AccueilSociété

Commémorations du 13-Novembre : "Cette fois, ça sera plus douloureux pour les victimes"

Publié le

par Lila Blumberg

© STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

"Dès qu’il y a un attentat, on revit un peu le sien", raconte un survivant du Bataclan, Arthur Dénouveaux.

Aujourd’hui, vendredi 13 novembre 2020, cela fait cinq ans. Cinq ans que cette nuit d’horreur, cette nuit d’infamie, a coûté la vie à 130 personnes et a fait basculer de trop nombreuses existences.

Comme tous les ans depuis, des commémorations sont organisées pour rendre hommage aux victimes, aux survivants et à leurs proches. Mais cette année pourrait être encore plus douloureuse et éprouvante que les autres en raison des contraintes sanitaires et des récents attentats perpétrés en France.

Un cortège réduit hautement symbolique

Contrairement aux quatre années précédentes, c’est un cortège réduit qui s'est rendu à 9 h 15 au Stade de France, à Saint-Denis, puis au Carillon et au Petit Cambodge dans le 10e arrondissement de Paris avant de se diriger vers le 11e arrondissement pour se recueillir devant le bar À la Bonne Bière et de poursuivre vers le Comptoir Voltaire, La Belle Équipe, pour finir son trajet devant le Bataclan.

En raison des contraintes sanitaires, notamment la limitation des rassemblements dans l’espace public, seule une petite dizaine de personnes participe à cette procession à la composition néanmoins hautement symbolique.

Arthur Dénouveaux (survivant du Bataclan) et Philippe Duperron (père de Thomas, décédé au Bataclan), respectivement présidents des associations de victimes des attentats du 13 novembre 2015 Life for Paris et 13onze15, font partie du cortège. À leurs côtés sont notamment présents Anne Hidalgo (maire de Paris), Mathieu Hanotin (maire de Saint-Denis), Jean Castex (Premier ministre), Gérald Darmanin (ministre de l’Intérieur) et Éric Dupond-Moretti (ministre de la Justice).

Après le recueillement devant le Bataclan, une minute de silence sera observée à la Mairie de Paris. François Hollande et Bernard Cazeneuve (ministre de l’Intérieur en 2015) devraient être présents.

Ce soir, la Tour Eiffel s’éteindra à 20 heures et scintillera toutes les heures, en souvenir des victimes des attentats de 2015.

Une commémoration plus douloureuse sans rassemblement ni recueillement

Pour Arthur Dénouveaux, il ne fait aucun doute que cette fois, ça sera plus douloureux et difficile pour les victimes et leurs familles. "Dès l’annonce [des restrictions quant à l’organisation de la commémoration], on a reçu plein de mails, d’appels et de messages de gens qui se sentaient en détresse vis-à-vis de ça, argue-t-il. Comme pour un enterrement, ce sont la chaleur humaine et l’aspect communautaire qui aident à passer le cap, donc c’est sûr que ça va manquer."

Il précise que le rôle des associations est précisément d’essayer d’atténuer "le choc" et de créer une "communauté virtuelle par tous les moyens". Life for Paris a donc essayé de faire "un ersatz" de cette commémoration grâce à Internet pour que les adhérents se sentent ensemble malgré tout. Il est très important de "donner des jalons aux adhérents dans la journée pour que, même s’ils sont seuls chez eux, ils ne se sentent pas seuls".

Ainsi, l’association rediffuse sur sa page Facebook la cérémonie en direct et sans commentaires. Des cérémonies des années précédentes seront rediffusées au cours de la journée et un apéro Zoom privé (pour les adhérents) sera organisé en fin de journée.

À 18 heures, le groupe Queens of the Stone Age, dont le chanteur Josh Homme est aussi membre du groupe Eagles of Death Metal, diffusera un live sur sa chaîne YouTube et lancera également un appel aux dons pour Life for Paris. À 20 h 30, un concert en hommage aux victimes des attentats du 13-Novembre 2015 sera diffusé sur le site de la Philharmonie de Paris et d’Arte Concert.

"Dès qu’il y a un attentat, on revit un peu le sien"

Les récents attentats rendent peut-être encore plus essentiel cet hommage. La France a en effet été touchée par trois attentats en l’espace d’un mois (à Paris, rue Nicolas-Appert, le 25 septembre, à Conflans-Sainte-Honorine, le 16 octobre, et à la basilique Notre-Dame de l’Assomption de Nice le 29 octobre).

"Ça a suscité une émotion très forte dans nos rangs : nous victimes, proches de victimes, survivants, comme chacun des attentats", confie Arthur Dénouveaux. La première raison est que, selon lui, "dès qu’il y a un attentat, on revit un peu le sien et on se sent très proche de tout ça".

Chaque attentat instille la terreur, chez presque tout le monde puisqu'"on a tous eu un prof d’histoire, on connaît tous des gens qui vont à l’église ou on y va nous-même, mais pour les victimes de terrorisme, la différence est que vous avez l’impression que [les terroristes] sont tout proches de vous pour venir finir le boulot qu’ils n’ont pas fini le premier coup", précise Arthur, qui insiste sur cette émotion très difficile à "endiguer".

L’autre raison, c’est que ça fait cinq ans que les survivants témoignent de "l’inutilité complète du terrorisme, qui est vraiment un truc abject qui n’avance à rien" et commencent à ressentir une "énorme frustration de voir que les choses n’avancent pas". Arthur Dénouveaux décrit un quasi "réflexe grégaire" qui lui donne encore plus envie de témoigner cette année "pour montrer qu’on est toujours là et qu’on continue d’espérer que ce message va finir par passer".

Rendre hommage aux survivants

Le 13 novembre 2015, 130 personnes ont perdu la vie. L’une des personnes survivantes s’étant suicidée, le nombre de vies perdues s’élève à 131. Mais le nombre de victimes de ces attentats est bien plus important. Les rescapés, les blessés, les survivants, les familles et les amis… Il est difficile de quantifier le nombre de victimes, mais si l’on s’en tient au nombre de parties civiles au procès des attentats qui s’ouvrira en 2021, il s’agit d’au moins 1 750 personnes…

Comment rendre hommage à ces rescapés qui ont, eux aussi, connu l’horreur ?

"Quand on est victime et survivant, on est content que les gens se souviennent, qu’ils marquent d’une manière ou d’une autre leur souvenir, que ce soit en partageant sur Facebook le 'Mémorial' du Monde, en mettant un petit message, ça peut aussi être en allumant une bougie à sa fenêtre le soir, un drapeau bleu, blanc, rouge ou des fleurs à sa fenêtre…", continue Arthur.

Il est important pour les victimes d’entendre que les autres, et la société en général, n’oublient pas et comprennent que "même cinq ans après, on puisse toujours se sentir très mal. On veut ressentir une forme de bienveillance et d’empathie, sans que ça aille trop loin. Qu’on ne soit ni oublié, ni jugé".

"Je me souviens qu’elle fut la première personne vivante, intacte, que j’aie vue apparaître, la première qui m’ait fait sentir à quel point ceux qui approchaient de moi, désormais, venaient d’une autre planète – la planète où la vie continue." – "Le Lambeau" de Philippe Lançon (éditions Gallimard).

"Quand le ou les procès, s’il y a appel, seront passés, on aura fait un progrès énorme"

Dans son interview accordée à Konbini news en novembre dernier, Arthur Dénouveaux abordait la question de la "condition de victime" et l’idée d’un "droit à l’oubli" pour celles et ceux qui ont vécu l’horreur.

Le président de Life for Paris confie qu’en un an, "ça a beaucoup évolué dans ma tête, notamment parce qu’il y a le procès des attentats de janvier 2015". À travers ce dernier, "je me rends compte que le droit à l’oubli, je suis évidemment pour, mais je pense qu’il va beaucoup passer par la justice", continue-t-il.

Pour le rescapé, le moment du procès serait finalement le moment "où l’on peut passer de victime à témoin. Et venir apporter son témoignage à la justice, c’est aussi sortir de la 'victimité passive' et agir pour que la justice puisse [être rendue]".

"Je pleure sur ces jeunes vies arrachées, je pleure sur ces mamans en désolation, ces papas dévastés, ces amoureux survivants éberlués, ces amoureuses saccagées par le chagrin. Je pleure sur ces enfants qui ne comprendront pas pourquoi maman ou papa ne reviennent pas […]. Je pleure sur ces dizaines, ces centaines d’amis, de copains, de collègues, qui vont devoir inventer des histoires extraordinaires pour tenir bon eux-mêmes, pour tenir au lasso leurs souvenirs, car le malheur ne se contente jamais de l’ordinaire.""Nuit d’épine" de Christiane Taubira (éditions Plon).