Témoignage : pourquoi je "casse" dans les manifs

1er mai 2018. La manifestation est marquée par les dégradations et violences d’un groupe de militants cagoulés se revendiquant membres des black blocs. Il y a deux ans, Émile nous expliquait ce qui le poussait à être un "casseur". Pour lui, il s’agit surtout de marquer violemment un ennemi commun.

(© Claude TRUONG-NGOC via Wikipédia CC)

Je suis ce que l’on appelle un "casseur". C’est-à-dire que, parfois, dans une manifestation tendue, je me dissimule le visage, je casse certaines vitrines et affronte les forces de l’ordre.

“Des casseurs ravagent le centre-ville”

De manière générale, je suscite la colère, la condamnation et surtout, les fantasmes de la classe politique et médiatique, pour ma tendance violente, mon anarchisme exacerbé et ma supposée haine de la démocratie et de la libre expression.

"Des casseurs ravagent le centre-ville", "Une manifestation tourne mal", divers articles de presse relatent mes méfaits envers le pauvre contribuable, qui se réveille un matin avec son commerce détruit par moi ou mes semblables.

Et toi, t’es-tu déjà demandé pourquoi j’agissais ainsi ? Qu’est-ce qui me pousse à cette violence ? Si tu ne l’as pas fait, sache que je vais quand même te raconter.

Je ne sais pas si tu t’es déjà retrouvé, par hasard ou par erreur, dans un cortège de manifestation qui tourne mal, mais sache que c’est le chaos. Échange de provocation entre les flics et nous, premiers accrochages. Et il faut savoir que nous ne sommes pas toujours les premiers à lancer les hostilités, loin de là.

Que ce soit envie de se battre ou ordre d’en haut, il arrive souvent qu’un CRS te braque ostensiblement avec un flash-ball, charge timidement, avant de se replier rapidement, histoire de tâter le terrain et de réchauffer les esprits déjà bien chauds… Bref, la tension est à son comble et n’attend qu’une étincelle pour s’embraser. Cette étincelle peut prendre bien des formes : bris de vitrine, d’abribus, charge de CRS, tir de lacrymo, séparation de cortège… Souvent, un savant mélange de tous ces éléments.

Encerclé, dans un brouillard de fumigènes

Une fois que la machine est lancée, elle est très difficile à arrêter. Imagine des courses effrénées accompagnées de grands cris : "Ils arrivent par la droite", "Ils ont des flash-ball", "Ils ont chopé quelqu’un". Et entre deux nuages de lacrymo, tu peux apercevoir des gens se faire tabasser, du sang par terre, des gens en train d’arracher des pavés pour s’en servir de projectiles.

À ce moment, deux possibilités : soit tu es là par hasard, et ta réaction est totalement imprévisible. Tu ne peux pas t’en aller, puisque l’on est totalement encerclé, dans un brouillard de lacrymo et de fumigènes. Il est difficile de se cacher, puisque les manifs se déroulent sur de grands boulevards ouverts. Bon courage pour te rendre, puisque dans ce genre de moment, les flics ont tendance à taper d’abord et penser après. Dans tous les cas, je te souhaite bon courage pour ne pas passer pour un casseur.

Mais tu es peut-être là en sachant ce qui peut se passer. Comme je l’ai déjà dit, c’est mon cas.

Bon pour un procès

Là, c’est parti, je me masque pour ne pas me faire filmer par les flics, je ramasse quelques pierres. Je cherche des banques, des compagnies d’assurances. J’en trouve une, je casse la vitrine. Le sentiment d’agir enfin contre ces représentants de l’ordre établi que je hais de tout mon être, même si c’est symbolique, même si personne ne m’entend. Et je sais que quelques-uns m’entendront malgré tout. Ici, je vois un camarade se faire choper par les CRS qui se mettent à le frapper derrière leurs lignes, là, c’est un type qui est poursuivi par un agent de la BAC. Je peux encore l’aider celui-là. Je jette un pavé sur le flic, puis je cours vers lui pour le bousculer, il tombe, je me barre. Le type aussi. Petite victoire.

Si j’ai de la chance, je ne me ferai pas arrêter. Sinon, je suis bon pour un procès.

Maintenant que tu vois à peu près comment se passe une manifestation tendue, je vais essayer de te faire comprendre mes actes.

Pas une brute anarchiste sans cervelle

Pour moi, casser une vitrine de banque, c’est symbolique. Je désigne le véritable ennemi commun, au-delà de tel ministre ou de tel maire responsable d’une loi ou d’un arrêté municipal, c’est-à-dire le capitalisme que la banque représente parfaitement. Et je ne casse pas d’autres vitrines. Ni celles de commerces, ni celles d’associations ou autres. Et je peux te promettre que mes camarades font la même chose. Comment se fait-il qu’elles soient tout de même cassées me diras-tu ?

Il s’agit parfois d’accidents, parfois de gens qui profitent de ce genre de moment pour se défouler sans réfléchir, et bien souvent, de policiers en civil qui veulent nous faire passer pour des dangers publics, et étouffer notre message. Parce que c’est plus simple de dire “ils ont tout cassé” plutôt que “ils ont cassé des vitrines de banques”. Tu n’y crois pas ? Je t’invite à aller chercher quelques vidéos sur Internet après la prochaine manif', avant qu’elles ne soient supprimées, c’est édifiant.

Parce que finalement, mon message, ce n’est pas de te dire de venir casser avec moi, même si ça pourrait être sympa, ni d’approuver mes actes, même si ça me ferait plaisir, mais de te les faire comprendre et de les faire comprendre aux autres, pour que je n’entende plus que je suis une brute anarchiste sans cervelle.

On peut désapprouver la violence, mais se contenter de la condamner sans réfléchir, c’est aussi idiot que la commettre sans réfléchir.

Émile, 21 ans, étudiant en histoire, Toulouse

Ce témoignage provient des ateliers d’écriture menés par la ZEP(la Zone d’Expression Prioritaire), un média d’accompagnement à l’expression des jeunes de 15 à 25 ans, qui témoignent de leur quotidien comme de toute l’actualité qui les concerne.

Par La Zep, publié le 03/05/2018