Alessandro RAMPAZZO / AFP

Et pendant ce temps : les Amazones estoniennes défendent leur "île des femmes"

L'île de 16 km2 compte seulement deux petits magasins d'alimentation, un musée, une église et une petite école de 36 élèves.

*Chaque jour, Konbini news s’engage à faire de la place à de l’information qui n’a rien à voir avec l’épidémie de coronavirus. Ça s’appelle "Et pendant ce temps" et aujourd’hui, notre regard se tourne vers l’île de Kihnu, une petite île de la mer Baltique.

Depuis des siècles, sur l’île de Kihnu, à 10 kilomètres des côtes estoniennes, des femmes portant foulards et jupes à raies rouges cultivent la terre, gardent le phare, président des cérémonies religieuses et se déguisent en Père Noël. Les hommes de cette petite île de la mer Baltique, recouverte de forêts, prennent le large pendant des semaines et des mois, laissant aux femmes le soin d’animer ce que l’on considère comme l’une des dernières sociétés matriarcales du globe.

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Mais ce mode de vie coutumier de Kihnu est menacé. Les difficultés économiques poussent de plus en plus d’insulaires à partir à la recherche d’un emploi ailleurs. "Autour de chaque table de cuisine, chaque jour, nous discutons de notre survie", a déclaré Mare Matas, guide et protectrice de l’héritage de Kihnu, à l’AFP. La vie à Kihnu s’articule toujours autour d’anciennes traditions et chansons populaires, une culture unique classée au "patrimoine oral et immatériel de l’Unesco". "Nous allons la perdre si les gens ne vivent plus ici", s’inquiète Mare.

Bien que 686 résidents y soient enregistrés, seulement 300 y restent à l’année, soit moitié moins qu’avant la crise mondiale de 2008 qui a durement frappé l’Estonie. L’île de 16 km2 compte seulement quelques routes pavées, deux petits magasins d’alimentation, un musée, une église et une petite école qui n’accueille plus que 36 élèves, contre une centaine il y a quelques années.

La pêche est menacée, les habitants de l’île ne peuvent plus en vivre

"Les phoques et les cormorans, c’est le plus gros problème", explique à l’AFP le pêcheur Margus Laarents, en train de fumer un lot de poissons récemment pêchés, sur une grille derrière sa maison. Les deux espèces sont protégées après avoir quasiment disparu au milieu du siècle dernier pour cause de chasses massives.

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Depuis, elles sont revenues en masse et menacent à leur tour les poissons locaux. Une étude menée en 2010 a montré que les captures de perche ont été divisées par dix et celles de certaines autres espèces par cent.

Margus et sa femme Marge estiment, comme beaucoup d’autres, qu’ils ne peuvent plus vivre de la mer. Comme beaucoup encore, ils subviennent à leurs besoins alimentaires en élevant des animaux et en cultivant la terre. L’autre moyen de subsistance traditionnel, le tricot et le tissage, n’est plus viable sur le plan commercial, explique Mare Matas. De nombreux pêcheurs sont ainsi partis à la recherche de travail en Norvège ou en Finlande.

 "Cela nous faisait rire de voir un homme travailler la terre"

Lors de leur matinée-café hebdomadaire, douze femmes âgées de Kihnu échangent nouvelles, ragots et souvenirs, autour d’une table de harengs salés, biscuits et chocolats. On parle des hommes qui ont fait le choix de rester sur l’île et sont beaucoup plus nombreux aujourd’hui à s’attaquer aux travaux autrefois réservés aux femmes. 

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"Oskar a été l’un des premiers à aller travailler dans les champs", se souvient Merasse Salme. On raconte sur l’île que madame Salme, une forte personnalité matriarcale, avait insisté pour que son mari Oskar vienne travailler à la ferme avec elle, quand le couple était âgé de 25 ans. "Cela nous faisait rire de voir un homme travailler la terre", rappelle une femme.

Ce mode de vie si particulier attire les touristes. Jusqu’à 30 000 visiteurs, une moitié d’Estoniens et l’autre venant d’Europe et d’Asie. Comme il n’y a ni hôtel, ni restaurant, certains accueillent les visiteurs chez eux. Mais le tourisme ne rapporte que pendant l’été.

Magie bleue

Les rôles des hommes et des femmes ont peut-être changé, mais une tâche incombe toujours aux femmes : faire vivre la culture séculaire de Kihnu. Quand les hommes étaient en mer, la tradition voulait que les femmes organisent les festivals, enterrements et mariages – des cérémonies anciennes et complexes parfois étalées sur plusieurs jours.

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Un mariage à Kihnu reste unique : trois jours de musique, de danse, de rituels pré-chrétiens, dont celui de magie bleue, protectrice, consistant à couvrir la tête de la mariée d’un tissu blanc bordé de rouge – qui lui assure une protection surnaturelle –, jusqu’à ce qu’elle arrive à la maison de son époux.

Les chants populaires, la maîtrise du violon ou de l’accordéon sont des compétences indispensables pour les femmes de l’île, dont beaucoup portent au quotidien leur jupe kihnu à rayures rouges.

"Cette culture locale que nous avons peut-elle faire face à ce monde nouveau ?"

Si nombre des habitants sont partis, certains retournent sur l’île. La violoniste Maria Michelson est revenue à Kihnu après ses études universitaires et maintenant, elle en transmet l’héritage musical aux enfants, dans un centre culturel en bois. Selon elle, Internet et un nouveau ferry qui vient deux fois par jour ont révolutionné la vie sur l’île.

"Cette culture locale que nous avons, peut-elle faire face à ce monde nouveau ? On verra bien", soupire-t-elle.

Konbini news avec AFP

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Par Lila Blumberg, publié le 03/04/2020