Marche du Siècle, le 16 mars 2019, à Bordeaux. © MEHDI FEDOUACH / AFP

Désastre du plastique : la faute à qui ?

Et si on arrêtait d'accuser les simples consommateurs ?

État des lieux de l’urgence sur le plastique, tour d’horizon des alternatives et bonnes pratiques à adopter : c’est #leplastiquenonmerci, par France Inter et Konbini.

Les chiffres sont là, devant nos yeux : "si rien ne change, d’ici 2030 l’industrie du plastique devrait doubler la quantité de pollution plastique dans les océans", alerte WWF. Mais toutes les ONG du monde ont beau tirer la sonnette d’alarme, le secteur se porte très bien et les déchets plastiques prolifèrent.

Et il ne s’agit pas seulement d’un constat à l’échelle mondiale. La France joue ainsi un grand rôle dans ce phénomène : "On produit plus de PET [polytéréphtalate d’éthylène, ndlr] en France qu’en Europe", selon l’association européenne d’entreprises du secteur du plastique PlasticsEurope, qui précise qu’il s’agit de l’une des "spécificités de la France, qui est très grande productrice de bouteilles plastiques".

Cela n’empêche pas les producteurs de craindre leurs détracteurs. Dans un rapport publié en 2018, PlasticsEurope s’inquiétait pour son image, expliquant que les plastiques "paient peut-être la rançon de leur succès" et pâtissent d’une mauvaise publicité à cause des "effets supposés sur la santé et leur impact sur l’environnement [sic]".

Il est vrai que l’on commence petit à petit à légiférer. D’ici 2020, il ne devrait plus y avoir de plastique à usage unique dans l’Union européenne : exit les cotons-tiges et bye bye les pailles. Le mois dernier, de grandes entreprises ont signé un pacte avec des ONG et le gouvernement pour réduire leur production d’emballages en plastique. C’est bien, mais c’est tardif, long à mettre en place et insuffisant.

En outre, les consommateurs qui souhaitent réduire la place du plastique ont un éventail d’options assez restreint. Car si certains gestes sont simples à adopter – comme refuser une paille en plastique (quand bien même les restaurants et bars pourraient arrêter d’en proposer), demander que son café à emporter soit servi dans son thermos personnel, ou encore avoir une gourde –, il est très compliqué d’acheter certains produits sans qu’ils soient faits ou recouverts de plastique.

De la responsabilité des industriels

On culpabilise de plus en plus les consommateurs, mais on ne leur propose pas (ou peu) d’alternatives. Considérons l’achat d’aliments par exemple : il est possible d’acheter en vrac, bien sûr, mais c’est plus cher et plus compliqué. Notre collègue de Konbini Pharrell Arot s’est récemment lancé le défi de vivre un mois sans plastique, et son constat est sans appel :

"Les offres existantes de vrac, de circuits parallèles mieux sourcés et mieux pensés, ne sont pas assez accessibles et sont souvent trop élitistes. Si on veut que tout le monde joue le jeu, il faudrait démocratiser leur fonctionnement, l’étendre plus massivement à la grande distribution et rendre l’offre plus inclusive et plus simple d’accès."

Pharrell Arot, journaliste à Konbini et rédacteur en chef de Club Sandwich, lors de son mois sans plastique. (© Club Sandwich)

Les bouteilles d’eau pétillante en verre ? Introuvables, ou presque : quand elles le sont, elles sont vendues par packs et empaquetées dans… du plastique, rapportait-il. Pourquoi est-ce aussi difficile ? La réponse est assez simple : comme souvent lorsque les logiques éthique et économique se font face, il faut regarder du côté des coûts de production. Et, sans surprise, ceux du plastique sont très bas.

Comme le souligne WWF dans un rapport intitulé "Pollution plastique : à qui la faute ?", la récente baisse de ces coûts "a accéléré la production de plastique vierge, atteignant 396 millions de tonnes en 2016, et entraînant une baisse associée de son prix de vente". L’ONG détaille :

"Le coût des matières premières utilisées pour produire le plastique, telles que le gaz naturel et le pétrole, a diminué de près de moitié au cours de la dernière décennie. Le gaz naturel liquéfié américain (GNL) joue un rôle de catalyseur dans l’évolution du marché de l’énergie au sens large.

À cause de l’augmentation des exportations américaines à bas prix, le GNL est entré dans une phase de prix bas en Europe et en Chine, qui sont les plus grands producteurs de plastique au monde. En raison du faible coût des matières premières, la production de plastique vierge est devenue de plus en plus rentable pour l’industrie pétrochimique."

WWF conclut que ces coûts "contribuent à une industrie du plastique qui privilégie le plastique vierge par rapport au plastique recyclé secondaire, plus coûteux et plus difficile à produire".

Le désastre de la culture du "fast" et du jetable

Si les bas coûts sont les premiers coupables du désastre du plastique, il faut aussi regarder du côté de la culture de l’obsolescence pour dégager un autre élément de réponse, lui aussi résultant d’une logique pécuniaire. Le "fast" est partout : dans la nourriture avec les "fast-foods", dans la mode avec la "fast-fashion"… Les habitudes de consommation acquises ces dernières décennies tendent à nous faire acheter toujours plus, et nous poussent à nous débarrasser rapidement de pratiquement tout ce que l’on achète.

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Ceci est éminemment problématique. Les emballages de nourriture à emporter sont truffés de plastique, on le sait, mais les vêtements aussi. En 2017, Greenpeace alertait sur ce problème et pointait du doigt le recours de plus en plus récurrent aux matériaux synthétiques dans ces vêtements issus de l’industrie de la "fast-fashion", expliquant au sujet du polyester :

"[Il] émet près de trois fois plus de CO2 que le coton […], peut mettre plusieurs décennies à se dégrader et pollue l’environnement marin avec des microfibres de plastique."

Mais cette mode du jetable n’est pas nouvelle. Il fut un temps où Coca-Cola, qui figure dans le top 10 des entreprises qui consomment le plus de plastique au monde, proposait uniquement des bouteilles en verre, et les gens rapportaient leurs bouteilles vides à la consigne pour qu’elles repartent dans les usines de la multinationale.

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"Tout le monde était gagnant au jeu de la collecte : le producteur avait moins de bouteilles à fabriquer, le consommateur récupérait de l’argent et l’environnement était préservé", explique l’entreprise elle-même sur son site. Mais dès les années 1960, "le jetable fait de l’ombre à la consigne", poursuit la marque, expliquant : "L’emballage à usage unique devient un argument de vente, et en 30 ans la consigne disparaît alors totalement du paysage." La situation actuelle serait donc en partie de la faute d’une mode qui séduit les acheteurs.

(© Guillermo Legaria/AFP)

Le "greenwashing" pour se donner bonne conscience

En plus de rejeter la faute sur le consommateur, les industries et les marques se donnent de plus en plus bonne conscience. Ce phénomène a même un nom : c’est le "greenwashing", ou "écoblanchiment" en bon français. Ce terme désigne la volonté des entreprises de se vanter de petites initiatives écoresponsables, dans le but d’éclipser des comportements beaucoup moins éthiques.

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Il suffit de se rendre sur le site de Coca-Cola, très régulièrement mis en cause pour son mode de production et les ravages environnementaux qu’il engendre, pour en voir les traces. On y trouve par exemple une rubrique "Environnement", dans laquelle figurent des publications telles que "The Coca-Cola Company aide trois villages en Inde à mieux gérer leurs ressources en eau".

En 2018, Greenpeace dénonçait le greenwashing de Nestlé. La multinationale, accusée d’être le plus gros pollueur au plastique des Philippines, se vantait alors dans un communiqué de "vouloir passer à 100 % de plastique recyclable ou réutilisable d’ici à 2025 et d’augmenter la part de plastiques recyclés, sans préciser dans quelle mesure", déplorait Greenpeace. L’ONG a donc rétorqué :

"Contrairement à ce que Nestlé souhaite nous faire croire, le problème ne vient pas des consommateurs, mais bel et bien des entreprises qui produisent les déchets. Le géant de l’agroalimentaire doit se soumettre aux standards les plus élevés et montrer l’exemple.

Cela signifie réduire concrètement le volume de déchet et, à terme, renoncer entièrement aux emballages plastiques à usage unique. La crise du plastique ne se réglera pas grâce au recyclage."

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"Plus ce sera coûteux pour les distributeurs, plus les choses vont changer rapidement"

Alors comment faire pour que les industriels arrêtent de reporter la responsabilité des ravages du plastique sur les consommateurs ? Dans son rapport sur la pollution plastique, WWF souligne un point important : une fois leurs produits vendus, les industriels ont tendance à se laver les mains de ce qu’il leur arrive.

"Les producteurs de plastique ne sont pas tenus responsables des impacts négatifs de cette production, car le prix actuel du plastique vierge sur le marché ne tient pas compte de l’ensemble des coûts qu’il fait peser sur la société et la nature", écrit l’ONG.

Interrogée par Konbini sur le sujet, Isabelle Autissier, navigatrice de renom et présidente de WWF France, pointe du doigt le coût du suremballage ainsi que la responsabilité des marques :

"Ça coûte très cher au consommateur, ces emballages avec les belles couleurs dessus et tout ça. Et, souvent, l’emballage est plus cher que ce qui est dedans. Mais il n’y a pas que le consommateur. Je pense que la responsabilité sur le plastique, c’est aussi les pouvoirs publics qui doivent légiférer, mais aussi des industriels qui doivent arrêter d’en utiliser.

Pour l’instant, ils les utilisent, mais pourquoi ? Parce que ce n’est pas cher du tout et qu’on ne leur fait pas payer les désordres et les dégâts que ça provoque. Donc ces gens-là, il faut les pousser à être citoyens et à arrêter de nous vendre des trucs suremballés."

Comment un consommateur lambda peut-il entraîner les industriels à freiner, voire stopper, leur production de plastique ? Boycotter, c’est fort, mais c’est compliqué. En revanche, on peut inciter. Par le biais de législations fortes, mais pas seulement. Car si les industriels ont le pouvoir, le consommateur dispose d’une arme importante : l’influence. On l’a vu dans le milieu de la mode : face aux préoccupations de plus en plus importantes des acheteurs, certaines marques, comme Zara, ont lancé ces dernières années des collections écoresponsables.

Enfin, parmi les diverses possibilités qui s’offrent aux consommateurs, une initiative a particulièrement retenu notre attention. Les "Plastic Attacks" sont des opérations pacifiques et symboliques, mais non moins efficaces, montées par des acheteurs pour demander aux magasins de la grande distribution d’arrêter de mettre du plastique partout.

L’une des organisatrices des Plastic Attacks, Fanny Vismara, nous explique le concept :

"Le principe, c’est de se réunir, de faire les courses tous ensemble et une fois les achats effectués, on décide de se libérer de tous les emballages superflus, ceux qu’on ramène généralement à la maison.

D’ordinaire, le premier truc que l’on fait en rentrant chez soi, c’est de tout déballer et de mettre les produits dans le frigo. Cette fois, on laisse le plastique à la charge du distributeur."

Partant du principe que c’est un coût pour les distributeurs de traiter ces déchets, l’idée est de se dire "plus on sera nombreux à les laisser, plus ce sera coûteux pour eux, et plus les choses vont changer rapidement."

Par Astrid Van Laer, publié le 27/03/2019

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