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En France, les agressions LGBTphobes ne prennent pas de vacances

Publié le

par Pauline Ferrari

© Cavan Images

Des affaires qui sont "loin d’être des cas isolés", selon SOS Homophobie.

Le lieu varie mais l’histoire se répète : à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) le 18 juillet et à Macinaggio (Haute-Corse) quatre jours plus tôt, cinq jeunes hommes ont été roués de coups et injuriés en raison de leur homosexualité. Des attaques qui restent fréquentes en France et passent souvent sous les radars de la justice.

"Ces affaires sont loin d’être des cas isolés", soupire David Malouazé, vice-président de SOS Homophobie. Début juillet, le meurtre en Espagne de Samuel Luiz, jeune homosexuel de 24 ans battu à mort, a suscité une vague d’indignation en Europe. Le jeune homme a été tabassé à mort par une dizaine d’individus à la sortie d’une discothèque.

"Dans beaucoup de cas, les coups s’arrêtent parce que les victimes parviennent à s’enfuir ou parce que des personnes viennent les secourir", explique David Malouazé. C’est précisément ce qui est arrivé à Arnaud Gagnoud et à son compagnon, agressés en septembre 2018 dans le XXe arrondissement de Paris. Alors qu’ils s’enlaçaient à la sortie d’un théâtre, un groupe de six jeunes hommes les avaient entourés, leur adressant menaces de mort et de viol. "Mon partenaire a été tiré en arrière par une amie. Moi j’étais coincé au milieu, sous les coups de poing, de pieds et de casque de moto. C’est grâce à des passants qu’ils ont fini par détaler", témoigne le jeune homme auprès de l’AFP. "Depuis, mon compagnon et moi n’arrivons plus à nous tenir la main dans les lieux publics", ajoute-t-il.

"Le confinement a pesé lourdement sur les dépôts de plaintes" dans les cas LGBTphobes

Après quatre années consécutives de hausse, les actes anti-LGBT+ ont baissé de 15 % en 2020 : les forces de police et de gendarmerie ont ainsi recensé en 2020 "1 590 victimes de crimes ou délits à caractère homophobe ou transphobe", contre 1 870 en 2019, précise le ministère dans un communiqué. Les associations appellent toutefois à relativiser ce chiffre : "le confinement a pesé lourdement sur les dépôts de plaintes", rappelle le collectif associatif Inter-LGBT.

Selon le ministère, près d’un tiers des victimes a subi des injures anti-LGBT (31 %) et une sur quatre des violences physiques non sexuelles (26 %). Parmi les victimes de violences physiques, la moitié (51 %) a eu une incapacité totale de travail. Les victimes de menaces représentent 21 % de l’ensemble des victimes, en hausse par rapport à 2019. En 2020, 57 % des crimes et délits anti-LGBT+ enregistrés par la police ont eu lieu dans l’espace public. 72 % des victimes étaient des hommes, 60 % étaient âgés de moins de 35 ans.

Des agressions qui touchent aussi les femmes lesbiennes : selon le rapport 2021 de SOS Homophobie, 215 cas lesbophobes ont été rapportés à l’association en 2020. Les femmes lesbiennes subissent elles aussi insultes, rejet et harcèlement, particulièrement le milieu familial (20 % des cas rapportés à SOS Homophobie) ou l’espace public (14 %). Des violences verbales et parfois physiques, ainsi que des appels au viol, comme l’a vécu Eva, restauratrice toulousaine, en juin dernier. Comme elle l’explique au magazine TÊTU, un homme au volant d’une camionnette lui a lancé : "je vais t’enculer avec ta tête de Butch. Tu mérites que je t’encule". Malgré avoir porté plainte, elle affirme craindre des représailles.

En 2020, les associations ont signalé la mort de 350 personnes transgenres et non binaires dans le monde, un chiffre sans doute faible par rapport à la réalité. Les personnes exilées et travailleuses du sexe constituent la majorité des victimes qui ont été signalées. Quasiment toutes les victimes comptées étaient des femmes ou des personnes transféminines. En France, l’agression transphobe de Julia Boyer, place de la République à Paris en 2019, avait marqué l’opinion publique et mis la lumière sur les violences transphobes du quotidien. En 2020, Jessyca Sarmiento, travailleuse du sexe, a été écrasée volontairement par un conducteur au Bois de Boulogne ; tandis que les dernières années ont marqué de nombreux suicides de jeunes voire très jeunes personnes transgenres.

Des violences qui restent sous les radars de la justice

Quelques jours après la mort de Samuel Luiz, le journaliste Matthieu Foucher a partagé sur les réseaux sociaux une "liste non exhaustive" de huit meurtres d’hommes homosexuels commis en France entre 2015 et 2019. "On croit souvent qu’on n’est plus tué de nos jours en Europe lorsqu’on est gay. C’est faux", affirme le cofondateur de Friction Magazine. "Et il ne s’agit que de quelques cas qui ont fait l’objet d’articles de presse, souvent au moment des procès", précise le journaliste.

En 2019, 55 % des personnes LGBT+ rapportaient avoir déjà été agressées et 22 % avoir subi des violences physiques, selon un sondage Ifop. Mais seulement 20 % des victimes de menaces ou de violences anti-LGBT+ et 5 % des victimes d’injures déclarent avoir porté plainte, d’après une enquête menée entre 2012 et 2018 par le ministère de l’Intérieur.

"En matière d’agressions à caractère homophobe, il y a un nombre colossal de victimes qui passent sous les radars de la justice", estime Maître Stéphane Jaffrain, avocat d’un homme de 36 ans victime d’un guet-apens homophobe à Tarbes (Hautes-Pyrénées) en 2017. Onze agressions s’étaient déroulées dans les environs de Tarbes et Bagnères-de-Bigorre cette année-là, selon un même mode opératoire : la victime était violentée par plusieurs individus lors d’un rendez-vous fixé sur un site de rencontre puis contrainte à retirer de l’argent à un distributeur de billets. Dans quatre des huit cas évoqués par Matthieu Foucher, les meurtres avaient eu lieu à la suite de rendez-vous pris via des sites ou des applications de rencontre.

Les guets-apens homophobes sont devenus ces dernières années un "vrai phénomène", assure David Malouazé, évoquant notamment le cas de Kevin, jeune homosexuel de 31 ans qui s’était rendu à Drancy (Seine-Saint-Denis) en mars 2019 pour rencontrer un homme avec lequel il échangeait via une application de rencontre. Trois jeunes s’étaient jetés sur lui avant de le rouer de coups. Laissé pour mort, il s’en était sorti grâce à des voisins qui, alertés par l’alarme de sa voiture, avaient appelé les secours.

Pourtant, certaines avancées peuvent être notées : en mai dernier, pour la première fois, un viol a été reconnu comme "lesbophobe" par la cour d’assises de Paris. La cour s’est appuyée sur le témoignage de Jeanne, la victime, qui avait relaté à de multiples reprises la phrase lancée en guise d’avertissement par son agresseur : "Tu kiffes les meufs ? Eh bien je vais te faire kiffer". La reconnaissance du caractère lesbophobe de l’agression était "le plus important pour moi" a communiqué Jeanne après le procès. "Le viol était nourri par ça, il voulait me nier en tant que lesbienne, me punir. Au premier procès, j’avais été niée une deuxième fois par la justice, la société, dans mon identité, c’était ça le plus dur" a-t-elle ajouté. Son violeur a été condamné à 14 ans de réclusion criminelle pour "viol en raison de l’orientation sexuelle" sur une personne lesbienne. Un procès qui fera date, selon l’avocat de la victime.

Konbini news avec AFP