"J’ai été aspergée de javel parce que je tenais la main de ma copine"

Aurélie Merlo a 32 ans. Dimanche 2 septembre, elle se baladait dans les rues de Lille pour la braderie. Les deux femmes ont été aspergées de peinture noire et de javel, et ce ne sont pas les seules. Aurélie nous raconte cette après-midi où elle a été victime d’une agression homophobe.

(© Klaus Vedfelt/Getty images)

On chinait avec ma compagne tranquillement, quand j’ai ressenti une première fois ce que je pensais être de l’eau sur mon avant-bras. Ce n’est que 2-3 mètres plus loin que j’ai senti bien distinctement l’odeur de javel. Ça m’a arrêté net. C’est un peu étrange de recevoir ça en pleine braderie. J’ai vu que le T-shirt de ma compagne était clairsemé et que son pantalon aussi était plein de javel.

C’est assez visible, parce qu’on portait des vêtements sombres. On n’a pas compris tout de suite ce qu’il se passait. Naïvement, on a pensé à un accident, qu’il y avait eu un jet quelque part et qu’on était sur le passage. Mais pendant qu’on s’interrogeait, ma compagne a reçu de la peinture noire sur le bras. Difficile de continuer à croire au hasard.

"Aujourd’hui c’est de la javel, demain c’est ?…" (© Aurélie Merlo)

Il y avait tellement de monde qu’il était impossible de repérer d’où ça venait exactement. J’ai regardé tout de suite autour de moi pour voir si certaines personnes criaient ou avaient été touchées, mais rien. Il n’y avait vraiment que nous à avoir reçu ça au milieu de la foule.

On était en colère parce que nos vêtements étaient complètement flingués. On a essayé de s’enlever les traces de peinture qu’on avait sur la peau et on est parties continuer la braderie et c’est arrivé une troisième fois. Mon sac à dos avait des traces de peinture noire. Je pense qu’on nous a suivies ou qu’il y avait plusieurs groupes.

"La colère s’est effacée pour laisser place à un sentiment de honte"

J’ai commencé un peu à ruminer, en me disant que si c’était vraiment nous qui étions visées, il y avait des chances que ce soit parce qu’on est un couple de femmes. Le soir j’ai vu le tweet d’une autre jeune femme qui avait reçu la même chose à la braderie : de la javel et de la peinture – parce qu’elle était avec sa copine.

Je n’avais pas de mots. On était dépitées, ça voulait dire qu’on était vraiment visées, spécifiquement. Quand on a compris que c’était parce qu’on était un couple de femmes, la colère s’est effacée pour laisser place à un sentiment de honte. Depuis lundi, les témoignages affluent. On se rend compte qu’on n’est pas que deux couples de femmes, on est bien plus. Il y a aussi un couple d’hommes et ça dépasse la braderie. Il y aurait eu d’autres cas cet été à Lille.

Jusqu’à présent personne n’a rien dit ou rien fait. On a tendance à se dire que c’est un accident, qu’on est passées au mauvais endroit. C’est dur de se rendre compte que c’est spécifiquement pour nous, parce qu’on est homosexuelles. Quand on se rend compte qu’il y a des gens qui font ça en toute impunité, fréquemment, systématiquement, on se dit qu’il faut que ça cesse. Ça peut dégénérer, la haine peut s’amplifier. Il faut montrer ce que font ces gens, il faut que ça sorte.

En 2018, il y a toujours de l’homophobie. Souvent c’est caché, les gens n’osent pas le dire. Parfois on ne se dit pas tout de suite que c’est parce qu’on est homo. Si je n’avais pas vu ce tweet, je n’aurais pas eu ce sentiment d’être attaquée pour ce que je suis. Je me serais dit que c’est un mauvais coup de chance. J’ai déjà été victime d’agressions verbales, à l’époque du mariage pour tous notamment. Mais cet acte en lui-même : de jeter de la javel et de la peinture, c’est nouveau.

"On ne va pas arrêter de se tenir la main"

Je pensais qu’on était isolées et je me rends compte que c’est un phénomène qui dure depuis un moment et qu’il faut en parler. Ce sont des personnes qui ont un problème avec des homosexuel·le·s. Ils le font savoir comme ça, je trouve que c’est dommage. On ne comprend pas, ça n’apporte rien. D’ailleurs je ne cherche pas à désigner qui que ce soit derrière ces actes.

On n’est pas un couple hyper démonstratif. On se tient la main de temps en temps, quand on aime bien le moment qu’on vit. C’est une manière de communiquer notre bien-être. Quand on aime bien ce qu’on est en train de faire ensemble, on se tient la main, c’est peut-être un peu bizarre.

Ce jet de javel, c’est un acte pour intimider, mais on ne va se cacher pour autant. Se cacher, ça voudrait dire qu’on a peur, or ce n’est pas le cas. Se cacher, ça voudrait dire qu’ils ont raison et qu’on n’a pas à voir des homos dans la rue se tenir la main. Mais ils ont tort, donc on ne va pas arrêter de se tenir la main. Les couples homosexuels existent en France, il faut qu’ils soient pris en considération. C’est en étant visible que les mentalités peuvent évoluer. Se tenir la main, ce n’est rien, ce n’est pas un acte révolutionnaire.

Aujourd’hui je ne suis pas en colère contre les coupables. Après tout ce ne sont que des vêtements, on en achètera d’autres. Mais l’acte en lui-même je le trouve dommage ; ça marque une certaine lâcheté, en pleine foule et de dos. Ça aurait été beaucoup plus courageux de nous agresser verbalement, au moins on aurait eu la possibilité de discuter pour comprendre leur cheminement.

Je voudrais leur dire que la prochaine fois qu’ils croisent des couples homosexuels et que ça les dérange, ils ont deux options. Soit ils ne font rien et ils passent leur chemin. Soit ils peuvent leur parler, pour leur dire ce qui les dérange et essayer d’en discuter. Il y a encore trop de méconnaissance et d’a priori sur le sujet.

Par Clothilde Bru, publié le 04/09/2018