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"C'est monté crescendo" : comment Yasmine, 22 ans, est tombée dans l'alcoolisme

"On boit tous pour s'anesthésier le cerveau."

"J’arrête l’alcool" : Yasmine*, 22 ans, a pris cette décision il y a maintenant trois mois. Ce choix, elle l’a fait après "un trop-plein". De boissons. De soirées étudiantes. De soirées "qui ne rimaient plus à rien". Mais surtout parce que l’alcool "a gâché une grosse partie de ma vie, scolaire et sociale", nous explique-t-elle.

Yasmine nous a écrit pour témoigner. Dans son message, la jeune femme se décrivait comme alcoolique. Quand on l’interroge sur sa définition de l’alcoolisme, elle nous répond que ce n’est "pas forcément, ou du moins pas seulement, comme le cliché qu’on s’en fait. Il y a aussi le binge-drinking, c’est-à-dire boire à tout prix de grandes quantités d’alcool en un laps de temps très court".

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"Je me souviens de soirées où j’ai dû boire une vingtaine de verres"

Et c’est là-dedans que Yasmine est tombée, la tête la première. Et de surcroît alors qu’elle était très jeune. Elle nous raconte d’abord les premières fois où elle a été amenée à boire :

"Dès le lycée, on boit sans se rendre compte mais dans des quantités astronomiques. Je me souviens de soirées où j’ai dû boire une vingtaine de verres !

Et on ne se rendait même pas compte de ce qu’on faisait, ce qui est encore plus fou. C’est généralisé et banalisé. Sans parler de la consommation de stupéfiants qui accompagne souvent l’alcool."

Sa première cuite, Yasmine l’a eue à 15 ans, au Nouvel An. L’été qui a suivi, pendant les vacances, elle se met à boire beaucoup. Sa consommation a basculé très vite du côté de l’excessivité. Elle se souvient :

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"Tout est allé très vite : le lycée, le bac. C’est le premier examen important : on veut relâcher la pression le week-end. Alors on boit. Beaucoup. Et trop. Même si on n’a pas beaucoup d’argent à cet âge-là, on se cotise tous et on achète de l’alcool à bas prix."

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Et la jeune fille pointe du doigt la facilité avec laquelle des mineurs peuvent se procurer de l’alcool comme ils le souhaitent : "on envoie celui qui fait un peu plus vieux ou on va dans une épicerie qu’on sait n’être pas très regardante et hop ! le tour est joué."

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Après l’obtention du précieux diplôme, la tout juste bachelière intègre une licence de langues. La première année, ponctuée certes de nombreuses sorties, est validée avec brio. Mais l’été suivant, Yasmine, qui est alors âgée de 19 ans, est victime d'un accident, qui a conduit à une hospitalisation suivie d’une immobilisation pendant plusieurs mois.

Dès que la rééducation eut été finie, "la première chose que j’ai faite, ça a été d’aller à une soirée", se souvient-elle, effarée. "C’est terrible quand j’y repense, la première chose que j’ai faite quand j’ai pu remarcher, ça n’a pas été d’aller me promener, ça a été de boire !"

"C’est monté crescendo et à force, je buvais tous les soirs"

Après ce qu’elle qualifie de "traumatisme", Yasmine a emménagé en colocation. "La ville était plus étudiante que ma ville d'origine et là, y’avait toujours un moyen de se bourrer la gueule." "À force, je buvais tous les jours, je sortais tous les soirs." Commence alors la descente aux enfers :

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"C’est monté crescendo, crescendo, crescendo. Tous les soirs, sans exception, même le dimanche, y’avait des potes à la maison et donc, y’a pas un soir où on ne buvait pas."

La jeune femme, autrefois selon elle "élève motrice et motivée", arrête peu à peu les cours et en parallèle commence à travailler dans la restauration pour mettre des sous de côté. "C’est un milieu professionnel rempli de vices, qui fut donc très attirant pour moi".

Si Yasmine tient à témoigner, c’est aussi pour parler de la précarité étudiante. Ancienne boursière, elle disposait de 450 euros par mois :

"Ça ne suffit pas. Tous les étudiants ne peuvent pas rester vivre chez leurs parents, pour des raisons diverses et variées. Donc on est obligés de travailler à côté et on a souvent deux choix qui s’offrent à nous : les baby-sittings et la restauration. La première ne payant pas assez, on va vers la seconde option."

"Le début de la fin"

"Cette année-là a été le point culminant de mon alcoolisme. Ça m’a poussé à arrêter mes études", raconte-t-elle. À la même période, plusieurs décès surviennent dans sa famille. "J’étais très fragile, donc j’ai plongé dedans". Et c’était facile :

"Je me bourrais la gueule tous les soirs avec mes responsables, toute l’équipe. On buvait tout le temps. Ça a été le début de la fin et je buvais même en journée, pendant le service.

J’avais un rythme de vie effréné et j’étais très jeune, ce qui m’a vite poussée à adopter des conduites addictives. On n’en parle pas beaucoup, mais c’est un milieu où les comportements addictifs sont très présents."

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Son emploi du temps était le suivant : 

"Je travaillais de 11 heures à 15 heures. J’arrivais en gueule de bois à 11 heures, après avoir fait la fête jusqu’à 7 heures/8 heures du mat'. Je faisais mon service du midi. Au début c’était dur ; puis après on s’habitue. C’est horrible, je me rends compte de ce que j’infligeais à mon corps.

Je faisais ensuite une sieste pour décuver et de 18h30 à minuit je bossais, et toujours, je buvais. Puis je ressortais. Et mes deux jours de repos hebdomadaires, je les passais à dormir et je ne faisais rien de ma vie."

"On s’autodétruit et on est dans le déni"

Durant toute cette période, Yasmine ne se pose aucune question. "C’était devenu naturel", explique-t-elle :

"J’en ai discuté avec plein de jeunes de mon âge et on s’autodétruit tous en faisant ça. On s’entraîne dans le vide, on fait de la merde à chaque fois qu’on sort. Tout le monde le sait mais personne ne veut se l’avouer. On est dans le déni, je ne trouve pas ça normal d’être tout le temps obligé de se mettre des races."

Chaque lendemain de soirée pendant cette période-là, Yasmine se réveille terrifiée : "J’avais peur de regarder mon téléphone et de voir qui j’avais appelé. La crainte de voir à qui, ivre morte, j’avais envoyé des messages."

Petit à petit, les black-out s’enchaînent. "Je me réveillais obligée d’appeler mes potes pour leur demander de me raconter où j’avais été et avec qui. J’ai eu une peine de cœur, en journée ça allait mais le soir, dès que j’étais bourrée, je devenais folle et je le harcelais avec des pavés."

Elle nous raconte également qu’il lui est arrivé de tomber dans les pommes à cause de l’alcool. "Je n’ai jamais été jusqu’à avoir un delirium tremens mais c’était devenu partie intégrante de mon rythme biologique. Mon corps était réglé ainsi : à telle heure, tu vas boire."

Yasmine, qui a perdu de nombreux amis à cause de son addiction à l’alcool, souhaite insister sur le fait que contrairement aux apparences, si l’alcool aide au départ à développer une vie sociale, "il peut aussi vous la tuer". 

"On veut s’anesthésier le cerveau"

Selon Yasmine, son alcoolisme est social et générationnel. "Mais il va plus loin que ça", assure-t-elle : "le but premier, c’est de se socialiser. Mais la finalité, c’est d’oublier." Et de développer :

"Je côtoie des gens de tous les milieux sociaux. Je suis issue d'un quartier populaire  mais mes parents ont déménagé dans un quartier plus aisé, dans ce qu’on appelle les 'beaux quartiers'.

Et partout, j’ai l’impression que les gens boivent parce qu’ils veulent s’anesthésier le cerveau, on est dans une société qui va vite, on nous balance des informations de toutes parts, qui sont toujours négatives.

J’avais un prof qui disait qu’on était une jeunesse désenchantée. Et c’est clairement ça."

Ne penser à rien et s’anesthésier le cerveau, donc. Mais sans régler ses problèmes. Yasmine nous explique avoir bu pour oublier notamment des soucis d’argent. Mais paradoxalement, elle en a dépensé énormément : "par curiosité, j’ai regardé sur mon compte en banque et j’ai observé que mes dépenses en alcool, rien que pour l’année 2019, s’étaient élevées à un montant de 2 500 euros. Rien qu’en alcool."

"C’est énorme", se désole-t-elle, ajoutant : "j’ai parlé à un ami et j’ai vu qu’on avait tous un problème puisqu’il m’a répondu 'oh ça va, moi j’ai dépensé 5 000 !' Ce qui fait pas loin de 500 euros par mois, vous vous rendez compte ?"

"À 30 ans, ton foie va te lâcher"

Désolée, Yasmine regrette aujourd’hui : "on a un problème de génération et on ne s’en rend pas compte alors qu’on a tout l’avenir devant nous, c’est dommage !" Mais un jour, elle se réveille et a un déclic : elle ne peut plus continuer comme ça :

"Je me suis rendu compte de tous les amis que j’avais perdus à cause de ça. Puis un soir, le mec du kebab où j’allais souvent bourrée la nuit, alors qu’on ne se connaissait pas, m’a dit : 't’as l’air d’être une fille bien. Je ne te connais pas mais à chaque fois que je te vois t’es déchirée'.

J’ai fondu en larmes."

"Je me suis rendu compte que le mec que je voyais à l’époque, à chaque fois qu’on couchait ensemble, on était bourrés. T’imagines. À chaque fois. C’est horrible", raconte-t-elle. Et puis professionnellement, sa dépendance commence aussi à lui causer des soucis : "mon boss au restau a vu que ça n’allait pas, que je me pointais en retard, en gueule de bois, que je gueulais en plein service et que je cassais des trucs. Il m’a dit : 't’as 22 ans, tu te bousilles. Et à trente ans, ton foie va te lâcher.'"

"On va boire un coup ?"

Après avoir pris conscience du mal qui la rongeait, Yasmine a arrêté son travail dans la restauration, a réemménagé dans sa ville natale où elle effectue une formation accélérée pour devenir hôtesse de l’air. "Le rythme et le cadre imposés ont fait que je devais être là chaque jour, à l’heure et bien habillée. Rien que le fait de me fixer un objectif d’avenir, ça m’a aidée."

Depuis trois mois, elle n’a pas bu une goutte d’alcool, à une exception près. La jeune fille a réussi la partie théorique de l’examen de sa formation et doit passer la pratique à la fin janvier. Et, pendant les deux mois de battement, "je me suis rendu compte qu’il n’y avait que ça à faire". Pressée de s’expliquer, elle développe :

"C’est fou, dès qu’on me propose un truc, c’est : 'on va boire un coup ?' On ne me propose jamais d’aller au musée, au ciné ou d’aller me balader. C’est toujours une invitation à aller boire un verre.

Et quand tout votre entourage vous pousse à ça, car il y a les stories Instagram, où tout le monde boit, mais aussi en direct : quand on commande un Perrier rondelle, on se rend vite compte qu’on n’est pas dans le truc quoi donc on prend une pinte. Et voilà quoi, ça repart. J’ai fait une petite rechute avec le Nouvel An."

Mais elle compte bien redoubler d’efforts pour que ça ne reparte plus. Car Yasmine mesure sa chance : "les gens doivent faire vraiment gaffe à leur santé. Moi, je suis allée consulter chez le médecin, j’ai fait des radios et je n’ai rien, mais j’ai des amis qui ont eu des cirrhoses du foie à 22 ans."

Et si elle souhaite apporter son témoignage aujourd’hui, c’est afin de dire aux jeunes de son âge que "non, ça n’est pas normal". "Ça n’est pas normal de boire presque voire tous les jours de la semaine, de se réveiller tout le temps en gueule de bois. Ça n’est pas normal que ça affecte notre vie sociale, et que ça gâche une partie de notre vie." Puis elle conclut : "je ne veux pas qu’un gars ou une fille comme moi se sente obligé de boire à ce point pour se sentir cool, à l’aise dans sa vie et avec les autres."

* Le prénom a été modifié.

Par Astrid Van Laer, publié le 07/01/2020