en dire sur les "tendances" qui se dégageraient des rêves recueillis jusqu’alors (en parler pourrait orienter ou dissuader de futures contributions). En revanche, les résultats préliminaires montrent que les participants dorment plus (c’est une bonne nouvelle) et ont plus de mal à se rendormir. Cela peut expliquer que 30 % des participants disent se souvenir plus souvent de leurs rêves depuis le début du confinement. 15 % disent faire des rêves plus négatifs et 5 % des rêves plus positifs. 

Les résultats de l’enquête menée par Perrine Ruby et son équipe seront analysés puis publiés assez rapidement après la fin de la collecte, pour les chiffres. En revanche, pour l’analyse du contenu des rêves, il faudra beaucoup plus de temps à l’équipe. 

Quant à la cueillette d’Elizabeth et d’Hervé Mazurel, l’utilisation des rêves recueillis n’est pas encore déterminée mais la publication d’une compilation commentée (moyennant anonymat des rêveurs) n’est pas exclue par la psychanalyste. "Il s’agit surtout pour l’instant d’en faire une base solide ouvrant sur la possibilité d’analyses futures. Ce matériau servira d’abord à faire réfléchir ensemble les spécialistes des sciences de la psyché et des sciences sociales sur la manière dont on pourrait croiser nos approches de la vie onirique pour enrichir nos interprétations mutuelles."

Selon les deux spécialistes, noter ses rêves permet de mieux s’en rappeler. On ne sait pas bien pourquoi, mais ça marche ! Ainsi, avoir un "carnet de rêves" peut être un bon outil pour apprivoiser ses rêves, s’en souvenir ou y revenir ultérieurement. 

N’hésitez pas à participer à ces collectes de rêves de confinements, les initiatrices espèrent avoir le plus de contributions possible pour que ce soit le plus représentatif à l’échelle de notre société :

 

Pour l’enquête de Perrine Ruby et son équipe, c’est ici. 

Pour la cueillette d’Elizabeth Serin et d’Hervé Mazurel, vous pouvez envoyer vos rêves à cette adresse : revesdeconfins@gmail.com

Par Lila Blumberg, publié le 30/04/2020