Aquarius : après Madrid, Rome, La Valette et Ajaccio, l’Elysée finit enfin par s’exprimer

Le silence de l’exécutif français face au drame humanitaire de l’Aquarius peine à se faire comprendre. Il aura fallu attendre plus deux jours et une proposition de l’exécutif corse pour que Paris prenne la parole.

© Capture d’écran de "BOZA" par Konbini

2018, l’odyssée du calvaire. Lundi 11 juin, l’Aquarius, le navire de sauvetage venant en aide aux personnes qui, réfugiées, tentent de traverser la Méditerranée, était bloqué en mer. Ce dernier comptait débarquer en Italie, mais le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini lui a interdit de le faire, multipliant les messages du genre : "Fermons les ports."

M. Salvini a d’abord adressé un courrier au gouvernement maltais en lui demandant de "recevoir l’Aquarius afin de fournir une première aide aux migrants qui sont à bord", chose que La Valette a refusée, avançant être "en pleine conformité avec ses obligations internationales".

Dans l’après-midi, c’est finalement le nouveau Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, qui a proposé d’ouvrir le port de Valence pour accueillir l’Aquarius et les 629 personnes bloquées à son bord, parmi lesquelles onze enfants en bas âge, 123 mineurs isolés et sept femmes enceintes.

SOS Méditerranée, l’association à bord de l’Aquarius, après avoir salué un "signe très positif" de la part de l’Espagne, a fait savoir "qu’atteindre l’Espagne prendrait plusieurs jours. Avec 629 personnes à bord et une météo qui se détériore, la situation risquerait de devenir critique". L’ONG a donc demandé une nouvelle fois aux autorités maritimes italiennes de trouver "une solution sûre et rapide".

Silence radio du côté des autorités françaises. Dans les médias, responsables politiques de tout bord tentent de prendre l’opinion publique à partie et, pendant ce temps, l’Aquarius stagne. En novembre dernier, Konbini avait embarqué sur le navire et passé plusieurs jours avec les équipes de sauvetage et les rescapés. Un reportage à revoir pour comprendre les conditions de survie à bord et, par conséquent, l’urgence de trouver un port où accoster.

En Corse, on tente de faire réagir Paris : "Il faut que chacun prenne ses responsabilités"

Pourtant, surprise : mardi 12 juin au matin, ce n’est ni Emmanuel Macron ni Gérard Collomb qui a pris la parole mais les dirigeants nationalistes corses. Le président du Conseil exécutif de Corse, Gilles Simeoni, appuyé par le président de l’Assemblée corse, Jean-Guy Talamoni, ont proposé à l’Aquarius d’accoster sur l’Île de Beauté, mettant en exergue le silence assourdissant des autorités compétentes, qui ont, d’après Le Figaro, refusé cette proposition pour "ne pas créer de précédent" :

Joint par téléphone, Jean-Guy Talamoni explique la démarche qui a été la leur. S’ils ont pris les devants, c’est qu’ils ont "réagi avec inquiétude", nous dit-il :

"On parlait d’un voyage long et périlleux à Valence, compte tenu du fait d’abord que le navire n’est pas prévu pour transporter autant de passagers, des conditions météo et de l’état des ressources à bord. Il m’a donc semblé que la localisation géographique du navire n’était pas si lointaine des côtes corses. D’autre part, on parle d’une situation d’urgence avec un risque mortel pour les enfants en bas âge et les femmes enceintes notamment. […]

Après avoir mûrement réfléchi, je me suis dit qu’en tant que responsable politique et de la conception que je me fais de mon mandat, je ne pouvais pas me taire dans un moment comme celui-ci. Il faut que chacun prenne ses responsabilités, même si dans une affaire comme ça, il y a beaucoup de coups à prendre. Mais les politiques ne sont pas uniquement élus pour préparer l’élection suivante."

"À ce stade, il s’agit d’éviter des pertes de vies humaines, poursuit l’élu nationaliste. Il y a des moments dans la vie politique, et dans la vie tout court, où il faut prendre ses responsabilités. Il y a des questions de conscience morale. Je ne voyais pas laisser passer l’occasion de résoudre une crise qui peut s’avérer gravissime, tout simplement."

S’il assure ne pas avoir "la volonté de donner des leçons et de mettre qui que ce soit en porte à faux" car il "comprend qu’il faille des réflexions approfondies de la part des services de l’Etat", il explique qu’il a pris position "dans l’urgence, pour éviter de connaître un drame".

En réalité, M. Talamoni concède et rappelle que, concrètement, la Corse "ne dispose pas de cette compétence sur le plan juridique". "Il aurait bien entendu fallu que Paris donne le feu vert", précise-t-il avant de développer :

"Nous, on a été choisis par les Corses donc on a une compétence bien plus importante que la compétence formelle de la loi. Nous sommes intervenus au titre de cette légitimité politique et c’était une manière de dire à l’administration d’État : 'Mettons-nous autour de la table, discutons et collaborons.'"

Il semblerait surtout qu’il a voulu entraîner des prises de décisions dans les ministères concernés de la capitale : "C’était simplement une prise de position qui devait en amener d’autres, et cela a d’ailleurs partiellement fait son effet", explique-t-il. Il poursuit :

"En réalité, j’ai voulu provoquer d’autres réactions, pas seulement en Corse, mais y compris de la part des services de l’État. Car, même si je connais la complexité de la situation, je pense qu’à un moment donné, il y a un temps pour la réflexion et un temps pour la décision et l’action.

Sinon, on se retrouve avec un drame humanitaire. Je pensais que je n’avais pas le droit de ne pas dire que la Corse pouvait aussi être une possibilité."

"Si on peut éviter que des gens meurent, il faut faire en sorte que ça n’arrive pas. C’est basique, on est des personnalités politiques, mais des êtres humains aussi", conclut l’élu.

L’aphasie française peine à passer… même du côté de la majorité

L’association France Terre d’Asile a déploré une "défaite pour nos valeurs" en pointant du doigt le "silence assourdissant de la France et de l’Europe". Pour la France Insoumise (FI), "l’Espagne a sauvé l’honneur de l’humanité" en proposant à l’Aquarius de rejoindre ses terres. Son silence "vaut complicité" avec l’Italie et Malte, a dénoncé le député FI de la 1re circonscription de Seine-Saint-Denis, Éric Coquerel.

Même dans les rangs de la majorité, plusieurs voix de députés se sont élevées pour critiquer le silence du gouvernement français. Ils ont en effet été nombreux à s’exprimer sur les réseaux sociaux pour critiquer la paralysie de l’exécutif. Un membre de la République en marche a même déclaré à l’AFP qu’un groupe d’une "trentaine" d’élus s’était constitué pour "mettre une pression" sur le gouvernement.

Mais Nathalie Loiseau, chargée des Affaires européennes auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, invitée sur LCP, assurait n’avoir reçu aucune demande : "Nous n’avons pas été saisis d’une demande de la part de l’ONG SOS Méditerranée, pour une raison simple, c’est que pour se rendre en France c’est plusieurs jours de mer." Elle n’a pas répondu à la question : "La France aurait-elle accepté si on lui avait demandé d’accueillir l’Aquarius ?" :

"Écoutez, je ne peux pas me prononcer à la place du président de la République, mais je l’ai dit on est dans un cas humanitaire et à partir de là, on regarde les choses avec humanité d’abord."

Par téléphone, SOS Méditerranée nous a expliqué que, pour des questions de droit maritime, tant que le Maritime Rescue Coordination Center (MRCC) de Rome, qui chapeaute et coordonne l’opération de sauvetage, est toujours en charge, l’ONG ne peut adresser de demande à un autre pays… Mais la France aurait toutefois pu le proposer, comme l’Espagne.

Après la bataille, la France se souvient qu’elle a une voix

Vers 6 heures ce matin, SOS Méditerranée a finalement indiqué que des vivres seraient livrés par un navire italien et que l’équipage acceptait donc la proposition de Madrid d’accoster au port de Valence. Trois heures plus tard, l’ONG a confirmé cette décision. Elle a également indiqué que les "vivres attendus [étaient] arrivés". Et d’ajouter :

"Les équipes sont soulagées qu’une solution se profile. Mais ça prolonge inutilement le temps passé en mer par les rescapés déjà vulnérables et [ça] réduit la capacité de sauvetage."

Après la tempête, Édouard Philippe a pris la parole à l’Assemblée nationale mardi dans l’après-midi, se disant "heureux" de la décision de l’Espagne d’ouvrir le port de Valence, et assurant :

"Nous sommes évidemment prêts à aider les autorités espagnoles pour accueillir et analyser la situation de ceux qui sur ce bateau pourraient vouloir bénéficier du statut de réfugié."

Le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, expliquait quant à lui hier sur CNews : "La France a pris sa part." Mardi 12 juin en début d’après-midi, il donnait en conférence de presse le compte rendu du Conseil des ministres. Interrogé au sujet de l’Aquarius, il a assuré que "la France n’était pas restée inactive", sans plus de précision, et a déclaré :

"Cette crise nous appelle à revoir et réformer nos règles européennes en matière de politique migratoire. La France et l’Allemagne feront fin juin une proposition ambitieuse, dans la lignée du discours de la Sorbonne du président."

"La France prend sa part, mais ce qui est inacceptable, c’est le comportement et l’instrumentalisation politique qui en a été faite par le gouvernement italien", a-t-il déclaré, rejetant l’entièreté du problème sur nos voisins italiens. Il a rappelé "le droit maritime", assurant que "si un bateau avait la France pour rive la plus proche, il pourrait accoster".

À ce sujet, M. Talamoni nous rétorque avec ironie : "C’est vrai qu’il me semble que l’Espagne était plus proche de l’Aquarius que nous, oui… à 1 500 km."

Pour l’heure, l’opération de sauvetage est encore en cours. Mais l’odyssée périlleuse est, non seulement loin d’être terminée, mais probablement et malheureusement loin d’être la dernière.

Par Astrid Van Laer, publié le 12/06/2018