Pia Klemp © Sea-watch.org

"La solidarité n'est pas un crime" : Pia, poursuivie pour avoir sauvé des migrants en mer

Entretien avec cette jeune capitaine de bateau, qui risque 20 ans de prison et 15 000 euros d'amende par personne sauvée.

Pia Klemp risque une peine de vingt ans de prison et une amende faramineuse pour avoir sauvé des migrants en mer Méditerranée : 15 000 euros par personne sauvée. À seulement 35 ans, la jeune capitaine de navire humanitaire, originaire de la ville de Bonn en Allemagne, ne se résigne pas.

Elle est mise en cause avec d’autres membres de son équipage, et elle considère avoir le droit maritime international de son côté : la Convention internationale pour la sauvegarde de la vie humaine en mer de 1974 stipule par exemple "l’obligation générale faite aux capitaines de se porter au secours de personnes en détresse". 

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Jointe par téléphone, celle qui œuvrait auparavant aux côtés de Sea Shepherd, l’ONG de défense des océans, a accepté de raconter à Konbini news son combat pour le sauvetage des migrants et de nous parler de l’enquête judiciaire qui a été ouverte à son propos et celui de neuf autres membres de l’équipage des navires Sea Watch 3 et Juventa. 

"Il est absolument ridicule d’accuser un marin de sauver des vies"

Lorsqu’on lui demande combien de personnes elle a sauvé, la jeune Allemande répond après une courte hésitation : "entre 5 000 et 6 000, je ne suis pas sûre." Mais lorsqu’il s’agit de lui demander pourquoi elle s’est lancée dans cette mission de dur labeur, elle assure :

"J’ai effectué ma première mission de sauvetage en Méditerranée en juin 2017 et je l’ai fait pour plusieurs raisons. La première est qu’en tant que navigatrice, je ne pouvais pas m’imaginer une mort plus horrible que celle d’être laissé seul en mer et de se noyer.

La seconde est que je suis très consciente d’être plus que privilégiée en tant qu’Européenne, et la raison pour laquelle des milliers de gens doivent fuir leur pays et celle pour laquelle ils doivent prendre des chemins mortels en traversant la Méditerranée, c’est parce que la société agit comme ça."

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"Donc, c’était très naturel pour moi d’y aller, et d’essayer de faire le peu que je pouvais pour améliorer la situation", conclut-elle. Un acte "très naturel" qui vaut pourtant à Pia Klemp d’être poursuivie. Elle nous explique :

"Là, les procureurs italiens enquêtent à propos de dix membres de l’équipage parmi lesquels je figure pour avoir secouru des migrants et soutenu l’immigration illégale, ce qui est absolument ridicule parce que tous ces sauvetages ont toujours été effectués en coordination avec le MRCC [Maritime Rescue Coordination Center], qui est l’autorité qui coordonne les sauvetages."

"Et puis de toutes les manières, c’est complètement absurde et ridicule d’accuser un marin de sauver des vies", ajoute-t-elle, avant d’expliquer : "c’est le devoir le plus important de tout marin. Et on risque une peine de vingt ans d’emprisonnement et des amendes pour avoir sauvé des vies."

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Lorsqu’on lui demande si elle a peur des peines qu’elle encourt, la réponse de Pia est sans appel : "j’ai peur de ce qui est déjà à l’œuvre aujourd’hui : la solidarité et les sauvetages sont criminalisés, et on est bloqués par les autorités européennes pour aider", explique-t-elle avant de poursuivre, interloquée : "des gens meurent tous les jours en Méditerranée et dans le même temps, les gens qui essayent de les sauver et qui agissent par solidarité sont politiquement poursuivis et criminalisés"

"Ce sont les gouvernements européens qui devraient être poursuivis"

Et Pia et son équipage comptent bien continuer, comme elle nous l’a confié :

"Bien sûr qu’on va continuer. Maintenant, je dois mener de front le combat de la solidarité en mer au tribunal pour prouver que la solidarité n’est pas un crime et que ce qu’on a fait est absolument bien et nécessaire, c’est-à-dire leur redonner la plus basique humanité et un peu de décence."

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"Ce sont les gouvernements européens qui devraient être accusés parce qu’ils laissent des gens se noyer en Méditerranée et en même temps, ils bloquent les efforts des civils pour sauver des vies", s’efforce-t-elle d’ajouter.

En outre, Pia est accusée par les pouvoirs publics de collaboration avec des passeurs libyens. Interrogée par Konbini news à ce sujet, elle réfute absolument ces allégations, qu’elle qualifie d'"absolument absurdes". Et nous assure : "aucun de nous n’a jamais collaboré avec aucun passeur que ce soit, c’est criminel que de faire des profits sur le dos de la misère dans laquelle vivent ces gens". Avant de tenir à rappeler : "Encore une fois, les gens qui jouent le jeu des passeurs, ce sont les gouvernements européens qui n’envoient pas d’aide aux réfugiés qui viennent chercher refuge en Europe."

Dans le cadre de l’enquête, la jeune femme et son équipage ont également été placés sur écoute : "plusieurs téléphones et ordinateurs ont aussi été saisis, donc il y a eu beaucoup de moyens qui ont été mis dans cette investigation", regrette-t-elle, expliquant :

"C’est incroyable de voir que le gouvernement fait autant d’effort pour essayer de criminaliser et de nous arrêter dans notre travail. Ils essayent de trouver des choses qu’ils peuvent utiliser contre nous. Mais ils ne peuvent rien trouver parce que on n’a jamais rien fait de mal.".

Une pétition, intitulée "Libérez l’héroïne emprisonnée pour avoir sauvé des vies en mer", a été lancée sur Change.org pour la soutenir et a déjà reçu le soutien de 115 000 signataires. Pia nous raconte sa surprise : "c’était vraiment, vraiment, une surprise très agréable de découvrir cette pétition car ça montre que les gens réalisent que c’est un problème qui nous concerne tous. C’est beau de voir ça et de voir tout ce soutien, de voir qu’on se questionne sur l’Europe dans laquelle on veut vivre."

Enfin, lorsqu’on interroge la jeune femme au sujet du ministre de l’Intérieur italien, Matteo Salvini, qui a fait de la lutte contre Sea Watch son cheval de bataille, elle répond d’emblée : "cet homme est évidemment un raciste, il ne cesse de citer Mussolini et sa politique est dégoûtante." Et elle ajoute :

"La manière dont il parle des réfugiés et des migrants en les déshumanisant complètement, ces gens contribuent à stigmatiser ces personnes dans le besoin, la manière dont il essaye de stopper les missions de sauvetage, c’est absolument dégoûtant. Ce politicien est un despote d’extrême droite et je n’arrive pas à croire qu’il aille si loin avec tout ça."

En 2017, les caméras de Konbini étaient montées à bord d’un autre bateau de sauvetage, l’Aquarius, pour suivre l’équipage de l’ONG SOS Méditerranée et filmer leur quotidien lors de missions de sauvetage en mer :

Par Astrid Van Laer, publié le 14/06/2019

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