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"C'est anormal" : réactions à l'infiltration d'un journaliste dans la police

Publié le

par Astrid Van Laer

© Éditions Goutte d’or

Pour la préfecture de police, "les faits allégués ne sont pas vérifiés".

En 2017, le journaliste Valentin Gendrot, 29 ans, a choisi de retourner sur les bancs de l’école afin d’intégrer les rangs de la police et pour cela, être formé afin de devenir adjoint de sécurité. Son but ? "Pouvoir raconter de l’intérieur les deux grands tabous de la maison flic, à savoir les violences policières et le mal-être des policiers dans leurs conditions de travail.”

Interviewé par Konbini news, il se souvient : "en trois mois seulement, je vais avoir une habilitation pour porter une arme sur la voie publique […] je me dis : 'ouah, c’est vraiment de la police low cost'". Il regrette également certains points de sa formation : "le cours sur les violences conjugales dure trois heures, a lieu à la fin de la scolarité et ça ressemble à un cours d’anglais en fin d’année."

Lors de son infiltration longue de deux ans, l’auteur de Flic va notamment être affecté au commissariat du 19e arrondissement de la capitale. Dès ses "premières heures" passées dans celui-ci, il affirme avoir vu "un de ses nouveaux collègues frapper un gardé à vue." Et d’après lui, c’est loin d’avoir été une expérience isolée. Il certifie avoir "assisté régulièrement à des violences" et assure :

"Elles sont toujours faites à l’encontre de personnes noires, d’origine arabe ou des migrants, toujours, c’est systématiquement des violences qui sont sous les radars, elles n’apparaissent jamais sur les ondes radio des policiers, ne sont jamais écrites."

"À ce stade, les policiers accusés ne sont pas identifiés et les faits allégués ne sont pas vérifiés"

Si le journaliste infiltré, qui aborde en outre le "vrai mal-être dans la police" qu’il attribue notamment aux "conditions de travail" et à une "grande coupure entre la hiérarchie et les policiers de tous les jours", considère que "c’est le fait d’une minorité de policiers", il évoque toutefois une omerta paralysante dans les rangs des Bleus :
"Ce qui est extrêmement surprenant c’est que la majorité des policiers, qu’ils fassent partie de la hiérarchie policière ou qu’ils soient de simples collègues, ne disent rien. Ils ne les cautionnent pas mais ne disent rien. […] Dans la police, on ne balance pas. Celui qui balance devient le traître, du coup on va le mettre au placard."
Valentin Gendrot cite même un exemple où "la bavure a été maquillée", et évoque un "faux en écriture publique".
Contacté par nos soins, le ministère de l’Intérieur répond, au sujet "des agissements graves" dénoncés par Valentin Gendrot dans son ouvrage qu'"à ce stade, les policiers accusés ne sont pas identifiés et les faits allégués ne sont pas vérifiés", poursuivant :

"C’est pourquoi, afin d’établir la véracité des faits relatés dans ce livre et relayés par les médias, et à la demande du Ministre de l’Intérieur, le préfet de Police, Didier Lallement, les a portés à la connaissance du Procureur de la République et a saisi parallèlement à titre administratif l’Inspection Générale de la Police Nationale."

Et ajoute : "l’enquête devra également déterminer les raisons pour lesquelles les faits supposés n’ont pas fait l’objet d’un signalement immédiat au Procureur", avant de conclure : "le préfet de Police réaffirme tout son soutien aux policiers qui accomplissent au quotidien leurs missions avec professionnalisme dans des conditions souvent difficiles."

"Tout ce qu’il dit, moi je l’ai vécu"

"Quand j’ai vu cette vidéo ce matin, je me suis dit : 'tout ce qu’il dit, moi je l’ai vécu" : en décembre dernier, nous avions interviewé Boubacar Dramé. Ce médiateur de la ville de Gennevilliers avait été arrêté violemment par la Bac quelques mois plus tôt et son interpellation, filmée par des passants, avait viré en une violente agression.
 
 
Joint par téléphone, ce dernier, qui a un temps souffert d’un syndrome de stress post-traumatique, nous a indiqué qu’il considérait que les propos de Valentin Gendrot étaient "l’explication théorique de ce qu’il s’était passé pour [lui]".
 
"Les policiers sont assermentés, ils mentent mais on ne fait rien. Ceux qui les couvrent sont complices. C’est anormal", poursuit-il, ajoutant : "dans la police, on a l’impression que l’esprit de corps est plus fort que tout. L’institution pèse plus que nous." Il se souvient notamment de ce qu’on lui a dit à son arrivée au commissariat : "moi je crois mes collègues, j’ai l’habitude des mecs comme toi."

Les témoignages comme le sien et celui de Valentin Gendrot peuvent-ils contribuer à faire bouger les choses ? "C’est frustrant parce que c’est trop long, c’est un travail de fourmi mais oui, ça sert toujours", nous dit-il, s’efforçant de faire preuve d’optimisme.

"Quand on est policier, on a un devoir d’exemplarité"

Même son de cloche du côté de Noam Anouar. Il y a quelques mois, ce policier nous accordait une interview dans laquelle il dénonçait sans tabou les violences policières, l’inaction de l’IGPN et le racisme qui selon lui "gangrène" la police. 

Selon lui, l’infiltration opérée par Valentin Gendrot est un "travail courageux" et il corrobore de nombreux faits rapportés, notamment l’utilisation de l’expression "bâtard" : "le vocabulaire rapporté existe", affirme-t-il, ajoutant : "l’expérience démontre ce qu’il dit, par exemple quand vous balancez, vous êtes mis au placard et l’institution est un rouleau compresseur qui vous lamine".

Idem concernant certains points de la formation, où la déontologie y est "accessoire" et la question des violences conjugales éludée, ou bien concernant l’omerta : elle est "entretenue par le système, hiérarchique ou du bas de l’échelle", selon Noam Anouar, qui émet toutefois quelques réserves : 

"Je suis en désaccord avec le point concernant le manque de moyens. Ça existe bien sûr mais ça ne doit pas être une excuse. C’est un discours de syndicat. Quand on est policier, on a un devoir d’exemplarité et on ne doit pas se taire sur les injustices. Moi je pense que ça ne doit pas être la norme, ça ne doit pas déresponsabiliser les gens qui agissent de la sorte, on a le devoir de s’insurger."

"On ne traite pas les procédures contre la police, c’est ce qui fait défaut dans la police et rend le climat intenable, c’est ce qui pourrit l’institution. On pointe du doigt les violences et le racisme, mais maintenant que fait-on de ça ?", ajoute-t-il, considérant l’institution encore trop fragile et "pas assez mûre pour faire avancer les choses en profondeur".

Toutefois, il salue ce qu’il qualifie d'"acte de bravoure" de la part du journaliste, expliquant : "c’est bien que ce soit ce monsieur qui témoigne car à chaque fois, on nous parle de misérabilisme et là ça fait du bien, ça permet de renforcer nos témoignages qui sont parfois décrédibilisés."