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Armes françaises au Yémen : les journalistes de Disclose entendus par la DGSI

Durant son audition, le journaliste d'investigation Geoffrey Livolsi aurait aussi été interrogé au sujet de... Monsanto.

Le 15 avril dernier, Disclose, un média d’investigation à but non lucratif dont Konbini est partenaire, publiait une enquête intitulée "Made in France" et révélait au grand public un rapport classé "confidentiel défense". Ce dernier attestait l’implication d’armes françaises dans la guerre au Yémen.

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Ce document ultrasecret, daté de septembre 2018, montrait notamment comment des avions de combat Mirage 2000-9, ou encore la technologie à visée laser Damoclès, sont vendus à l’Arabie saoudite et à ses alliés et sont utilisés dans les bombardements et combats au Yémen.

Une révélation rendue possible grâce à une fuite de documents, qui a contredit le discours officiel du gouvernement français.

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Des journalistes entendus "à titre privé"

Un mois plus tard, mardi 14 mai, les fondateurs et journalistes d’investigation de Disclose, Geoffrey Livolsi et Mathias Destal, "ont été auditionnés à titre personnel et sous le régime de l’audition libre" par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), a-t-on appris.

Lors des révélations de Disclose, Geoffrey Livolsi nous avait alors expliqué avoir reçu ce document d’une source "du plus haut sommet de l’État", précisant évidemment vouloir "maintenir l’anonymat" de celle-ci.

Mais la protection des sources pourrait aujourd’hui être remise en cause avec cette audition pour "compromission du secret de la défense nationale", une infraction qui, selon le Code pénal, est passible de cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende.

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Et il se trouve que Geoffrey Livolsi et Mathias Destal n’ont pas été entendus en tant que journalistes, mais en tant que personnes privées, ce qui est, selon Disclose, "proprement scandaleux" :

"Les enquêteurs de la DGSI ont notifié à Mathias Destal et Geoffrey Livolsi qu’ils n’étaient pas entendus en tant que journalistes.

[Au cours de leurs interrogatoires] ils ont également appris que l’enquête préliminaire ouverte en décembre était conduite sous l’autorité de la 'section terrorisme et atteinte à la sûreté nationale' du parquet de Paris. Un cadre procédural que nous dénonçons fermement."

Qu’implique ce cadre ? "Cette procédure [les] prive des garanties apportées par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse", rétorque Disclose, qui ajoute : "Elle confirme la volonté d’exercer une pression personnelle en mettant tout en œuvre pour détacher l’infraction pénale de compromission de l’exercice de notre devoir journalistique."

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"Ces manœuvres ne nous empêcheront pas de poursuivre notre travail légitime"

Les deux hommes ont expliqué avoir fait le choix d’exercer le droit au silence, après avoir déclaré aux enquêteurs "qu’ils avaient agi dans l’exercice de leur mission d’information au public", précise le communiqué qu’ils ont publié hier dans la soirée. Et d’assurer : "Ces manœuvres ne nous empêcheront pas de poursuivre notre travail légitime."

Joint par téléphone, Geoffrey Livolsi nous explique avoir été notifié de son audition une semaine après la publication de l’enquête. Il nous raconte les préambules :

"D’abord, on a fait des demandes afin de pouvoir être auditionnés en deux temps séparés et ainsi éviter d’avoir deux avocats car, avec Mathias Destal, on était auditionnés à la même heure.

Notre avocate avait demandé que nous soyons auditionnés avec une heure de décalage étant donné qu’on était en audition libre – donc il n’y avait pas d’impératif pour qu’on ne communique pas entre les deux auditions. Mais la DGSI a refusé au motif de la nécessité impérieuse de l’enquête."

Concernant le déroulé de l’audition, cette dernière a duré environ une heure : "Ça a été assez vite, puisqu’on a exercé notre droit au silence. On nous a simplement posé sept pages de questions, auxquelles nous n’avons pas répondu."

Si les deux hommes ne sont pour l’instant pas poursuivis et ont simplement été auditionnés, ils ne savent pas encore quelles seront les suites, comme nous l’explique M. Livolsi :

"Si la procédure s’était arrêtée là, on aurait reçu un rappel à la loi parce qu’ils ont, dans le cadre de l’audition, établi l’infraction de 'compromission du secret de défense nationale' à la date du 15 avril 2019.

Mais ils ont refusé de répondre à nos avocats concernant les suites juridiques, c’est-à-dire : où en est l’enquête, à quel stade sont-ils, quelles vont être les suites et quand on pourra avoir accès au dossier."

Et au beau milieu de tout ça, Monsanto…

Enfin, un point particulier pose question dans ces auditions et en particulier celle de Geoffrey Livolsi : ce dernier assure avoir été interrogé au sujet d’un retweet concernant les révélations au sujet des méthodes de fichage illégal de personnalités en fonction de leur positionnement sur le glyphosate par l’entreprise Monsanto.

"C’était un peu la question surprise à la fin de l’audition : ça concernait le retweet d’un compte privé la semaine dernière", nous explique Geoffrey Livolsi, poursuivant : "C’était un retweet de Luc Bronner, directeur de la publication du Monde d’un papier sur les fichiers Monsanto."

Et le journaliste d’investigation de poursuivre : "On m’a demandé pourquoi j’avais fait ça et quel était mon positionnement sur cette affaire. Ce qui n’avait aucun rapport", rappelle Geoffrey Livolsi. Il précise : "Comme on avait fait le choix de garder le silence, on n’a pas répondu."

Après les auditions, un consortium de journalistes issus de 37 médias français s’est mobilisé pour apporter son soutien à nos confrères Mathias Destal et Geoffrey Livolsi. Sur les réseaux sociaux, les messages de soutien émanant de la profession, auxquels Konbini news s’associe, sont nombreux :

Par Astrid Van Laer, publié le 15/05/2019

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