Témoignage : parti de Guinée avec mon frère, je l'ai perdu en mer Méditerranée

À 14 ans, Ebrima a quitté la Guinée-Conakry pour parcourir quelque 4 400 km avec son frère aîné jusqu’au Maroc. S’il est parvenu à rejoindre les côtes européennes, son frère a péri noyé en mer Méditerranée. Il s’appelait Bailo.

(© Flickr/Irish Defence Forces)

Je suis parti de Guinée en 2017. J’avais 14 ans et mon frère 20 ans. J’ai pas connu mon père et ma mère est décédée en 2015. Je vivais avec mon oncle et sa femme. Ils ne m’aimaient pas, ils me frappaient et j’ai arrêté l’école après la mort de ma mère. Un jour j’ai dit à mon frère qui travaillait que je voulais partir. Il a dit qu’il allait voir et après il m’a dit : “On part”. J’étais content ! Il avait un peu d’argent parce qu’il travaillait.

J’avais peur parce que je n’avais jamais voyagé. Mon frère me disait souvent de ne pas avoir peur, ça m’aidait un peu. Lui, il n’avait jamais voyagé mais il n’avait pas peur. Pour traverser la frontière les militaires nous demandent nos papiers… alors qu’on a pas de papiers. Ça a duré deux heures pour négocier : ils ont dit de les payer pour passer. Quand on a payé on nous a laissés partir.

On est allé à Bamako, la capitale du Mali, et on est restés deux jours. Mon frère s’occupait de tout. Il allait nous chercher à manger et les billets pour aller à la frontière. Tous les deux on était calmes, on parlait pas beaucoup. Après on a bougé pour aller vers l’Algérie. Les rebelles puis les militaires qui sont dans le désert ont pris tout notre argent. Ils nous ont mis en prison avec mon frère et d’autres gens. Chaque jour on nous frappait. On ne nous donnait presque pas à manger. Mon frère me protégeait, il me disait : “C’est comme ça, il faut que tu aies du courage”.

Puis, on nous a laissés partir en Algérie. La nuit, on a traversé la frontière dans le désert : il y avait d’autres militaires, des voitures, des chiens. J’ai été en prison, très malade. Mon frère lui n’était pas malade. Il m’a dit de faire des prières. Lui aussi il en faisait. On est arrivés dans une ville en Algérie où on a travaillé dans la maçonnerie pendant quatre mois. Il y avait beaucoup de Noirs, des migrants qui travaillaient là-bas. Avec mon frère on a essayé de faire bien, il me disait tout le temps d’avoir du courage. On nous a payés et mon frère gérait l’argent. Mais on dormait dans la rue : on avait besoin d’argent pour payer la frontière. Quand on a pu avoir un peu d’argent on a demandé à aller au Maroc pour traverser la frontière.

“Petit, parle, parle, tu vas rentrer ne t’inquiète pas”

Ce n’était pas facile, il y avait des militaires armés. On avait peur parce que si on voit un Noir là-bas on le tue. J’ai vu des gens mourir. On est restés à la frontière entre l’Algérie et le Maroc jusqu’à minuit, comme ça on ne nous voyait pas. Avec beaucoup de personnes on a marché à pieds pour traverser la frontière. Des fois on parlait avec des gens, certains étaient avec nous depuis la prison. Moi je voulais pas discuter. Ils me disaient : “Petit parle, parle, tu vas rentrer ne t’inquiète pas”. Mon frère me disait de rigoler alors je rigolais un peu. Arrivé au Maroc il me demandait : “Pourquoi tu parlais pas là-bas, tu parles ici ?” Je répondais : “J’avais peur c’est pour ça que je parlais pas ! Au Maroc on tue pas, on frappe pas donc j’avais pas peur.”

On a pris un bus pour aller à Rabat. On est restés une semaine. Après, on a acheté des billets de bus pour aller à la forêt de Nador. On y est restés deux mois. On attendait parce qu’il y avait trop de vagues dans la mer. Avec l’argent du travail en Algérie on pouvait prendre les billets et acheter du riz ou de l’eau. On faisait rien, beaucoup de prières. Il faisait froid. À 4h ou 5h du matin quand les militaires marocains voyaient des gens dans la forêt ils les emmenaient à la frontière algérienne.

Pendant les deux mois j’étais pas tout le temps avec mon frère dans la forêt. Il me donnait l’argent pour acheter l’eau, le riz et le pain. On cotisait pour préparer le riz avec les femmes. À la forêt mon frère m’a amené à un passeur pour traverser la mer pour venir en Espagne. Avec mon frère on n’avait pas le même passeur. Il avait trouvé une place pour moi mais pas pour lui. Alors il est parti après moi. J’avais peur de voyager seul sur la mer sans mon frère. On s’est pas vus : le passeur a dit aujourd’hui il y a “programme”. Je dormais avec mon frère mais il ne savait pas que je passais ce jour.

“Moi, mon frère il ne meurt pas”

Ensuite on a traversé la mer. J’ai eu peur. On a pris un zodiac, on a bougé à minuit et on est rentrés dans la zone internationale à six heures du matin. Un bateau espagnol nous a vus. Ils nous ont arrêtés et ils ont appelé le bateau de sauvetage. Deux heures plus tard ils sont venus nous sauver et on a débarqué. On nous a amenés dans un camp de la Croix Rouge et deux jours après on nous a amenés dans un appartement où on nous a donné à manger et des vêtements.

J’ai rencontré un Guinéen peul. Je lui ai dit que je voulais appeler mon frère. Quand j’ai dit : “Je suis rentré”, mon frère était content. Il m’a dit : “Moi aussi, je veux aller avec toi, j’arrive”. Ensuite j’ai attendu deux semaines. Et puis j’ai entendu qu’il y avait des gens venus par la mer depuis Maroc qui étaient morts. Je me suis connecté sur Facebook, j’ai vu directement : “RIP” sur la page de mon frère. J’y croyais même pas. “Moi, mon frère il ne meurt pas”. J’ai appelé directement ma famille et j’ai dit : “Je suis rentré en Espagne, j’ai laissé mon frère au Maroc”. Ils m’ont dit : “Il est mort”. J’y croyais toujours pas.

Pendant deux semaines je n’arrivais pas à dormir. Je pensais beaucoup à lui. Je me connectais sur Facebook pour parler. Beaucoup de gens m’appelaient pour donner leurs condoléances. C’était mon seul frère, j’ai aussi une petite sœur de 9 ans. Je pense à mon frère tous les jours. Il était beau. Il s’appelait Bailo. Que son âme repose en paix.

 

Ebrima, 15 ans, réfugié, Paris

Ce témoignage provient des ateliers d’écriture menés par la ZEP (la Zone d’Expression Prioritaire), un média d’accompagnement à l’expression des jeunes de 15 à 25 ans, qui témoignent de leur quotidien comme de toute l’actualité qui les concerne.

Par La Zep, publié le 12/06/2018